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Après l’imposant Livre des heures perdues, Hal Duncan nous revient sous une forme courte. Évadés de l’enfer ! prend tout le monde à contre-pied. En apparence, seulement.


Évadés de l’enfer ! avec un point d’exclamation. Pourquoi ?

Il faut l’imaginer façon bande-annonce hollywoodienne, avec la voix grave habituelle. Ce n’est pas Évadés de l’enfer, non, c’est Évadés. De. L’enfer ! J’écris la suite, en ce moment, et ça s’appelle Assault ! On Heaven ! Le troisième tome devrait s’intituler Battle ! For the Planet ! Of the dead ! J’insiste sur le point d’exclamation pour bien faire comprendre qu’il s’agit d’un roman pulp assumé, de la littérature rentre-dedans, voire du gonzo. Un bouquin d’action pure et dure qui carbure à l’adrénaline. Quand Monkeybrain a sorti l’édition anglaise, j’étais un peu hésitant, je l’admets. J’ai envoyé un mail à Chris Roberson pour lui dire qu’il fallait peut-être un point d’exclamation, mais que s’il trouvait ça un peu trop ampoulé… eh bien pas de problème, tant pis. La réponse de Chris n’a pas tardé : « Mec, il faut un point d’exclamation. Aucun doute. »

Ce livre est en partie un hommage à certains films hollywoodiens. Les lecteurs repéreront facilement références et influences ; la façon dont je singe John Carpenter (le bon John Carpenter) ou Quentin Tarantino... ce genre de réalisateurs. Si j’en avais fait un film, j’aurais voulu la même bande originale que celle de Quand les aigles attaquent — un truc martial, pompeux, qui dit bien que ces enfoirés de nazis n’ont aucune chance. Tout a commencé comme un pitch de ciné, d’ailleurs. Le concept de base dérive d’une conversation de bar, avec un copain. On était déjà bien éméchés et on se balançait des idées, comme ça, des titres au hasard... plus ça puait Hollywood, mieux c’était. Et celui-là m’a tapé dans l’œil. Les personnages me sont apparus naturellement. Un tueur, une pute, un hobo et un homo. Je les voyais déjà tous, le tueur en particulier — une sorte de dur à cuir à la Samuel L. Jackson / Lawrence Fishburn qui traverse tranquillement une tempête de feu, une vraie masse, impossible à arrêter. Tout ça a fait boule de neige. Mon copain Mags et moi, on s’est complètement plongés dans la construction de ce blockbuster ultracouillu. Simple question d’audace, en fait. À tous les niveaux. Le concept veut que ces quatre personnages ont l’épouvantable audace de vouloir s’échapper de l’enfer. Ils ont l’audace de refuser le jugement de celui qui les y a condamnés — Dieu — et de le trouver injuste. Ils ont l’audace de dire « crevez tous, je me tire d’ici ». Ils ont l’audace de se foutre de ce que leur racontent les autres. Le côté désespéré de leur situation ne les fait pas reculer. Ils ont l’audace de ricaner devant les armées rassemblées contre eux et de gueuler « allez, bande de bâtards, venez, venez ». Du coup, le livre lui aussi doit avoir la même audace — l’audace de faire du pulp sans vergogne, d’inventer des personnages tout droit sortis des grosses prods hollywoodiennes bien musclées, mais aussi l’audace d’exploser la recette quand il le faut, de niquer les clichés. Il me fallait l’attitude, la méfiance. C’est l’essence des histoires de prison, après tout — les détenus durs à cuir qui crachent à la gueule de leurs geôliers en murmurant « vous êtes mal tombés, les gars. »
Donc oui, je ne pouvais vraiment pas me passer de ce point d’exclamation.

Après Vélum et Encre, vous voyez ce roman comme un simple divertissement ?

En partie. Je me suis dit qu’après un truc aussi complexe et prenant que Le Livre des heures perdues, ce serait sans doute une petite pause agréable. Mais la vie est ironique ; le bouquin s’est révélé assez infernal à écrire, au final. L’intrigue m’est venue si rapidement que j’avais déjà en tête des parties très détaillées. Des éléments de scènes, des dialogues entiers, des descriptions. Et quand il a fallu mettre de la chair autour, l’enthousiasme initial avait eu le temps de se dissiper. C’est un truc assez commun chez les écrivains. Trop de détails d’entrée de jeu et ça finit par donner l’impression que l’histoire est déjà écrite. Et puis est venu un moment où je me suis complètement bloqué — jusqu’à ce que je fasse… eh bien, un petit changement de point de vue, disons. Si vous lisez le livre, vous verrez tout de suite de quoi je parle. Mieux vaut ne pas en dire plus. En tout cas, j’espère que les lecteurs prendront leur pied avant tout. En plus de cette histoire de comptoir dont je vous parlais tout à l’heure, le roman vient aussi d’une discussion avec Chris Roberson et quelques autres lors d’une worldcon, quelques années plus tôt. On était arrivés à la conclusion que les bouquins de 150 pages maxi nous manquaient. On ne pouvait même plus aller dans une librairie choisir un bouquin qu’on terminerait dans la soirée. Pensez aux vieux poches d’antan, aux Dick, aux Zelazny. La SF qui m’a vu grandir ne faisait pas 500 pages, non. Il y avait quoi, soixante mille mots maximum ? Évadés de l’enfer ! vient en partie de ce constat. Je voulais virer la démesure, revenir à l’expérience qui m’avait fait adorer la SF au tout début.

Et j’avoue que j’ai beaucoup apprécié passer d’un projet comme Le Livre des heures perdues à son opposé. Un truc court, linéaire, rythmé. Cela dit, ce n’est pas si éloigné, par certains aspects, en tout cas. Essentiellement parce que Vélum et Encre sont aussi conçus comme des manèges de foire, de ceux qui vous refilent des sensations, des bouquins à la fois viscéraux et intellos, en quelque sorte. Il y a aussi un côté un peu malicieux, dans tout ça : refuser toutes les attentes suscitées par ces deux premiers livres. Évadés de l’enfer ! est comme un gant que je jette au visage de ceux qui n’ont pas accroché à Vélum et Encre, qui les ont justement détestés pour leur complexité. Essayez-ça, les gars... ah vous vouliez quelque chose de marrant ? Et pour ceux qui ont adoré Vélum et Encre, eh bien il faut voir ça comme le refus de toute tentation élitiste. Je ne crois pas à la notion d’art mineur. Dans une certaine mesure, j’assume mon allégeance au pulp et au modernisme expérimental snob. Oui, j’ai écrit deux énormes pavés cubistes où j’ai mis Joyce en mille morceaux, mais ne croyez surtout pas que j’écris désormais pour les « classes supérieures »... le lectorat intello. En l’occurrence, c’est le but qui compte. Évadés de l’enfer ! a pour but de vous mettre une bonne claque.

Mais ce roman est aussi beaucoup plus profond que vous ne le dites.

C’est le revers de la médaille. Quand on rejette le réflexe petit-bourgeois qui consiste à privilégier un certain type de travail jugé « sérieux » ou « valable ». Si je refuse ce genre de notions de propriété littéraire, je dois aussi m’opposer aux philistins. Parce qu’il n’y aucune raison que mon roman d’action pure et dure ne soit pas aussi intelligent. Pas de raison qu’un blockbuster hollywoodien explosif ne recèle pas quelque chose de profond. C’est un bouquin viscéral, d’accord, mais viscéral ne veut pas dire creux.

C’est même l’inverse, en fait. Quand on s’aventure sur le territoire de l’archétype, quand les personnages et l’histoire portent le fardeau du mythe, si on parvient à les humaniser, alors le mythe fonctionne aussi comme commentaire social. Et si on ajoute un aspect satyrique, on fait coup double. On a le pulp, ces moments clés qui impliquent un « Ouais ! Putain de merde, ouais ! » quand un personnage se déchaîne, mais ça peut, j’insiste, être lié à un point très important, putain de merde. Si on écrit un roman ni pesant, ni solennel, ça ne veut pas forcément dire qu’il est dénué de sens. Prenez l’exemple de ce qu’on appelle le divertissement. L’évasion. Une histoire divertissante peut aussi se confronter brutalement à la réalité. Si on fait ça correctement, alors ce « Ouais, putain de merde ! » peut provenir d’un personnage qui défonce les portes de la perception, pour ainsi dire, qui se fraie un chemin à coups de dynamite à travers cette chose décevante et atroce qu’on appelle réalité, qui atteint enfin l’honnêteté et la vérité.

En surface, Évadés de l’enfer ! raconte l’histoire explosive de quatre âmes perdues qui rejettent leur perdition (à coup de flingues) ; existe-il une meilleure façon d’interroger la notion même de perdition ? Cet enfermement religieux dans lequel un adolescent gay est automatiquement damné à cause de son orientation sexuelle ? Ou cet homme qui a tout perdu, abandonné par sa femme, désespéré au point de se suicider ? Expédié en enfer parce que le suicide est un pêché mortel ? Et cette gamine abusée sexuellement qui, adulte, finit sur le trottoir contre son gré ? Damnée à cause de ça ? À cause du terrible pêché de fornication ? J’ai écrit un roman où le concept d’enfer est interprété de façon littérale, pour rendre la damnation concrète. Pour moi, c’est une façon valable de lutter contre l’enfer permanent imposé par les idéologies de merde qui nous pourrissent l’existence.

Il y a un côté blasphématoire dans tout ça. C’est très anglais. Bon d’accord, pardon, c’est très Écossais. Comment l’expliquez-vous ?

Pour moi, c’est une forme de logique iconoclaste poussée jusqu’au bout. Les religions les plus refoulées et les plus moralistes — celles qui s’estiment si sages dans tous leurs jugements de merde — méprisent le bon vieux polythéisme. Et ça se manifeste souvent par le mépris des icônes et des idoles. Les prophètes bibliques beuglent contre l’adoration des téraphim, les musulmans rejettent toute représentation de Dieu ou de son prophète, et les protestants refusent l’idolâtrie papiste. Quel est le pêché de ces « idolâtres » ? Représenter le divin dans la forme d’un homme ou d’une bête. Une créature de chair et de sang. Souvenez-vous du veau d’or. Très bien. Voyons ça de plus près. Même en oubliant que la figure de Dieu incarne en fait l’exact opposé de la sagesse, de la justice et de la miséricorde — Dieu est clairement jaloux (fou), arbitraire (injuste) et vengeur (rigide) — c’est de la pure hypocrisie. D’après la logique de tous ces braillards, on blasphème quand on incarne le divin, quand on le relie à la banale image de l’être humain. Leur monstre à eux se manifeste dans les mots, non dans la pierre, mais c’est la même idole aux pieds d’argile. Alors oui, mon propos est hérétique en terme de structure religieuse traditionnelle, et j’en suis ravi, mais en fait, je m’attaque au blasphème inhérent à la tradition religieuse.

On peut y voir une certaine forme de gnosticisme. D’un point de vue pratique, en tant qu’athée, je pense que notre monde est tout ce que nous avons, et c’est très bien comme ça, merci beaucoup. Je n’ai pas beaucoup de sympathie pour ceux qui voient le monde comme une illusion dont il importe de se délivrer. Mais j’aime la façon dont les gnostiques voient un tyran dans la figure anthropocentrique de Dieu. Pour eux, ce dictateur de pacotille représente tout ce qui ne devrait pas être adoré. C’est le divin à la César. Penser en ces termes retourne le mythe. Dieu est un vrai salaud. Lucifer s’est rebellé contre lui et on l’a foutu à la porte. Il a été condamné à l’enfer. Moi ça me va.

Personnellement, quand je lis la Bible, j’ai du mal à ne pas voir ça comme ça. Adam et Eve apprennent les notions de bien et de mal. La capacité fondamentale à émettre un jugement d’ordre éthique. Et Dieu les chasse du paradis ? Pourquoi ? Qu’est-ce que ça cache ? Plus loin, Dieu extermine l’humanité avec son déluge. Bon, d’accord. Alors c’est un fou furieux, pas vrai ? Un dingue, un vrai maniaque, un type qui louche du côté du génocide, non ? Puis, il nous refile un arc en ciel bien pratique pour nous dire que non non, promis, il ne le refera plus, mais la Révélation promet la fin du monde, non ? J’ai l’impression de lire une vision fasciste ou stalinienne de l’histoire. On y dépeint le psychopathe en chef, Notre-Grand-Leader, celui qui chasse de son royaume les affreux dissidents, qui se sert de l’enfer comme goulag, comme Auschwitz. Si on blasphème quand on remet en cause l’immonde message soi-disant éthique de la Bible, alors d’accord, je blasphème. Pas de doute, je suis contre tout ce que représente cette saloperie.

Votre roman est aussi très politique, comme d’habitude…

Les mythes chrétiens ne sont qu’une métonymie. L’état d’esprit sous-jacent qui, pour moi, est le véritable problème. Je n’attaque pas la religion d’un point de vue ultra-rationaliste comme Richard Dawkins ou Philip Pullman. Eux la voient comme la source même du mal. Moi, je me sers juste d’une forme particulière où l’état d’esprit représente l’ensemble. Je ne crois pas vraiment qu’un tueur, une prostituée, un suicidé et un homosexuel brûleront en enfer pour leurs pêchés. Ce que je combats, c’est la façon dont la société les condamne et les fait souffrir pour leurs transgressions, selon un code moral arbitraire.

Je lutte contre ce que Kohlberg appelle « la tendance à la loi et l’ordre », la soumission à l’autorité. Cet état d’esprit fonctionne selon une morale absolutiste de type noir / blanc. Il y a l’Ordre Social, et tout ce qui en dévie est Mauvais par Nature. On n’y exerce aucun jugement éthique guidé par l’empathie, on n’y juge aucune action en elle-même, selon le contexte. C’est cette connerie réductrice qui nous assure que le croisement entre les races est un crime simplement parce que… eh bien parce que c’est une transgression de la Façon Dont les Choses Doivent Être, une brèche dans la Loi Naturelle. C’est la rhétorique de l’ordre au service de l’ordre. Cet état d’esprit est fondamental dans un système qui condamne les gens pour des choses qu’ils ne peuvent contrôler. Pour des choses qui ne sont pas mal en soi. Le système blâme les victimes et les peint comme des pêcheurs — que l’on punit avec fierté. Les individus qui souffrent se blâment eux-mêmes. Ils finissent par créer leur propre punition, par l’accepter. Dans le roman, Matthew est victime d’un passage à tabac parce que la morale stipule que sa déviance sexuelle est une transgression (et mérite la sanction des homophobes vertueux dont la haine est essentiellement juste). On le « soigne », on le « purge ». On le brise. Nous vivons dans un système et c’est ce système qui définit la réalité. Alors nous acceptons. Matthew est en enfer parce qu’il croit le mériter, d’une certaine façon. Tous les personnages font de même.

Le roman est aussi philosophique et psychologique que politique. À travers le personnage de Matthew, je refuse de considérer l’homosexualité comme un pêché. Belle remet en cause la notion de « vice » si chère aux conservateurs. Quant à Eli, je trouve impardonnable la négligence de la société à son égard. La pauvreté, la rue et l’alcoolisme sont perçus comme un échec, un manque de caractère. Cette politique-là est criminelle, à mon avis. Seven est un tueur. On pourrait penser qu’il mérite sa punition, mais si « personne ne mérite l’enfer », ça inclue forcément les meurtriers. Je ne dis pas que nous devrions ouvrir les prisons et relâcher tous les assassins, mais la punition ne me paraît pas raisonnable. Je déteste le zèle avec lequel la société se venge.

Violent, bref… et poétique. Comment avez-vous réussi un coup pareil ?

« Violent et bref », pour moi c’est la définition même de la poésie. La poésie produit des phrases qui perforent le monde comme des balles. On ne fait pas de poésie en ajoutant des trucs jolis à ses bouquins. Le style ne dépend ni des fioritures, ni du lyrisme. Pour moi, c’est une mauvaise interprétation de la poésie. Élégance ne rime pas avec opulence. L’élégance poétique ne consiste pas à ajouter des mots qui sonnent bien, des phrases liquides qui coulent de source et qui témoignent des facilités d’éloquence du poète, de son flair linguistique, de toute son imagerie. Non, pour moi, l’élégance est une question d’économie et d’ergonomie. Si on essaie d’obtenir quelque chose qui fonctionne, on peut très bien perdre une syllabe et non en ajouter une ici ou là. L’effet poétique consiste à trouver le mot juste, la bonne image, quelque chose qui souligne parfaitement l’idée du poète. Ça ne consiste pas à ajouter des adverbes et des adjectifs pour améliorer la prose. Ça consiste à trouver les mots qui possèdent les connotations précises requises.

On voit souvent le style comme un vernis superficiel, une simple patine sur le vaisseau qui transporte la substance du propos. Ça, c’est des conneries. Les mots sont la seule substance ; et comme chaque mot a une importance et une connotation différentes — même si deux mots peuvent globalement avoir la même signification — l’importance de l’articulation dépend complètement du mot employé. Si on change un mot, la teneur est complètement différente. Ce n’est pas une différence dans l’exécution, avec la même substance en dessous, non, c’est une différence dans la substance même de ce qui est dit. Le style est tout sauf superficiel. C’est la structure de l’histoire. Et si on veut faire ça correctement, il faut penser en terme d’efficacité. Plus on travaille le style et la poésie, plus on vire la graisse, plus on réduit la structure, et plus le texte est court. Au final, c’est vrai, on peut accepter la présence de certains détails si on repart dans un mode narratif plus romanesque. Mais sinon, l’élégance qu’on recherche peut très bien ressembler... aux combats parfaitement chorégraphiés d’un film de kung-fu, une sorte de ballet violent où chaque phrase s’assène avec la plus grande précision. Soudaine et létale.
Personnellement, je pense que c’est ça, la poésie, une fois évacué l’affect adolescent. Un bon sonnet est un combat de rue. Avec des putains de couteaux à cran d’arrêt.


PAT