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L’inclassable Jacques Barbéri est sans doute l’auteur français qui se rapproche le plus de l’hybride de laboratoire qu’on aurait pu créer à partir de Philip K. Dick, Serge Brussolo et J.G. Ballard : audacieux, dingue, et sans concession.
Le crépuscule des chimères, superbe roman devenu quasi introuvable, l’avait désigné comme une plume à ne pas négliger. Rééditée et poursuivie par les éditions La Volte, sa trilogie Narcotique le remet enfin en bonne place en librairie, avec Le Tueur venu du Centaure.
Attention : aucune traçabilité n’est garantie sur ce produit...


Le CC : Changements de corps en série, universicules en pagaille et mondes enchâssés... Ne craigniez-vous pas d’égarer vos lecteurs ? Est-ce à dire que l’amateur de SF est plus acharné que la moyenne ?

La SF, ou en tout cas celle des Dick, Ballard, Aldiss, Egan, Noon, Gaiman et autres Priest essaye de décrypter le monde et ses environs, espaces intérieurs compris. Et de fait n’évacue aucune approche qu’elle soit d’ordre psychologique, psychanalytique, métaphysique ou quantique. Alors oui, cette littérature peut s’avérer un poil complexe.

Même si Dick a une plume claire et limpide, on ne peut nier qu’Ubik ou Le Dieu venu du Centaure soient des bouquins déstabilisants dans lesquels il n’est pas toujours aisé de pénétrer, tout comme dans certains textes de Ballard, Delany, Wolfe, Lafferty, Dish ou Benford. La SF est la plupart du temps une littérature qui demande de laisser au vestiaire tout un tas de vieux réflexes. Mais une fois qu’on y a goûté, il est difficile de ne pas foutre aux chiottes la quasi totalité de l’autofiction franco-française et le réalisme de pacotille de la plupart des romans issus du mainstream. Ce qui est particulièrement jouissif, c’est d’être surpris, non ? de se dire « merde, il va m’entraîner jusqu’où ce dingue ? J’avais plus fait de trip pareil depuis belle lurette ! »

Malheureusement, la plupart des lecteurs préfèrent être pris par la main, avoir des repères sécurisants, savoir qui est bon et qui est méchant, avoir une histoire structurée comme un scénario télé, en s’imaginant que c’est plus « réaliste », alors que la vraie vie, y compris celle qu’ils mènent, est totalement déstructurée, voire chaotique. D’où le succès actuel d’une fantasy normée et surcodée. Loin de moi cependant l’idée qu’il y ait une bonne science fiction et une mauvaise fantasy, d’autant que mon adolescence a tout autant été bercée par Elric le Nécromancien de Moorcock (dans la superbe édition du CLA illustrée par Druillet) que par Les Rois des Etoiles d’Edmond Hamilton. Et ce genre peut encore aujourd’hui produire quelques perles, malheureusement noyées sous une marée de sagas au kilomètre.

Ceci étant, le lecteur de science-fiction est plus acharné que la moyenne mais ne réalise pas toujours qu’il est en train d’en lire. Comme hier pour Burroughs, Vonnegut ou Pynchon, on retrouve fréquemment l’esprit SF chez des auteurs — Dantec, McCarthy, Ballard, Flint, Somoza, Danielewski, Houellebecq, Volodine, etc. — publiés exclusivement hors-collection, alors qu’elle se raréfie dans les supports spécialisés colonisés par les fantaisies héroïques. Ce qui est parfois dommageable pour certains auteurs, car Priest, Gaiman, Egan, Shepard, etc. sont plus proches il me semble de Ballard, Dantec ou Volodine sur le plan de l’expérimentation et/ou de la modernité littéraire que les interminables sagas qu’ils côtoient sur les étagères des grandes surfaces du livre.

Le CC : Il y a vingt et un ans, vous avez écrit Narcose. Puis l’envie vous est venue de le prolonger avec La Mémoire du crime et au final, avec Le Tueur venu du Centaure, on a un cycle. C’était prévu au départ ?

Il y a d’abord eu une nouvelle intitulée « Pierrot Lunaire » mettant en scène le personnage de Jérémy Cornélicus, l’as du rodéométathrombix et des concerts sous perfusion collective, héros de La Mémoire du Crime. Je n’avais alors publié que trois nouvelles, une dans le prozine Nyarlathotep et les deux autres dans les anthologies Dédales 1 & 2 d’Henry-Luc Planchat chez Marabout. Ce qui nous ramène au milieu des années 1970, époque où je venais juste de troquer la plume Sergent Major contre un stylo Bic — rien que d’y penser, j’en ai les cheveux qui crépitent !
Puis il y eut une autre nouvelle intitulée « L’Enfer des masques », rédigée à la fin des années 1970, qui met en scène un autiste du nom de Bleuet et de sa transformation en Tête Molle, un des Grands Rêveurs de l’univers narcotique, présent également dans Narcose.
Et enfin « Le Joueur », mettant en scène Anton Orosco, le héros de Narcose, nouvelle écrite au début des années 1980 et inspirée par une série de dessins de Pierre Teulon, l’ensemble figurant alors au sommaire de Fausse Camera, une publication du collectif Les Locataires. Les deux autres textes étant inédits.

Le cycle narcotique s’est donc mis en place de lui même. Le désir de revenir une nouvelle fois à cet univers aboutit finalement à la rédaction de Narcose en1989, puis de La Mémoire du Crime en 1992 et de deux autres nouvelles, « Les Cocktails d’étoiles du Bar à Blair » et « Les Sentinelles du Temps réel », reprises dans L’Homme qui parlait aux araignées, recueil récemment publié par La Volte. Depuis, d’autres nouvelles comme « Fais voile vers le Soleil » écrite pour l’anthologie Aux limites du son ou « In the Court of Lizard King », également reprise dans L’Homme qui parlait aux araignées, ont vu le jour. Un cycle s’est donc imposé au fil des années.

En ce qui concerne la trilogie, si le premier roman n’en annonçait pas forcément un second, le second en annonçait clairement un troisième puisqu’il se terminait ainsi : « Les univers étaient percés et ça allait saigner. Mais ils étaient trois. Et c’était déjà ça. » Je ne pouvait pas laisser indéfiniment ces trois personnages dans les limbes ou sur la tranche du Livre, comme dirait Bleuet. Lorsque Mathias Echenay m’a offert la possibilité de publier le troisième volume précédé de la réédition révisée des deux premiers, je me suis dit qu’après quasiment vingt ans d’attente, ces putains d’univers allaient enfin pouvoir saigner !

Le CC : Identité, perception du réel et du temps, ces thèmes sont-ils importants à vos yeux ?

Ils sont quasiment incontournables. Ils ne constituent pas forcément le thème principal de chacun de mes textes mais ils en sont rarement absents car ils font partie de mes obsessions « naturelles ». Ils sont la conclusion logique du sentiment de curiosité qui m’anime. Pourquoi sommes-nous là ? Y sommes-nous vraiment ? L’idée de Dieu est-elle absurde ? Quelle est la nature de l’univers ? de la vie ? de la pensée ? etc… Tout cela est délicieusement intrigant et l’exploration des méandres de la mémoire, de l’espace ou du temps, excessivement jouissive. Oui, je suis obnubilé par la nature physique et métaphysique du monde qui nous entoure et la stagnation de l’exploration spatiale me chagrine à ce titre énormément. Oui, ces thèmes sont importants à mes yeux car ils excitent en permanence ma curiosité. Ils me font rêver, fantasmer et peut-être tout simplement vivre…

Le CC : Vous pratiquez assidûment l’intertextualité (pour ne pas dire la copulation textuelle). On relève dans Le Tueur venu du Centaure de nombreuses allusions et clins d’œil à d’autres auteurs et à leurs œuvres. En vrac, Simak, Moorcock, sans oublier Philip K. Dick et Lewis Carroll. Que vous apportent chacun d’entre eux ?

Si je vous disais du bonheur ce serait peut-être un peu fleur bleue mais pas loin de la réalité. En tout cas, ils m’apportent une grande jouissance et alimentent ma perception et mon analyse du monde. Ils créent des fictions qui sont pour moi des destinations de voyage bien plus attrayantes que les circuits touristiques que proposent la plupart des tour-opérateurs. Et puis, en terme de création, d’écriture, ils constituent une sorte de trame, de réseau, dans lequel je me sens intégré. Ils ont alimenté mes propres fictions qui, j’espèrent, en alimentent ou en alimenteront d’autres. Lorsque Richard Comballot m’a demandé d’écrire une nouvelle mettant en scène Elric le Nécromancien, je n’ai eu aucune peine à me glisser dans l’univers de Moorcock ni d’intriquer celui-ci avec l’univers du Crépuscule des Chimères, et les protagonistes des nouvelles « Le Gardien » ou « L’Homme qui parlait aux araignées » pourraient remplacer Enoch Wallace au Carrefour des Étoiles ou Christopher Adams Dans le torrent des siècles. Allez, n’ayons pas peur du ridicule, je me sens au sein d’une confrérie d’auteurs. Et ça me plaît bien…

Le CC : L’humour est omniprésent dans le cycle. Est-ce une manière de conserver sa santé mentale ?

Certainement. Ne pas trop se prendre au sérieux est une règle absolue. Bon, la Preuve ontologique de Gödel démontre certes l’existence de Dieu et la théorie des cordes est séduisante, même s’il faut aux dernière nouvelles faire appel à une douzaine de dimensions pour qu’elle tienne la route, mais malgré l’imagination débordante de nos confrères chercheurs, on reste tout de même de ridicules petites bestioles pensantes qui ne savent toujours pas ce qu’elles foutent dans ce trou perdu de l’univers. La SF nous a donné quelques maîtres en matière d’humour : Frédéric Brown, Robert Sheckley, John Sladek, sans parler de l’immense Raphaël Aloysius Lafferty, équivalent SF d’un Thomas Pynchon. Bon, la plupart de leurs bouquins sont aujourd’hui introuvables en dehors du circuit de l’occasion, ce qui en dit long sur l’estime qu’on porte à leur œuvre. Alors, on peut toujours rêver d’une intégrale raisonnée des nouvelles de Sheckley et soyons fou, d’une intégrale des romans de Lafferty dont certains sont toujours inédits en langue anglaise (un projet qu’avaient Patrice Duvic et Emmanuel Jouanne dans les années 1980 mais qu’ils ne purent malheureusement concrétiser). En attendant, Laurent Genefort a tout de même un projet Sladek pour sa collection « Les trésors de la science-fiction » chez Bragelonne. Loué soit-il !
Pour conclure, si vous voulez vous fendre la gueule, sans risque de cicatrice, lisez la trilogie narcotique — ou narcosienne, je n’ai jamais vraiment réussi à trancher.

Le CC : Philippe Sadziak a illustré du début jusqu’à la fin vos romans. Son imagination a-t-elle eu une influence sur votre écriture et vice-versa ?

En ce qui concerne les illustrations de couverture, non, car il n’intervient qu’une fois le recueil ou le roman terminé mais l’aller-retour entre nos imaginaires respectifs a effectivement été très productif à l’époque du collectif Les Locataires, du milieu des années 1970 au milieu des années 1980. La nouvelle « Mondocane », par exemple, publiée dans Fausse Camera puis reprise dans le recueil Kosmokrim a été conçue ainsi. La nouvelle, dessins compris, a inspiré ensuite le roman Guerre de Rien, publié chez Denoël en 1990.

Le CC : À l’occasion de la réédition de Narcose, vous vous êtes fendu d’une bande originale du livre. La musique est-elle partie prenante dans votre écriture ? Quelles sont vos influences musicales ?

La musique est partie prenante dans mon écriture à plusieurs titres. J’écris d’abord quasiment tout le temps en musique. Si je ne mets pas un disque sur ma platine (je fais partie de ces dingues qui écoutent encore des vinyles) ma pensée prend la clef des champs et oublie même de rentrer déjeuner. La musique, tel un attracteur étrange, s’empare d’une partie de mon esprit et canalise le reste sur le travail en cours. Elle est également une composante de mon travail d’écriture. Tout comme lorsque j’improvise avec Palo Alto ou Laurent Pernice, les mots s’enchaînent selon un tempo précis. Et si l’un d’eux ne « sonne » pas avec le reste de la phrase ou celle qui la précède, je corrige immédiatement ce qui m’apparaît non pas comme une dissonance, ce qui peut être bien sûr intéressant, mais comme une lourdeur. La musicalité d’un texte est pour moi fondamentale. C’est pourquoi j’éprouve un grand plaisir à pratiquer des séances de lecture en solo ou avec des musiciens.

Mes goûts musicaux... je suis un peu boulimique en la matière, vous l’aurez compris, vont de Duke Ellington à Varèse en passant par les Beach Boys, Kraftwerk, Schubert ou Renaldo and the Loaf. La musique, d’un point de vue thématique ou comme simple référence, est donc évidemment très présente dans mes textes. En ce qui concerne le saxophone, je pense avoir été influencé par Steven Brown de Tuxedomoon et par Joe Henderson pour son album The Elements. On peut même dire que la musique de Tuxedomoon dans son ensemble a fortement marqué Palo Alto au moment de sa création, en pleine période cold-wave. L’influence de Joe Henderson et de son splendide album The Elements, bien que cela se soit fait de manière totalement inconsciente, puisque je ne l’ai réalisé que quelques années plus tard, se retrouve dans l’utilisation de pédales d’effets branchées sur le sax, le tout constituant un instrument à part entière. Malgré ce petit déballage technique, il convient tout de même de préciser que je suis un écrivain qui fait de la musique et pas le contraire. Et lorsque je parle d’influences, c’est uniquement sur le plan du feeling et des intentions artistiques. Je n’oserais bien sûr pas une seconde me comparer à Joe Henderson d’un point de vue technique instrumentale. Dans le cadre du groupe Palo Alto ou en duo avec Laurent Pernice, les influences sont tellement nombreuses qu’il n’y en a plus de directement discernables. Je pense qu’on a fini par développer une musique qui nous est propre, à la fois psychédélique et industrielle, autour d’une thématique SF, comme dans le cadre de Slowing Apocalypse, le spectacle en hommage à Ballard joué dernièrement aux dernières Utopiales.

Le CC : Une déclinaison du cycle de Narcose sous forme de concert est-elle à l’ordre du jour ?

Le roman Narcose est accompagné d’un CD qui est censé offrir la musique jouée au Lemno’s Club, une des boîtes les plus déjantées de Narcose. Une soirée a été donnée au Bar du Lieu Unique à Nantes dans le cadre des Utopiales en 2008 avec Philippe Perreaudin de Palo Alto et Laurent Pernice à l’électronique et moi-même au sax et à la voix. Il s’agissait de recréer l’ambiance musicale et, dans la mesure du possible visuelle, du Lemno’s Club. À l’occasion du bouclage de la trilogie, La Volte organise une nouvelle soirée Lemno’s Club à Paris, le 7 avril au Klub. Si la date n’est pas dépassée au moment où paraît cette interview, je vous y convie bien sûr vivement. Un projet de pièce de théâtre avec musique live est également en cours d’écriture. Et je ne désespère pas de voir la trilogie adaptée par Terry Gilliam ou Tim Burton au cinéma…

Le CC : Roman noir et science-fiction fournissent le squelette de Narcose. Est-ce que ce sont vos « genres » de prédilection ?

J’aime bien la SF car je suis tombé dedans lorsque j’étais petit et n’en suis plus ressorti depuis. Le roman noir, je l’ai découvert plus tard. Après avoir été biberonné aux délires d’auteurs tels que A. E. Van Vogt, Harlan Ellison, James Ballard, Michael Moorcock, Raphaël Aloysius Lafferty, Brian Aldiss, Cordwainer Smith, Thomas Dish, Robert Sheckley et consorts, il me semblait que le polar, le thriller et autres littératures en jaune et noir serait bien trop sage en regard. Mais en découvrant James Ellroy, Don DeLillo, James Sallis (également auteur de superbes nouvelles de SF qu’il serait judicieux de republier un jour) puis Joe Lansdale, Maurice Dantec, Dennis Lehane ou Michael Smith (même si je le préfère en habit de marshall) mon point de vue a un peu changé. Ceci dit, je ne pense pas avoir de genre de prédilection. Je suis plus sensible à la littérature de genre qu’à celle dite mainstream mais, aujourd’hui, la différence n’est plus aussi marquée que par le passé.
Des auteurs comme Thomas Pynchon, Kurt Vonnegut, William Burroughs, Rodrigo Fresán, Maurice Dantec, Mark Z. Danielewski qui ont publiés essentiellement hors-collections, ne relèvent ni plus ni moins de la littérature de genre que des auteurs comme James Ballard, William Gibson, Paul di Filippo, Neil Gaiman, Philippe Curval ou Edward Whittemore qui sont ou ont été essentiellement publiés dans des collections SF. Et que dire de Francis Berthelot publié tantôt sous l’étiquette SF tantôt hors-collections pour le même cycle de romans ? En fait, un écrivain qui a un univers très personnel et une approche transgenre de la littérature a de grandes chances de m’intéresser.

Le CC : Votre ex-collègue d’écriture Antoine Volodine rattache son œuvre au post-exotisme. La Volte parle pour qualifier la vôtre d’avant-pop. Pourquoi ce besoin d’étiquetage ?

Le besoin d’étiquetage, et là je ne parle pas pour moi (ni pour Volodine d’ailleurs puisque le post-exotisme fait partie intégrante de son œuvre) est avant tout commercial. À l’époque où le cyberpunk avait le vent en poupe, par exemple, il valait mieux jouer le jeu et récupérer l’étiquette au passage si on voulait tenter de gonfler un peu les ventes. Annick Béguin, de la librairie Cosmos 2000, haut lieu de la SF jusqu’au milieu des années 1990, m’avait dit lors d’une séance de signature : « ce que tu écris n’est pas loin du cyberpunk, alors si tu veux avoir plus de succès, arrête de tourner autour du pot et vas-y franchement ». Elle avait probablement raison d’un point de vue commercial, mais le problème c’est que je ne tournais pas autour du pot, j’écrivais tout simplement ce que j’avais envie d’écrire, sans réfléchir plus que ça.
Alors bien sûr, j’avais lu Neuromancien et l’esprit cyberpunk, très présent à l’époque, avait certainement nourri mon imaginaire au même titre que le surréalisme, le nouveau roman, le beat ou le polar mais si on ne me l’avait pas dit je ne m’en serais probablement jamais rendu compte. Tout ça pour dire que je ne faisais et ne fais toujours pas de calcul et qu’une seule étiquette ne peut me satisfaire, pas plus celle d’auteur Limite ou néo-formaliste, que celle d’Avant-Pop. Mais cette dernière, que Juan Francisco Ferré qualifie de « littérature mutante (…) qui part de ce monde de références connues (la culture que l’on dit “de masse”) et se l’approprie pour parvenir à le convertir en quelque chose d’étrange ou de méconnaissable », et sous laquelle on regroupe aussi bien Danielewski, Pynchon, et Burroughs que Delany ou Vollmann, me plait bien. Ceci étant, la définition exacte qui figure dans le dossier de presse du Tueur est : « un récit qui passe le cyberpunk et le polar hard-boiled à la moulinette de l’Avant-Pop ». Ce qui donne en fait un truc du genre « Neuromancien scénarisé par Burroughs et filmé par Tarentino ». Oui, je sais, c’est un peu mégalo, mais quand on se sert de l’Avant-Pop comme d’une moulinette on n’a de compte à rendre qu’à Jean-Christophe Averty.

Le CC : Bélzébuth, ses mouches et ses légions infernales, êtes-vous intéressés par l’aspect mythologique de ces créations ou alors traversez-vous une crise mystique passagère (un phénomène somme toute très dickien) ?

Je ne pense pas traverser une crise mystique passagère. Ce qui ne veut pas dire qu’elle soit permanente non plus. Un poil illuminé, peut-être ? La matrice, le cyberspace, les univers parallèles ou là psychosphère ne me paraissent pas plus délirants que la théorie des cordes ou de la relativité générale. Aucun scénariste n’aurait jamais pu imaginer un univers aussi barjot que le nôtre. Alors, oui, je suis mystique, car je ne crois en aucun principe de réalité établi. Et je trouve tout autant jouissive (Dieu me tripote ! comme dirait Desproges) la lecture de L’Odyssée ou de L’Enéide que de celle de L’Invention de la mémoire ou de L’Univers dans une coquille de noix. Alors faire se rencontrer la mythologie quantique avec celle de l’antiquité par un petit tour de moulinette Avant-Pop, c’est total funnygame ! Dans le même ordre d’idée, lisez ou relisez American Gods de Neil Gaiman. Un bouquin génial par un auteur de la confrérie…

Le CC : Avec Le Tueur venu du Centaure, vous semblez mettre sur le même plan la création littéraire et la Création. Vous considérez-vous comme un démiurge ?

C’est un peu enfoncer les portes ouvertes (entre les univers bien sûr) que de dire qu’un écrivain de SF est un démiurge. Alors est-ce qu’une création littéraire peut-être mise sur le même plan que la Création avec un grand C, c’est à dire celle de l’univers dans son ensemble ? je pense que oui. Car cette dernière n’existe également que dans des Livres. Qu’ils soient rédigés par Jean de Patmos ou par Stephen Hawkins, ne change rien à l’affaire. Il s’agit toujours de l’œuvre d’un illuminé qui pond d’élégantes théories pour expliquer l’inexplicable. Tout est fiction. Et je ne pense pas être un démiurge plus ringard que les autres.

Le CC : Pour terminer, la parenthèse Narcose est-elle définitivement refermée ou n’excluez-vous pas d’y revenir à l’avenir ?

En ce qui concerne les romans centrés sur la ville-sphère de Narcose, oui, c’est terminé. La trilogie est bouclée. Bon, je ne vais pas dévoiler la fin du troisième volet dans le cadre de cette interview mais elle a quand même un petit quelque chose de radical. Autant la fin du second était très ouverte, autant celle-ci ne l’est pas. Mais il reste des personnages et des vecteurs scénaristiques qui vont réapparaître à un moment ou à un autre dans une nouvelle ou un roman. Le Tueur venu du Centaure établit par ailleurs des passerelles avec Le Crépuscule des Chimères et fixe Narcose dans l’univers (ou plus précisément l’anamorphovers) de la Structure. Alors la trilogie est bouclée mais Harry Botkine et sa sœur de viande, le lieutenant Katleen Slobovtna et même Robert le supionar ont certainement d’autres aventures à vivre et je ne pourrai rien faire pour les en empêcher…


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