La nouvelle formule du Cafard cosmique ouvre ici un nouvel espace : La Plume et le Goudron, ce sera, chaque mois, un article signé d’une "grande plume" des littératures de l’imaginaire. Pour casser du sucre, sucrer des fraises, fraiser certaines dents, danser en rond, arrondir certains angles ou angler une vue de l’esprit. Pour écrire ce que d’autres ne diraient pas, parler de ce qu’on connaît mal, imaginer ce qu’on a peine à croire.
Libre à eux, libre à leur imaginaire, à leurs coups de cœur et à leurs coups de sang.

C’est Jérôme Noirez qui ouvre le bal de cette nouvelle rubrique, pour un vieillard lubrique qui aimait les jeunes filles aux ailes de papillon...


Henri Darger, quand le Magicien d’Oz rencontre M. le Maudit


L'une des trois photos connues de Henri DargerHenri Darger (1892-1973) avait l’esprit malade. On ne cessa en tout cas de le lui répéter durant l’enfance. D’abord les pensionnaires de l’orphelinat catholique où il fut placé par son père, un modeste tailleur de Chicago, et qui le surnommaient « le fou » (ils n’avaient pas l’imagination de leur souffre-douleur), puis les enseignants agacés par ses tics, les médecins enfin qui se penchèrent sur son cas et décidèrent de le confier aux bons soins d’un asile pour enfants, à Lincoln, dans l’Illinois, placement motivé, d’après les registres, par cette seule pathologie : « masturbation ».
Il avait douze ans.

En lui, se terraient le souvenir d’une mère morte d’une fièvre puerpérale en mettant au monde une petite sœur qu’il ne connut jamais et celui d’une guerre de sécession dont son imagination ressassait compulsivement la sauvagerie bien qu’il fût né vingt-cinq ans après sa conclusion. On ne saura jamais vraiment de quels sévices il fut victime à Lincoln, mais indéniablement il vécut quatre années en Enfer.

Vers l’âge de seize ans, en 1908, peu après la mort de son père, il s’évada de l’asile et retourna à Chicago. Avait-il déjà dans l’esprit le monde imaginaire, naïf et terrifiant qu’il allait dorénavant s’atteler à matérialiser ? Sans doute celui-ci était-il encore embryonnaire. Un événement toutefois contribua grandement à donner vie aux « Royaumes de l’Irréel » dans lesquels Darger allait exiler ses psychoses.

En 1911, la presse se fit l’écho du meurtre d’une fillette de 5 ans, Elsie Paroubek, découverte, étranglée, au fond d’un canal. Darger, obnubilé par ce fait-divers, découpa la photographie de l’enfant dans le journal et la conserva religieusement. Il commença alors à rédiger une œuvre de fantasy épique d’une longueur sans équivalence. L’Histoire des Vivian Girls, épisode de ce qui est connu sous le nom des Royaumes de l’Irréel, de la violente guerre glandéco-angélienne, causée par la révolte des enfants esclaves, un titre qui donne une idée de la disproportion du récit qu’il couronne.
Le paisible domaine d’Abbiennia, d’obédience strictement catholique, est menacée par les Glandéliniens, des militaristes sans foi ni loi qui n’ont pour seule motivation que de réduire en esclavage les enfants. Ces derniers, guidés par les sœurs Vivian, sept fillettes intrépides, vont s’opposer, au prix de sacrifices héroïques, aux visées maléfiques des Glandéliniens. Ils pourront également compter sur l’aide des blengins, des nymphettes géantes ayant le corps d’un dragon, des cornes torsadées et des ailes de papillon.



La naïveté d’un tel canevas a de quoi laisser perplexe le plus indulgent des lecteurs de fantasy. Perplexité qui devrait se transformer en franche panique lorsque le lecteur apprendra que l’histoire des Vivian Girls s’étire sur plus de 15000 pages densément dactylographiées et qu’elle fut écrite par quelqu’un ayant, de l’avis même de son biographe [1], le profil d’un tueur en série [2].

Un an après la mort d’Elsie Paroubek, Darger égara sa photographie. Cet événement eut pour lui l’ampleur d’un drame. Extrêmement dévot (jusqu’à sa mort, il alla prier chaque jour à l’église), il supplia Dieu de lui ramener cette image perdue. Dans le journal intime qu’il s’était mis à tenir, il écrivit : « Octobre 1912. Prédiction et menace : malgré la nouvelle situation dans la guerre (il fait référence à la guerre imaginaire des Royaumes de l’Irréel), la supplique devra être entendue avant le 21 mars, ou bien des changements surviendront en faveur de l’ennemi. H.J.D. »
Dieu ne l’entendit pas.



Et les changements promis survinrent. L’ennemi glandélinien montra dorénavant toute l’étendue de sa cruauté. Dénudés, torturés, démembrés, étranglés, rien ne fut épargné aux enfants d’Abbiennia. Elsie Paroubek fit son apparition au sein même du récit sous le nom d’Annie Aronburg, une meneuse de la rébellion des enfants destinée à devenir une martyre. En 1913, Darger assista à la destruction de Countrybrown, un petit village de l’Illinois, par une tornade, une vision qui, dit-il, le marqua profondément. Et de semblables tornades s’en furent alors dévaster les cités d’Abbiennia et arracher les Vivian Girls à l’amour de leur père.
Pour Darger la frontière entre le réel et l’imaginaire était dangereusement ténue.

L’écrit ne suffisant plus à exprimer et endiguer les flux de cet imaginaire paradoxal, il se mit à illustrer son récit. C’est ainsi qu’aux 15 000 pages vinrent s’ajouter des centaines de dessins, les plus spectaculaires mesurant plusieurs mètres de long. On y voit se succéder des paysages idylliques où s’ébattent des fillettes et des scènes tempétueuses aux teintes froides où ces mêmes fillettes, souvent nues, et curieusement pourvues d’un sexe masculin, sont massacrées par les soldats glandéliniens en habits de confédérés. Darger décalquait les enfants peuplant ses dessins dans des magazines de mode, des illustrés, clonant jusqu’au malaise des figures de blondinettes aux cheveux bouclés. Ce mélange d’extrême naïveté, de coloris délicats, de compositions souvent raffinées, et d’exactions sanglantes laisse stupéfait.



En 1932, Darger emménagea dans un petit appartement des quartiers nord de Chicago. Il y poursuivit son récit et parvint à y mettre un point final. Il s’attela alors à une sorte de séquelle, de dimension plus modeste (elle ne fait « que » 8 000 pages). Les Vivian Girls, héroïnes victorieuses de la guerre glandéco-angélienne, ne vivent plus dans le royaume d’Abbiennia, mais à Chicago dans le quartier où Darger passa sa petite enfance. Elles sont cette fois aux prises avec des forces maléfiques hantant une maison dans laquelle des enfants sont retrouvés assassinés. Darger se complut dans un sadisme encore plus appuyé que celui qui émaille Les Royaumes de l’Irréel, certaines descriptions de jeunes victimes évoquant par leur systématisme obsessionnel de longs et pénibles rapports d’autopsie.

Après la mort de Darger en 1973, son logeur [3] découvrit, sous la masse du bric-à-brac accumulé durant des années, revues jaunies, jouets cassés, pelotes de ficelle, cette œuvre immense dont rien ne lui aurait permis de soupçonner l’existence. Il prit heureusement la pleine mesure de cette trouvaille, la sauvegarda et la fit connaître au public.

Si aucun éditeur n’a encore osé la publication de la littérature hors normes de Henry Darger [4], ses dessins, eux, connaissent depuis quelques années les honneurs des expositions internationales [5] et des galeries d’art. Un documentaire lui fut consacré en 2004 [6].
Mais pour un Darger mis au jour, combien d’autres esprits en marge, dangereux et géniaux, n’ont-ils œuvré finalement que pour la seule jouissance du néant ?



Jérôme Noirez


NOTES

[1] Le psychanalyste John Mac Gregor a consacré une somme à Henri Darger. Il peut se vanter de faire partie des rares personnes à avoir lu dans son intégralité son œuvre littéraire. Mac Gregor John, Henry Darger : In The Realms of the Unreal, Delano Greenidge Editions, New York, 2002.

[2] Le meurtre de la petite Elsie n’a jamais été résolu. Certains ont émis l’hypothèse (gratuite) que Darger aurait pu être l’auteur de ce crime.

[3] Il s’agissait du photographe Nathan Lerner.

[4] On ne peut en lire que des extraits dans l’ouvrage de John Mac Gregor.

[5] Dont la récente exposition française « Bruit et Fureur, l’œuvre d’Henry Darger » qui s’est tenue à Paris en 2006, à la Maison Rouge.

[6] In the Realms of the Unreal, 2004, réalisé par Jessica Yu.