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Le livre le plus acheté
en mai 2010 :
Janua Vera +
de Jean-Philippe Jaworski
aux Ed. Moutons Électriques

 

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Publié le 15/04/2013

Janua Vera + de Jean-Philippe Jaworski

ÉD. LES MOUTONS ELECTRIQUES - AVRIL 2010

Par Pete Bondurant

Deux ans après sa première parution, Janua Vera, recueil de fantasy classieuse acclamée par la critique, ressort en librairie dans une version augmentée. Entre-temps, Jean-Philippe Jaworski a donné la preuve, avec l’impressionnant Gagner la guerre, que son talent s’étendait encore au-delà de ce coup d’éclat inaugural. La présence d’inédits justifie-t-elle que l’on revienne à ce livre maintes fois félicité ? Verdict.


« Quelques maraudeurs, égarés dans les bois, se chauffaient à un feu de veille, autour duquel s’épaississaient la ramée, les ténèbres et les fantômes. » Aloysius Bertrand, Gaspard de la Nuit.

Le patronage d’un auteur aussi atypique qu’Aloysius Bertrand (post-romantique, pré-symboliste, on ne sait pas trop) résume bien le projet d’écriture de Janua Vera : une recherche permanente du style, du raffinement, de l’écriture riche et léchée – éléments devant laquelle la critique, le Cafard en tête, n’a pas manqué de s’esbaudir. Faire de la fantasy intelligente, cultivée et profonde, réhabiliter un vocabulaire oublié, varier les registres avec une aisance insolente, produire de l’addiction par la seule magie du style, tout cela, Jaworski en est capable, et l’a superbement confirmé avec l’immense Gagner la guerre, autre récit du Vieux Royaume. Résultat : un prix du Cafard Cosmique 2008 amplement mérité, et une critique unanime – du moins celle qui l’a lu, et se félicite de connaître un secret si bien gardé. Pourquoi, dès lors, revenir dessus, à l’occasion de la parution d’une version augmentée de Janua Vera par Les Moutons Électriques ? Est-il bien nécessaire de refaire fleurir les épithètes et les dithyrambes, à l’adresse d’un public averti, dans l’unique but de promouvoir un ouvrage qu’il a déjà ? Réponse : oui, car on n’en dira jamais assez de bien. Mais il y a plus.

Janua Vera « Redux », comme on pourrait l’appeler, contient quelques indispensables boni : deux nouvelles (dont une inédite) s’ajoutent aux huit initiales, des annexes éclairent quelques épisodes du Vieux Royaume, fournissant au nerd avide de précisions une très utile chronologie, mais, et c’est peut-être le plus beau, Jaworski nous gratifie d’un « Avertissement au lecteur » signé Benvenuto Gesufal, l’impayable et attachant narrateur de « Mauvaise Donne » et Gagner la guerre, qui constitue une véritable profession de foi d’écrivain. On y apprend (attention spoiler) que ledit Benvenuto est en fait le conteur de la totalité des récits du Vieux Royaume – et qu’en dehors donc, de « Janua Vera » et « Montefellóne », qui décrivent des événements historiques antérieurs, le reste est le fruit de son imagination. De la fantaisie dans la fantasy, en somme. Le tout, non par goût de l’exotisme, mais pour accomplir le geste de tout travail d’écriture : « Régler ses comptes ». Avec la vie, avec soi-même, avec les autres, et, surtout, avec la mort : « Écrire, c’est défier aussi sa propre finitude, c’est entreprendre son propre tombeau, c’est vendre son âme au public pour mendier un petit supplément d’être. C’est mesurer sa faiblesse quand le temps devient court et que l’œuvre, vorace, vous dévore, en vous escroquant avec des mirages d’immortalité. »

Comment ne pas voir ici la confession émouvante d’un Jaworski hanté depuis des années par son alter ego ? Car une grande œuvre a toujours un prix, elle s’effectue aux dépens de son dépositaire, et, tels les sorciers de l’archipel de Ressine qui doivent verser un tribut aux éléments pour leurs savoirs occultes, on se demande quelles concessions quotidiennes Jaworski doit faire à la vie pour accoucher d’un tel monument. Des concessions exorbitantes certainement, de celles que l’on fait à la croisée des chemins, au prix de son âme, et en échange de la grâce. Heureux ceux qui, comme nous, n’ont que l’argent à immoler pour accéder au sacré. C’est un moindre mal, pour un immense bénéfice.

Contentons-nous, ici, d’évoquer les bonus. « Montefellóne » est une nouvelle précédemment parue dans l’anthologie Rois et capitaines (dirigée par Stéphanie Nicot à l’occasion des Imaginales 2009, éd. Mnémos). Elle met en scène un épisode de la guerre menée par le jeune roi Maddan IV, héritier du royaume de Léomance (cf. « Janua Vera », la nouvelle inaugurale, à laquelle elle succède immédiatement dans le recueil), contre la république rebelle de Ciudalia, quelques deux siècles avant que celle-ci ne serve de cadre principal à Gagner la guerre. Centrée autour du siège de la ville éponyme, « Montefellóne » est un récit qui fait la part belle à la stratégie, aux tactiques de guerre, et au vocabulaire technique. Tout le registre du combat médiéval y passe, des armes aux protections, des étendards aux fortifications. Non dénuée de beauté dans son genre, elle n’en reste pas moins d’un abord difficile, dont les références pointues risquent de désarçonner le lecteur non-averti. En espérant que cela ne le décourage pas d’aborder la suite du recueil.

« Comment Blandin fut perdu » constitue la seule nouvelle réellement inédite du recueil. On y retrouve avec bonheur quelques personnages secondaires des autres récits du Vieux Royaume (le demi-elfe Gaideris, la baronne de Bregor, le peintre Albinello), ainsi que des lieux désormais bien connus (duché de Brommael, Marche Franche). On y suit le destin d’un aspirant-moine du culte de la Vieille Déesse dont les vœux sont empêchés par un amour secret qu’il nourrit pour une moniale de l’abbaye. Pressé par ses supérieurs d’abandonner cette lubie incompatible avec les exigences de l’ordre, il est bientôt placé au service d’un peintre itinérant, chargé de canaliser les dons prodigieux de l’apprenti pour la figuration (qu’il investit dans une célébration obsessionnelle de sa Dame). Le récit est une fois encore l’occasion de mesurer l’étendue de la science picturale de Jaworski, qui livre d’éblouissantes descriptions de fresques, et de minutieuses reconstitutions de leur composition. La nouvelle gagne progressivement en puissance, avant un climax de toute beauté au cœur des intrigantes Landes Grises, contrées désolées parcourues de charmes et de magie elfique. La chute, enfin, éclaire le lecteur sur la mystérieuse composition du peintre Albinello exposée au palais curial de Ciudalia dans Gagner la guerre. Une vraie valeur ajoutée au recueil.

Les « Annexes », enfin, comprennent des documents servant à la compréhension et à la datation des événements du Vieux Royaume. Une « Charte de la Marche Franche » précise le statut politique et juridique de cet état neutre, limitrophe aux deux grandes puissances de Ciudalia et Bromael, au rôle si important dans Gagner la guerre. Suivent quelques contes et légendes des peuples du Vieux Royaume, ainsi qu’un intrigant « Aperçu de poésie elfique ». Les « Documents sur la Guilde des Chuchoteurs » s’avèrent bien plus intéressants, et réjouiront les familiers de Benvenuto Gesufal, auxquels cette confrérie d’assassins est bien connue. Enfin, une « Chronologie abrégée du Vieux Royaume » recense les faits principaux qui structurent l’univers imaginaire créé par Jaworski, et s’avère bien utile pour situer, dans l’espace et dans le temps, les différentes nouvelles du recueil.


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Faut-il racheter Janua Vera ? On n’ira pas jusqu’à le prétendre, pour un livre bien récent, et insuffisamment augmenté. Les inédits doivent toutefois, d’une façon ou d’une autre, être lus, car ils sont du niveau du reste (c’est-à-dire excellent). Quant à ceux qui ne l’ont pas encore lu, plus d’excuses : cette édition complète est l’occasion de se procurer un objet rare, à la beauté inépuisable.