Souvent imité, jamais égalé, le maître de Providence est l’un des seuls auteurs antérieurs à l’Âge d’or à jouir d’une notoriété critique, publique et éditoriale aussi forte que celle de Philip K. DICK. Les maisons d’édition savent que n’importe quel bouquin de, avec, sur, à propos de LOVECRAFT se vendra sans problème - en particulier en France.

Cependant, qui n’a pas été gêné au détour d’une ligne, par une tournure de phrase ou une allusion manifestement xénophobe ? Oui, LOVECRAFT fut un auteur raciste. Cela a d’ailleurs profondément imprégné son œuvre.


A l’époque où Lovecraft écrit, la SF est une littérature à fort potentiel, mais encore balbutiante. Elle est aussi marquée par un profond racisme [cf. Jacques Sadoul et son Histoire de la science-fiction moderne]. A titre d’exemple, un auteur [aujourd’hui oublié] avait écrit dans un pulp l’histoire de la conspiration d’une équipe de savants américains, tous noirs, dont le but était de faire main basse sur les USA, et de soumettre les blancs à leur tyrannie...

En réalité, le racisme a longtemps marqué ce qu’on appelle aujourd’hui l’imaginaire, engendrant des cohortes de héros blancs, blonds, musclés, vaillants et courageux, en un mot comme en cent : de bons Aryens. Norman Spinrad raillera la chose avec son roman Rêve de fer.

Si tous les auteurs n’étaient pas racistes, le racisme n’était pas particulièrement choquant pour autant dans un pays comme les USA, pratiquant la politique de la ségrégation et hanté par le Ku Klux Klan.

Le but de ce dossier n’est pas de chercher des excuses à cet écrivain majeur, mais d’expliquer l’origine de son racisme, et la façon dont il a marqué son œuvre, comme la syphilis marque à jamais un visage.


La genèse de l’œuvre lovecraftienne

Lovecraft a beaucoup inventé. Il est le créateur d’une mythologie infernale, avec ses dieux, son langage et ses sanctuaires, son passé glorieux et son poète maudit, l’Arabe dément Abdul al-Azred auteur du fameux Necronomicon.

Enfant chétif et souvent malade, il a passé de longues heures à dévorer les ouvrages de la bibliothèque familiale. Poète et journaliste précoce, passionné d’astronomie et de littérature, il a reçu une éducation conservatrice dans un milieu puritain... et franchement raciste. Il est un pur produit des contrées WASP [White-Anglo-Saxon-Protestant] si l’on excepte son athéisme.

H.P. Lovecraft quitte brièvement Providence pendant un an, pour vivre dans la ville de New-York. Il s’y marie, puis divorce, après une courte et désastreuse expérience conjugale. Et son activité épistolaire au cours de cette année ne laisse aucun doute : Lovecraft est littéralement épouvanté par le cosmopolitisme de la Grande Pomme, cette porte d’entrée sur l’Amérique ! New-York représentait pour lui ce que représentent Sodome et Gomorrhe pour un fondamentaliste chrétien.

Les Italiens ou les Polonais, arrivés en masse depuis le début du siècle lui soulèvent le cœur. Bien que blancs de peau, ils ne sont pas WASP, et cela fait naître chez Lovecraft des sentiments xénophobes lancinants, résultats de son éducation puritaine de Nouvelle-Angleterre.

La ville de Providence, son environnement et son histoire, joue en effet un rôle non négligeable dans la xénophobie lovecraftienne. Le terrain de la ville fut cédé par des chefs indiens à son fondateur, Roger Williams, un colon né en Grande-Bretagne qui avait fui le Massachusetts pour des raisons religieuse. C’est pour remercier Dieu de ce don qu’il baptisa la ville ainsi. Cette ville fut donc toujours un bastion WASP.

Cédée par des Indiens qui n’y revinrent jamais, Providence accueillit une population de colons européens Anglo-Saxons. La ville est éloignée des plantations esclavagistes du Sud, on n’y trouvait donc peu de Noirs. Son port, consacré au commerce, n’accueillit que peu de migrants.

Le développement de la bijouterie au XIXe siècle ne rendra pas la population plus cosmopolite : aucune usine ici pour attirer les paysans récemment immigrés. L’aspect ancien de l’architecture de la ville, avec ses nombreuses demeures coloniales, tranche aussi singulièrement avec New-York et ses gratte-ciels.

Lovecraft est un pur produit de cette ville cossue et homogène. C’est aussi pourquoi New-York fut pour lui un terrible choc. C’est donc de l’éducation de Lovecraft que naîtra une œuvre marquée par le racisme, et souvent de façon plus insidieuse que l’on pourrait être amené à le penser, comme nous allons le voir.


Le racisme dans l’œuvre lovecraftienne

L’affaire Charles Dexter Ward [in. "Par-delà le mur du sommeil"] est presque une œuvre caricaturale. Imaginez un gentil garçon WASP, fasciné par un ancêtre au passé sulfureux. Ce dernier se serait en effet brûlé les ailes en jouant avec les forces maléfiques de l’occultisme. Intrigué donc par ce personnage que sa famille cherche surtout à oublier, le jeune Charles va petit à petit reproduire les étranges expériences de son ancêtre. Il retrouvera les deux complices de son aïeul, qui le mèneront bien vite à sa perte. Il s’agit - ce n’est pas un hasard - d’un Indien et d’un Noir.

L’admiration vouée par Lovecraft à l’oeuvre de William Hodgson joue aussi un rôle fondamental. HPL a hérité de cet auteur sa fascination pour ce que la mer a de mystérieux, de sombre et d’inquiétant. Il lui a également admiré chez lui un style particulier, immédiatement reconnaissable et magnifique :

« Rares sont les écrivains qui peuvent égaler Hodgson lorsqu’il ébauche le dessein des forces sans nom et de monstrueuses entités toutes proches, au moyen d’allusions fortuites et de détails sans importance, ou bien lorsqu’il communique le sentiment du surnaturel et de l’anormal qui pèse sur un paysage ou une demeure. » [Lovecraft in. Epouvante et surnaturel en littérature]

Hodgson... une influence littéraire décisive pour HPL.

Il est assez saisissant de voir l’importance que joue la mer dans l’œuvre des deux hommes, chargée de créatures menaçantes, d’îles aux mystérieuses peuplades pour des marins que Hodgson fait échouer dans son roman Les canots de Glen Carrig.

La mer est chez Lovecraft l’un des éléments les plus importants dans le mythe de Cthulhu. C’est dans les abysses que se trouve R’lyeh, la ville maudite où ce dernier a élu domicile. Mais c’est aussi et surtout de la mer que viennent ceux qui préparent son retour. A ce titre, la nouvelle où le narrateur échoue dans cette étrange ville, peuplé d’êtres bizarres, est vraiment exemplaire. Ces êtres sont humains certes, mais leurs traits rappellent ceux des poissons, avec une peau sans écaille, mais sentant fortement l’odeur de la mer. Différentes d’un narrateur que l’on devine WASP, ces créatures lui inspirent un sentiment de crainte, de menace. Tout dérape ensuite de l’angoisse vers le cauchemar, avec une remarquable habileté littéraire.

Or, c’est bien par la mer qu’arrivaient les immigrants, ceux dont les bateaux accostaient à New-York... ceux-là mêmes qui avaient épouvanté Lovecraft lors de son année passée dans cette ville.

Relent manifeste d’une xénophobie exprimée ici dans une métaphore, l’étranger apparaît comme étant au service du mal, Cthulhu. L’étranger, venu de la mer, pas réellement humain, emprunt d’une sorte d’indéfectible péché originel de n’être point WASP, et de ne jamais pouvoir le devenir. Menace insidieuse et effrayante par sa résolution à détruire l’ordre humain existant, l’étranger de Lovecraft est le messager d’une peur quasi panique qui, mêlée à un fatalisme résigné, le conduira à la réclusion volontaire dans sa demeure, tel un assiégé.

La menace que représente l’Autre chez Lovecraft est également significative dans La couleur tombée du ciel. Une étrange météorite y bouleverse complètement la vie d’une ferme, jusqu’à l’horreur. On ne peut s’empêcher d’y voir une autre métaphore de l’immigration, puisque c’est encore un corps étranger qui amène l’horreur dans ce qui était autrefois harmonieux.


Lovecraft et l’Allemagne nazie

La culture WASP de Lovecraft l’a également amené à développer une fascination certaine pour l’Allemagne. Il faut dire que les Angles comme les Saxons, étaient des peuplades germaniques et que le pays compte de grands auteurs fantastiques [Hoffmann, Goethe].

Ce sentiment s’exacerbe lors de la Première guerre mondiale. Lovecraft publie un article dans un journal conservateur, faisant état de son souhait de voir l’Allemagne triompher des Alliés ! L’auteur y évoque même l’Ordre des chevaliers teutoniques [des moines-soldats du Moyen Age, bien plus soldats que Bismarck d’ailleurs], dans une apologie du militarisme prussien façon Bismarck.

C’est d’ailleurs cette admiration de Bismarck et de son idéal autoritaire, son goût pour l’ordre et la discipline plutôt que pour la démocratie qui vont aveugler Lovecraft. Sa correspondance montre en effet son hostilité à la République de Weimar, premier véritable régime démocratique qu’ait jamais connu l’Allemagne. Bien pire, il écrira son admiration pour Hitler et le mouvement nazi.

Toutefois, il convient d’apporter une importante nuance car Lovecraft avait une vision erronée du nazisme. L’Amérique menait à l’époque une politique isolationniste. Cernée par deux océans, enfoncée dans la crise économique, l’Amérique avait d’autres priorités que ses relations avec l’Europe.

Lovecraft juge le nazisme avec une certaine cécité. Il perçoit dans le NSDAP et Hitler qu’un parti de l’ordre et du militarisme, dans la plus pure tradition prussienne de Bismarck. Il n’était pas au courant non plus des persécutions qui avaient lieu contre les opposants, les pacifistes, les Juifs et les homosexuels.

Comme de nombreuses chancelleries, il vit aussi dans le nazisme un contre-poids fort utile à l’URSS, pour limiter les ambitions de STALINE et du Kominterm à la seule URSS, et ainsi un moyen de sauver l’Allemagne du péril bolchevik.

Pour l’anecdote, à la toute fin de sa vie, une amie à lui, qui partageait ses vues, lui fit part, lors de son voyage en Allemagne, de sa désillusion et de son horreur, devant les persécutions et le système de répression mis en place par Himmler. Lovecraft mourra donc dans les tourments de la désillusion, en 1937.

Il mourut ainsi avant la conclusion du pacte germano-soviétique de 1939. Quelle aurait été son attitude, s’il avait vécu, face au pacte et pendant la guerre ? On ne le saura jamais... mais Roland C. Wagner a tenté une réponse qui vaut le détour avec l’excellent H. P. L..


BIBLIOGRAPHIE :

Auteur culte en France, H.P. Lovecraft partage avec Philip K. Dick le double privilège d’une biographie traduite, et d’un essai écrit par un auteur français.

  • pour Dick : Invasions divines de L. Sutin, et Je suis vivant et vous êtes morts d’Emmanuel Carrère.
  • pour Lovecraft : H. P. Lovecraft : le roman de sa vie de L. Sprague De Camp, ainsi que H. P. Lovecraft de Michel Houellebecq. Signalons aussi l’excellente novella H. P. L. de Roland C. Wagner [in. "Musique de l’énergie"], biographie uchronique d’un Lovecraft mort centenaire.

Œuvres de William Hodgson :

  • sur la mer : Les canots de Glen Carrig et "Les pirates fantômes
  • sur le surnaturel : La maison du bord du monde
  • sur la confrontation humains / forces maléfiques : Le pays de la nuit
  • Trois romans réédités par Terre de brume, digne successeur des éditions NEO.

Œuvres de H. P. Lovecraft :

  • Les 4 volumes de nouvelles réédités chez Folio-SF reprennent l’essentiel des œuvres littéraires de Lovecraft.

Pour le reste, se rapporter aux 3 volumes édités chez Robert Laffont, collection Bouquins. L’OEUVRE DE LOVECRAFT SUR AMAZON.fr


Olivier