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K.W. JETER [K pour Kevin et W pour Wayne] n’a jamais été reconnu à la juste mesure de son talent, en dépit d’une production conséquente, rarement décevante, et d’un apport considérable au genre. Paradoxalement, l’auteur californien est plus souvent associé aux suites de Blade Runner qu’aux oeuvres majeures auxquelles il a donné le jour, au premier rang desquelles figure sa fameuse « trilogie thématique ». Ses rapports amicaux avec Philip K. DICK, semblent [aux yeux du monde] n’avoir fait de JETER qu’un éternel disciple du maître, un fils spirituel incapable de s’affranchir de l’influence de son aîné. Mais c’est bien méconnaître l’œuvre de cet auteur hors norme, que d’en faire un simple suiveur.


De la jeunesse de JETER, on sait peu de choses. Le personnage, très discret sur sa vie privée, n’évoque le passé que pour parler de ses amis ou des oeuvres qui ont marqué sa carrière. Aux yeux du principal intéressé, K.W. JETER est né au début des années soixante dix alors qu’il était étudiant à l’Université de Californie [où il obtient un diplôme de sociologie et un master’s degree de littérature et d’écriture].
C’est à l’Université de Fullerton [Los Angeles] qu’il fait la rencontre de deux autres auteurs en devenir, James P. BLAYLOCK et Tim POWERS, avec lesquels il se lie d’amitié. Ensemble ils fréquentent les cours d’un certain John SCHWARTZ, qui leur donne le goût de l’écriture.
L’émulation générée par cette confrontation avec d’autres talents d’écrivains est probablement à l’origine d’un regain d’intérêt pour la science-fiction de la part de JETER. Ce dernier avoue volontiers s’être longtemps désintéressé d’un genre qu’il avait connu très jeune [il voue notamment un culte à Alfred BESTER, mais dont il s’était rapidement détourné au profit d’occupations politiques [nous sommes alors en pleine contestation étudiante en réaction à la guerre du Vietnam].

Ses amis font découvrir à JETER les nouvelles oeuvres phares de la SF, alors que la speculative fiction occupe le devant de la scène. L’anthologie d’Harlan ELLISON, « Dangereuses visions », semble marquer le jeune homme, de même que le fameux « Jack Barron et l’éternité » de Norman SPINRAD, dont on retrouve la démarche coup de poing dans « Dr Adder », son premier roman.
Ce premier manuscrit, l’auteur pense pouvoir le vendre facilement [l’époque est alors à la provocation], mais il mettra plus de douze ans à trouver un éditeur....

Entre temps, JETER, POWERS et BLAYLOCK font la connaissance de Philip K. DICK, avec lequel ils deviennent amis. On a beaucoup écrit sur l’influence que DICK aurait exercée sur l’œuvre de ses trois disciples. Si elle contient une part de réalité, elle est aussi en grande partie fantasmée, car cette influence ne se fait sentir qu’à travers quelques oeuvres, clairement revendiquées [on pense en particulier au « Marteau de verre » de JETER]. Toujours est-il que JETER fait lire à DICK le manuscrit de « Dr Adder », qui s’empresse de prendre l’affaire en main afin de trouver un éditeur assez courageux pour publier le roman.
En attendant, JETER continue d’écrire et publie deux romans pour la jeunesse chez l’éditeur Laser, deux oeuvres mineures non traduites en France. Histoire de bouffer et de payer le loyer, il exerce plusieurs professions, parmi lesquelles et dans le désordre : chercheur en sociologie, scénariste, consultant, professeur d’écriture, officier de probation ou bien encore veilleur de nuit dans un foyer pour jeunes délinquants [de cette expérience lui viendra son très beau « Drive In »].

Peu prolifique en matière de nouvelle, JETER est avant tout un écrivain de romans [il est connu pour écrire des synopsis plus proches de la novella que de la short story], un auteur exigeant, qui à l’orée des années quatre-vingts ne trouve toujours pas preneur pour son « Dr Adder ». Il s’attelle alors à un roman de commande, « Morlock Night », suite à « La Machine à explorer le temps » de H.G. WELLS, qui donne naissance au fameux mouvement Steampunk.
Même si d’autres auteurs s’étaient intéressés à des « fantaisies victoriennes » [notamment MOORCOCK et PRIEST ], JETER, BLAYLOCK et POWERS sont les véritables pères de ce courant littéraire fantasque.
Imaginée à l’origine comme une potacherie d’étudiant, la naissance du mouvement Steampunk est à la fois un hommage et une parodie. Hommage à la revue Locus, dont l’influence est alors à son paroxysme ; parodie puisqu’il s’agissait alors de se moquer gentiment du mouvement cyberpunk, auquel on tenté de rattacher JETER. Dans une lettre écrite à la revue Locus, JETER explique en quelques mots que son roman « Morlock Night » préfigure la naissance d’un nouveau genre qu’il baptise « Steampunk ». Cette seule lettre, associée à l’influence de Locus, suffisent à créer un nouveau genre dans le domaine des littératures de l’imaginaire.

Au milieu des années quatre-vingts JETER écrit un autre roman steampunk [« Machines infernales »], cette-fois complètement parodique puisqu’il s’agissait pour l’auteur d’aller à contre-courant de l’image de l’écrivain amer et pessimiste qui lui collait à la peau. Cette image, JETER la devait à ce qui constitue aujourd’hui encore la clé de voûte de son oeuvre, trois romans que l’auteur réunit a posteriori sous l’appellation de « La trilogie du jeune homme qui vient en ville » : « Dr. Adder » [1984], « Le Marteau de verre » [1985] et « Instruments de mort » [1987]. Notons que cette trilogie n’a jamais été envisagée comme un plan d’écriture, mais les thématiques qui traversent ces trois romans ont paru suffisamment proches et cohérentes pour mériter aux yeux de l’écrivain cette appellation.

Allergique aux étiquettes [il refusa de manière virulente tout rattachement de ses oeuvres au mouvement cyberpunk] qu’il considère comme « la plaie des écrivains », JETER a également exploré une autre branche de l’imaginaire : le fantastique. Le thriller, par la nécessaire maîtrise du suspense qui le caractérise, fascine l’auteur et c’est avec réussite qu’il publie « Les Ames dévorées » en 1983, « Le Ténébreux » et « La Mante » en 1987, « Terre des morts » en 1989.
Au début des années quatre-vingt dix, JETER envisage d’abandonner définitivement la science-fiction pour ne plus se consacrer qu’au thriller. C’est ainsi qu’il abandonne l’idée d’une trilogie de science-fiction, dont il ne publiera finalement qu’un one shot : « Horizon vertical » [1989].

Après avoir publié « Madlands » [1989] et « Drive In » [1991], JETER se fait discret. Aurait-il tout dit ? On aurait pu le croire au vu de ces publications du milieu des années quatre-vingt dix : plusieurs novélisations de licences à succès [Star Trek et Star Wars], quelques suites à « Blade Runner », que l’on ne peut s’empêcher de trouver semi-réussies.
En réalité, l’auteur travaille sur un nouveau roman, un projet d’envergure qui lui demande un très fort investissement personnel. Et c’est en 1998 qu’il publie « NOIR », une oeuvre magistrale qui rappelle les meilleurs passages de la trilogie thématique ; « NOIR » est l’œuvre d’un écrivain qui a atteint le sommet et n’a plus rien à prouver, le style, la narration, les personnages, JETER maîtrise le processus d’écriture de bout en bout et accouche d’un roman qui fait figure de testament.

Depuis 1998, silence radio. JETER n’a plus rien publié d’intéressant et les années 2000 ne semblent guère l’inspirer. L’écrivain californien, qui vit aujourd’hui dans le Nevada, ne semble pas vouloir sortir de sa réserve et les seules informations qui transparaissent [à prendre avec des pincettes] nous laissent entendre qu’il se serait attelé à un nouveau projet pour un éditeur anglais.
Pour ce qui est de la France, les œuvres de JETER restent difficiles à se procurer puisque la plupart de ses romans sont parus dans des collections aujourd’hui disparues. Reste donc le marché de l’occasion et quelques exemplaires de « NOIR », que l’éditeur écoule au compte-gouttes. Il se murmure pourtant dans les milieux autorisés, que la fameuse trilogie thématique pourrait connaître les honneurs d’une réédition, en poche ou en grand format ; c’est tout le mal que l’on souhaite à un écrivain trop injustement sous-estimé, en France comme aux Etats-Unis.


BIBLIOGRAPHIE COMMENTÉE

SCIENCE-FICTION

« Écoutez, je ne veux pas que vos étiquetiez un seul de mes livres cyberpunk. Ça me fout les boules. »
[Extrait de l’entretien accordé à Univers 90]

K.W. JETER n’a jamais écrit de cyberpunk et encore moins de science-fiction. Les seules exceptions à cette règle sont des productions alimentaires de séries commerciales et son chef d’œuvre « NOIR ». On peut aussi noter quelques parenthèses dans un sous-genre, le Steampunk, dont il a contribué à l’émergence.
Sorti de ça, K.W. JETER n’a jamais écrit de science-fiction sur l’ailleurs et demain. JETER s’est penché sur le ici et maintenant. Sa science-fiction dépeint systématiquement un avenir vague, incertain, post-apocalyptique ; le monde des romans de science-fiction de JETER est une variation de notre monde, un calque noir accolé à notre société pour mieux en faire ressortir les zones d’ombres et les traînées de sang.

K.W.JETER se branle du futur. Le futur n’existe pas ; le présent a déjà suffisamment de mal à exister. Et c’est au présent que JETER s’intéresse ; c’est dans le présent que son histoire prend vit.

« Mon truc c’était les doubles amputées, tu vois, la façon dont tu peux faire rouler leur p’tit cul sans jambes dans tous les sens. »
[« Dr Adder »]

Les 7 romans majeurs de science-fiction de K.W. JETER :

- « Dr. Adder » [1984]
Premier acte de sa « trilogie du jeune homme qui vient en ville », « Dr. Adder » se veut une œuvre coup de poing, à l’instar du « Jack Barron et l’éternité » de Norman SPINRAD. S’attaquant à la faillite de l’establishment social, sexuel et littéraire, K.W. JETER donne vie à son personnage le plus emblématique, son double de papier : le Dr Adder, un chirurgien de génie, violent et misanthrope, qui sculpte les prostituées pour qu’elles deviennent les fantasmes vivants de ses clients.

E. A. Limmit - le héros apathique typique des romans de JETER, son double spectateur [par opposition à Adder, son double acteur] - sort d’un échec : père absent dont il ne parvient pas à effacer les traces ; mère morte dont le souvenir s’effiloche ; relation ratée avec Mary, une révolutionnaire dont il partageait les convictions. Face à lui, Adder est l’incarnation de ses pulsions de violence, de sexe, de mutilations, ces pulsions inhérentes à la nature humaine qui prennent les devants quand le cerveau rationnel jette l’éponge, lassé de l’inanité et du non-sens de la réalité. Et le royaume d’Adder, l’Interface, n’est que le cerveau reptilien du monde réel mis à nu. Un monde réel qui est rempli à ras la chatte de traîtrises et de mensonges.
« Dr. Adder » relate la lutte de Limmit pour réussir à exister au-delà de schémas sociaux imposés et moribonds, sans pour autant sombrer dans une zone noire [qui n’est que le reflet du monde qu’il veut quitter] et devenir un Dr Adder.

Derrière un vernis provocant, K.W. JETER met en perspective ses interrogations de jeune homme et ses craintes de ne pouvoir trouver une place dans une société dont l’effondrement semble sans limites.


- « Le Marteau de verre » [« The Glass Hammer », 1985]
Dans un futur proche postapocalyptique, les productions SPEEDMORT cartonnent en diffusant en direct des courses mortelles où les pilotes doivent livrer des puces d’un bout à l’autre des Etats-Unis, en traversant un désert pilonné par des missiles lancés par des satellites militaires incontrôlables. Pour doper l’audience, la journaliste Endryx est chargée de réaliser un documentaire sur Schuyler un des pilotes dont la particularité est d’être le père du nouveau messie des Filles de Dieu...

Souvent considéré comme son meilleur roman, « Le Marteau de verre » s’attache au sort de Schuyler, un homme égaré dans un monde de dupes. La thématique du double est omniprésente, que celui-ci soit virtuel [l’IA qui assiste chaque pilote, l’acteur jouant le rôle de Schuyler dans le documentaire] ou noir [Wyre, le personnage à la Adder, et l’Ombre, la caméra autonome de Endryx].
Refusant toute déification de l’individu, qu’elle soit mystique ou médiatique, K.W. JETER signe son roman le plus personnel, dédié à la mémoire et l’amitié de Philip K. DICK, incarné dans le personnage de Bischofsky.


- « Instruments de morts » [« Death Arms », 1987]
Ce troisième volet de la trilogie thématique de Jeter s’attache à la quête de R.D. Legger [au patronyme proche de Limmit et dont les initiales ajoutées à celles de Limmit forment...] dans un road-movie désertique sur les traces de ses parents. Son père, assassin professionnel, a été abattu par sa dernière cible, le chef du Consortium qui a la main-mise sur une Amérique dévastée. Son chemin croisera celui de Rachel, une adolescente qui a le pouvoir de ranimer les morts...

Roman triste et mélancolique sur une nation plongée dans un mutisme et une résignation forcée, « Instruments de morts » est une tentative de plus pour comprendre les origines de l’impasse dont laquelle le héros [aka la génération de Jeter] se retrouve coincé.
Secondée par des personnages à la Adder [Ann et Dortz], Legger découvre en parallèle la vérité sur l’histoire de ses parents [au travers des films réalisés par sa mère] et sur l’Histoire d’une société qui vit dans une Grande Peur permanente.


- « Machines infernales, une fantaisie baroque des temps victoriens » [« Infernal Devices, a Mad Victorian Fantasy », 1987]
George Dower, gentilhomme nonchalant mais respectable, tient comme il peut la boutique d’horlogeries et de mécanique qu’il a reçue en héritage de son père, un génial inventeur [comme Limmit].
Sa vie monotone va se transformer en une suite rocambolesque d’aventures extravagantes quand débarque dans sa boutique un étrange Homme de Cuir Noir venant lui confier la réparation d’un curieux artefact, bientôt suivi d’un inquiétant individu, Scape [rappelant le Dr Adder], accompagné de la redoutablement séduisante Miss McThane...

« Machines infernales » commence comme un polar victorien, vire à l’enquête fantastique mystérieuse façon Lovecraft, puis se transforme en roman steampunk joyeusement barré, pour finalement se muter en road movie délirant, trash et complètement hystérique où le héros finit par se retrouver confronter à son double mécanique.
L’exercice est simple. Lisez « Dr Adder » puis « Machines infernales » : la transposition de l’intrigue du premier dans l’univers victorien du second est parfaite.


« Quand il s’éveilla, il vit des anges copuler dans le ciel. »
[« Horizon vertical »]


- « Horizon vertical » [« Farewell Horizontal », 1989]
Ny Axxter, un graphiste caméraman free-lance [qui regroupe donc trois caractéristiques habituelles des héros de JETER] a quitté le monde normal, à savoir l’Horizontal, pour les parois verticales du Cylindre qu’il sillonne en moto.
Meurtri par le souvenir de sa femme, à laquelle il rend souvent visite via un double spectral, il se trouve pris à parti dans une guerre de clans qui se battent pour ses dons chirurgicaux dans la création de logos. Ny Axxter ne se doute pas que cela va l’amener à découvrir quelques vérités sur le Cylindre et sur ce qu’il y a à l’intérieur...

Projet le plus ambitieux de Jeter puisqu’il devait être le premier volet d’une trilogie, « Horizon vertical » est finalement son roman le moins abouti : histoire peu palpitante, fin bâclée et univers pas assez approfondi [ce dernier point étant somme toute logique pour un premier tome]. Tout cela est frustrant car « Horizon vertical » reste un roman honnête qui vaut surtout par son background, tout en symboles. Métaphore d’un monde endoctriné et d’un cerveau formaté [les Noyaux Morts], le Cylindre est le modèle parfait pour illustrer la dualité de la réalité et l’amour de JETER pour la marginalité et l’individualité.


- « Madlands » [1991]
« Un Los Angeles de l’esprit - voilà ce qui s’était inscrit sur l’ardoise vierge des Madlands. Des palmiers oscillent dans une nuit éternelle embuée par la brise océane. Des coyotes aux yeux de braise arpentent les autoroutes du désert. Les collines secouées par les tremblements de terre affichent fièrement des gratte-ciel vertigineux et de luxueuses propriétés aux murs de verre. Des matrones blanchissent l’argent de la drogue dans des pizzerias high-tech. Toutes les ruelles sombres se confondent en une seule. Les fosses à goudron sifflent sous la caresse rubis du Santa Ana. Toutes les heures, une starlette se suicide en se jetant du haut de l’enseigne HOLLYWOOD. »
Retour à ses premiers amours et à L.A. pour un roman très proche de la trilogie thématique. Dans un Los Angeles halluciné où les archives remontent en surface et prennent vie, « Madlands » raconte l’affrontement, façon hard boiled, entre le chorégraphe Trayne et le télé-évangéliste local Identrope. Reprenant les éléments classiques de la trilogie [notamment les doubles], « Madlands » est ultra-efficace, attachant, vertigineux mais vaut avant tout par l’hommage sincère qu’il rend aux films noirs.


- « NOIR » [1998]
Dans la lignée de « Madlands », le cinéma noir prend vie à travers le personnage de l’enquêteur désabusé McNihil dont la vision modifiée adapte et transforme ce qu’il voit en images issues du cinéma noir.

Sur la base d’une intrigue polar-cyberpunk efficace [mais un poil bavarde par moments], K.W. JETER balaye toutes ses obsessions récurrentes : les échecs personnels, les résurgences du passé, la duplicité et la manipulation d’opinion, le monde miroir noir [l’Angle], les doubles, le sexe [les prostituées, une partouse géante], la violence et les mutilations [une arrestation qui vire à l’expertise anatomique], la drogue et la permanence des morts [qui sont maintenus en vie jusqu’à épanchement de l’intégralité de leurs dettes].
Carrefour où converge toute son œuvre, « NOIR » est le livre définitif de K.W. JETER. À lire obligatoirement si on s’intéresse à cet auteur.



ŒUVRES SECONDAIRES :

  • Deux romans jeunesses non traduits, « Seeklight » [1975] et « The Dreamfields » [1976]
  • Le premier livre estampillé Steampunk « Morlock Night » - 1979 [non traduit], où JETER plonge le roi Arthur dans une séquelle loufoque de « La Machine à explorer le temps » de H.G. WELLS, où les Morlocks, venus du futur, transforment Londres en un gigantesque champ de bataille.
  • Le fameux roman publié sous le pseudonyme d’Adder : « Alligator Alley » - 1989 [non traduit]
  • Les trois séquelles de « Blade Runner » [seules les deux premières ont été traduites] : « The Edge of Human » - 1995 ; « Replicant Night » - 1996 ; « Eye and Talon » - 2000. Elles valent mieux ce que ce vous croyez [au moins pour la première]. Malgré une intrigue artificielle, JETER se hisse sans problème au-dessus de l’adaptation maigrichonne et inoffensive de Ridley SCOTT ; les Réplicants formant un sujet connexe à la thématique habituelle du double chère à JETER, qui s’avère ici très noire et perverse. Une œuvre dérangeante et dangereuse ; pas étonnant que cela ne plaise pas à tout le monde...
  • Côté argent facile, la trilogie Star Wars de « La Guerre des chasseurs de primes » - 1998, à réserver aux fans hardcores ; et, en non traduit, deux opus de « Deep Space Nine » - 1993 & 1995 et deux autres de « Alien Nation » - 1993 & 1995 [série dérivée du film de 1991 « Futur immédiat Los Angeles »].

LES ROMANS FANTASTIQUES

K.W. JETER a écrit six romans fantastiques. Formant une fresque cohérente, ces romans relèvent d’un fantastique social et psychologique dont l’âpreté est à la hauteur des souffrances qui s’y terrent.
De qualité globalement égale, on ne peut que les conseiller tous, avec peut-être une légère préférence pour « La Mante », « Drive-in » et « Terre des morts » qui semblent plus aboutis littérairement [hasard ou coïncidence, ils sont tous trois parus chez Denoël en Présence du Fantastique, alors que les trois autres sont parus chez J’ai Lu / Épouvante].

« Chacun se retrouvait dans le même silence et la même obscurité de la même nuit, séparé des autres par le mur de son propre rêve, fantômes ne pouvant s’apercevoir. » [« Les Âmes dévorées »]


LES NOUVELLES

JETER a écrit peu de nouvelles, et peu ont été traduites. On retiendra le bouleversant récit d’initiation sexuelle « La Première fois » [« The First Time », 1990] publié dans le premier tome des « Territoires de l’inquiétude » ; et « La Chemise de nuit noire » [« Black Nightgown », 1994] publiée dans le très recommandable recueil « La petite mort », une étrange histoire onirique sur les rapports homme / femme.
Et on oubliera « Dernières volontés » [« Straight Shot »] - 2000 publiée dans « Éros Millénium », une nouvelle bavarde et interminable sur... quoi déjà ?


- « Les Âmes dévorées » [« Soul Eater », 1983]
Braemer, un dessinateur [un métier à rapprocher de celui d’écrivain], doit faire face à son ex-femme bien décidée à récupérer la garde de sa fille. Mais les motivations de celle-ci sont loin d’être guidées par la fibre maternelle ; elle est au contraire à la recherche d’un nouveau corps...

Roman social très noir, très pessimiste, « Les Âmes dévorées » est dominé par une ambiance délétère où règnent mensonges, actes de violence et mutilations [noirceur et duplicité symbolisées notamment par le personnage à la Adder : Jess et ses lunettes à verres-miroirs]. Élément plus rarement évoqué dans sa face SF, K.W. JETER aborde la folie dans ses romans fantastiques - ici la folie d’un père qui ne sait plus s’il imagine ou non les crises de possession de sa fille.


- « Le Ténébreux » [« Dark Seeker », 1987]
Tyler et sa femme ont fait partie d’un groupe secret menant des expériences sur une étrange drogue, l’Hôte, dont les propriétés favorisent la communion des esprits. Au fil du temps, cette communion les a fait pénétrer dans un monde de noirceur et de violence, et a ouvert la porte à l’Hôte.
Le groupe finit par être arrêté suite aux meurtres qu’ils commettent, et Tyler se voit séparé de sa femme qui accouche dans la foulée d’un fils mort-né. Une dizaine d’années plus tard, Tyler est sollicité par un ancien membre du groupe, Slide [le personnage à la Adder, adepte de verres-miroirs], qui lui propose de recommencer les expériences. Sa monnaie d’échange : rendre à Tyler son fils qui est toujours vivant quelque part...

Récit en « spirale » saisissant sur la fragilité de l’homme face à ses propres instincts, « Le Ténébreux » décrit la lutte intérieure de Tyler pour ne pas se laisser tenter à nouveau par le monde et les pouvoirs de l’Hôte, un combat qui finit peu à peu par lui faire perdre la raison.
Une plongée éprouvante dans le noir et dans la folie.


« Je contemple les tours lointaines. Le ciel où leurs silhouettes se profilent s’est embrasé. Au crépuscule, à en croire certains tarés congénitaux, les frontières s’amenuisent entre cet univers et celui d’à côté. Ce n’est pas faux. Mais cet autre univers plus ténébreux est en nous. »
[« La Mante »]

- « La Mante » [« Mantis », 1987] Troisième acte de cette trilogie sur la folie, « La Mante » relate la schizophrénie progressive de Turner. Graphiste raté [un de plus], Turner se dédouble la nuit en Michael, son jumeau noir, qu’il envoie dans la Zone [l’Interface] pour y régner en puissant prédateur. Jusqu’à ce qu’il rencontre plus fort que lui...

On retrouve dans la Zone, la nécessité d’un lieu de survie, d’un endroit où la ville lâche et trompeuse est substituée par une autre ville, une ville plus réelle, plus féroce, plus satisfaisante - une ville où les sensations sont décuplées, où les sentiments, le pouvoir inné des hommes peuvent enfin s’exprimer, où tout devient « clair » [idée intéressante d’une clarté acquise par une acceptation de la noirceur inhérente au monde]. Roman charnel, « La Mante » raconte comment cette zone noire permet à l’amour / au sexe de transcender la condition humaine.

« La Mante » vous embarque pour un aller simple sanglant et sexuel vers un nouveau monde, un monde pourtant si familier, un monde d’où naîtront des fantômes qui continueront de vivre à l’intérieur de vous. Sans aucun espoir de rédemption.


- « Terre des morts » [« In the Land of the Dead », 1989]
Cooper est un vagabond fuyant son passé, parmi tant d’autres qui errent sur les routes américaines durant la Grande Dépression. De passage dans les terres riches, où les orangeraies attirent les saisonniers et les familles pauvres en quête de rêves, Cooper se fait choper pour avoir essayé d’escroquer un commerçant local. Plutôt que d’aller purger une peine douloureuse de travaux forcés dans une ferme, il se voit proposer en échange d’aller faire office de comptable chez un gros producteur local. Il va alors devenir le témoin privilégié du fonctionnement des vergers. La pauvreté, la violence, la poussière et la mort. Les morts, même, car Fay, la nurse de la bouboule du producteur, va le séduire, lui faire partager sa folie morbide et le guider en son monde intérieur : celui des morts.

Atmosphère délétère, malaise permanent, récit sans aucune concession, « Terre des morts » est un cauchemar ramené à la vie. Derrière la sordidité et la décomposition du monde des vivants, K.W. JETER donne corps à la nuit noire et aux ombres. La qualité de retranscription des ambiances, des sentiments, des odeurs, des couleurs entraîne le lecteur avec Cooper et Fay dans un voyage aux confins du pays des morts. Là où on ne peut revenir que fou.


- « Drive-in » [«  The Night Man », 1989]
Un vieux drive-in abandonné. L’équipe de football du lycée. De la bière. Des filles. Des crétins finis. Des gens, quoi. Et Steven, le petit frère de la copine du chef de l’équipe. Qui voudrait bien être invisible. Se fondre dans le noir. Pour oublier tous ses connards. Ou leur faire la peau. Sauf que ça c’est le boulot de l’homme à la voiture noire.

K.W. JETER s’incarne dans le personnage de Taylor, un veilleur de nuit du foyer de jeunes délinquants voisin du drive-in - JETER a effectué ce job à Orange County pendant plusieurs années [job qu’il résume ainsi : « Toutes les demi-heures, on est censé parcourir ce long couloir flanqué de petites portes avec des petites lucarnes et regarder pour voir quels gosses sont en train de s’égorger, se sodomiser ou autre, puis retourner l’écrire dans le registre » [1].

Opérant un procédé inverse à celui de « Dr. Adder », où une petite fille aveugle sauvait notre bon docteur, ici c’est son équivalent, le Night Man, qui vient à la rescousse de Steven, de l’enfant, d’une génération d’enfants sacrifiée.

Roman magistral sur l’enfance et l’adolescence. « Drive-in » est, avec « Le Marteau de verre », l’un des plus beaux romans de K.W. JETER. Une oeuvre qui prouve que le Fantastique est un composant nécessaire et vital de la littérature moderne.


- « La Source furieuse » [« Wolf Flow », 1992]
Dernier roman fantastique en date, « La Source furieuse » est aussi le plus lâche dans sa structure. Sur une intrigue hard boiled [à rapprocher de « Madlands » écrit à la même époque], JETER dérive lentement vers le fantastique : poursuivi par des méchants, Mike, un gentil pas si gentil en fait, se réfugie dans les ruines d’un vieil établissement thermal. Il y découvre une mystérieuse source d’eau noire qui va le soigner, puis lui donner les moyens de se venger de ses poursuivants en lui conférant des pouvoirs surhumains...

Chaque œuvre de K.W. JETER est une réflexion/confession sur la puissance du noir ; l’attrait envers la nuit, envers la violence. JETER écrit des œuvres auto-hypnotiques, à l’image de leur sujet : ce noir grâce auquel l’humain peut se dépasser/vivre ; ce noir, là où une vraie histoire d’amour peut dépasser le stade de la médiocrité ordinaire ; ce noir, cette échappatoire/refuge, dernier recours face à notre réalité sordide et à nos vies ratées.

« La Source furieuse » est l’allégorie de ce noir [l’eau noire] qui rend puissant celui qui s’en abreuve, en même temps qu’elle le détruit.


« Le passé était plus fort que soi, que n’importe quoi. Aimer était sans objet. Il fallait se résigner à vivre ainsi, en ce monde. »
[« Le Ténébreux »]



Lire la critique

COMMANDER

« NOIR » de K.W. JETER

[« NOIR », 1998]

Alors que tout le monde avait enterré définitivement K.W. JETER, qui depuis quelques années ne donnait signe de vie qu’au travers de suites sans grand intérêt [Blade Runner] ou de séries SF de seconde zone [Star Trek , Alien nations et autres Starwarseries], voici que paraît en 1998 un roman autrement plus ambitieux, un mélange de polar hard-boiled et de science-fiction pour adultes consentants. « NOIR » c’est un peu la rencontre entre Alfred BESTER et Norman SPINRAD, un univers d’une violence sociale extrême dans lequel évolue un héros pas toujours très net, voire franchement antipathique, écartelé entre un passé difficile et un avenir encore plus incertain.

Quand K.W. JETER renoue avec ses démons du passé ça fait mal, très mal, un peu comme « Dr Adder »en son temps... mais en moins jovial.

 

Lire la critique

La trilogie thématique [« Dr. Adder » - « Le Marteau de verre » - « Instruments de mort »] de K.W. JETER

[« Dr Adder », 1984 - « The glass hammer », 1985 - « Death arms », 1987]

En 1984 paraissait « Dr. Adder », roman écrit au début des années soixante-dix, qui n’avait pas trouvé d’éditeur jusque là malgré tous les efforts de son auteur. JETER pensait avoir écrit un roman provocateur et dérangeant, qui en cette période de foisonnement intellectuel et politique aurait dû trouver facilement preneur. Oui mais voilà, n’est pas Harlan ELLISON ou Norman SPINRAD qui veut ; il faut croire qu’il fallait déjà être installé et reconnu pour vendre à un directeur de collection un roman de cette trempe. Il aura fallu les efforts et l’engagement de Philip K. DICK, ami de l’auteur, pour qu’un petit éditeur américain s’intéresse enfin aux déviances littéraires de K.W. JETER, avec douze ans de retard.

En 1986, après avoir inventé avec ses petits camarades Tim POWERS et James P. BLAYLOCK le concept « Steampunk », JETER publie un autre roman majeur, « Le Marteau de verre », oeuvre plus aboutie que « Dr. Adder », formellement plus maîtrisée, mais également plus réfléchie. Probablement son roman le plus réussi.

Deux ans plus tard, paraissait « Instruments de mort », moins violent, moins revendicatif, mais tout aussi saisissant par sa beauté et l’énorme spleen qui s’en dégage.

Ces trois oeuvres, aussi différentes que fascinantes, ne constituent pas une trilogie au sens courant du terme. Le terme le plus approprié serait probablement triptyque, mais c’est JETER lui-même qui a baptisé ainsi ces trois romans, qu’il a réunis sous l’appellation de « Trilogie du jeune homme qui vient en ville ».

 

K2R2 Arkady Knight


NOTES

[1] Extrait de l’entretien accordé à Univers 90.