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Publié le 07/04/2010

Je ne vous aime pas de Éric Cherrière

ÉD. LE CHERCHE MIDI, AVR. 2010

Par Goldeneyes

Plus connu pour son travail de réalisateur de documentaires et de scénariste, Éric Cherrière signe avec Je ne vous aime pas son premier roman. Un thriller au titre on ne peut plus évocateur. Ou comment un tueur en série fou furieux sème la mort dans la ville de Toulouse.


Depuis quelques années, Toulouse est frappée par une série de crimes d’une sauvagerie abominable. Le capitaine Balési y voit les actes d’un seul homme. Persuadé d’avoir affaire au plus grand tueur en série français, Balési utilise son réseau professionnel pour prendre la direction de l’enquête. Dans les hautes sphères politiques, on voit d’un bon œil cette initiative : l’arrestation du tueur redorerait le blason terni des services de police toulousains tout en envoyant un message fort à l’opinion publique : la police fait son job, et elle le fait bien. Balési fait donc le ménage dans ses rangs et s’entoure d’un personnel en qui il place toute sa confiance : Richard, médecin légiste ; Marc Estèbe, lieutenant de police… Aux aguets 24h sur 24, la fine équipe guette patiemment le moindre faux pas du tueur. Mais l’assassin fait preuve d’une méticulosité à toute épreuve. Il ne laisse derrière lui aucun indice. Et les crimes de se poursuivre, toujours plus violents, toujours plus atroces…


Pour un premier roman, Éric Cherrière impressionne. D’emblée, Je ne vous aime pas prend la tangente d’un vrai page turner comme on les aime. Impossible de lâcher le bouquin. Le titre, un brin racoleur, aurait pu rebuter, tout comme la quatrième de couverture qui nous oriente à tort sur la piste d’un roman subversif, à la violence gratuite, au ton complaisant. Qu’on se rassure : le roman en est loin. Bien entendu, on n’échappe pas à quelques poncifs du genre : le flic pugnace, impétueux, tout entier voué à son boulot, sorte de bouledogue acharné qui n’en démord. Face à lui, la figure glaciale du tueur en série, maniaque, méticuleux, asocial, sans scrupule, dénué d’empathie, qui charcute à répétition. Et autour de ces deux faces antagonistes, une somme de personnages charismatiques : proches, flics, amantes, petites amies, collègues incompétents… L’écrivain dépeint cette clique avec justesse, creuse les individualités à base de dialogues percutants et naturels. Autre point fort de ce packaging : la prose, très orale, incroyablement fluide, un style visuel qui confère au récit un rythme haletant et participe incontestablement de l’addiction de lecture. On sent aussi, derrière la construction de l’intrigue, le passif de scénariste d’Éric Cherrière. Une construction millimétrée, lancée sur des chapeaux de roues. Trois trames narratives s’entrecroisent au sein du roman : celle relatant le quotidien des flics dans leur enquête et leur vie calamiteuse en dehors du boulot ; celle, écrite à la première personne, du tueur prenant la parole pour nous raconter ses crimes, ses relations aux autres, et sa pratique scientifique des meurtres en série – portrait juste, au demeurant, de l’asocial psychopathe ; celle enfin, sous forme de flash-back, de l’enfance d’un personnage à la psyché totalement dérangée qu’on soupçonne être le tueur.


Tout cela est fondamentalement noir, glauque à souhait, oppressant. La vie de Balési, le flic teigneux ? Un désert. Sa femme est morte trop tôt. Sa vie sociale gravite autour de quelques amis tout au plus : Claire, jeune infirmière ancienne amante qui vit en couple avec Richard, le médecin légiste. Maurice Charrier, dit Momo, que Balési a coffré il y a quelques années pour divers larcins : il tient désormais un club où les flics et le milieu du banditisme toulousain se côtoient dans les vapeurs de l’alcool. Difficile, en réalité, de ne pas s’attacher à ce flic intègre, opiniâtre, de l’ancienne école, rongé par un psoriasis galopant parabole de sa volonté dévorante d’arrêter le tueur. A la manière de la figure marquante de Vincent Hanna dans le film Heat de Michael Mann, Balési ne posséderait aucune légitimité existentielle sans la proie qu’il traque.

Le tueur.

Justement, parlons-en. Il se révèle au lecteur par le biais d’interventions à la première personne, donc. Idéal pour cerner un peu plus sa personnalité et les causes de ses violences mortifères. Pourtant, rien de concret n’explique ses actes : aucun traumatisme dans sa jeunesse, aucun contexte familial difficile, aucune brutalité dans son enfance. Et c’est peut-être là le parti pris intéressant de l’écrivain : le fait de laisser sous-entendre que rien, aucune forme de déterminisme social ou familial, ne légitime la folie du tueur. Le mal est inné. Si le tueur tue, c’est en parfaite connaissance de cause. De manière totalement lucide et délibérée. En suivant un raisonnement logique qui fait sens. Et il assume :

« Je remarque que je ne parle déjà plus de lui comme d’un individu mais comme d’un agrégat, un copier-coller, la composante d’une multitude. Une créature qui ne s’appartient plus mais qui appartient au groupe, non pas qu’elle s’est choisi, mais qui l’a choisie. À partir du moment où je ne vois plus l’individu mais le modèle qu’il s’évertue à être, je sais que je ne ferai plus marche arrière. Je sais que je tuerai. Je sais qu’il souffrira. » (p. 108).

On pourrait dire que de manière générale les tueurs dans la littérature sont les révélateurs des carences d’une époque. Difficile d’oublier la figure emblématique d’Alex dans l’inénarrable Orange Mécanique d’Anthony Burgess. Déjà en 1962, l’écrivain anglais s’était interrogé sur l’origine innée ou inoculée du mal. En mettant en scène un Alex nourri au lait de l’ultra violence, il critiquait sous cape le conformisme d’une société rigide figée dans son moule autocratique. Contre quelle tare de notre société le tueur de Je ne vous aime pas agit-il ? Contre l’apparence. La perte d’identité de ses victimes qui, selon lui, n’existent qu’au travers de la représentation fausse qu’elles se font d’elles-mêmes. Le tueur massacre pour combattre le faux, le superficiel. Dans une société gouvernée par l’omnipotence de l’apparence et de l’image, cela donne à réfléchir. Et nous évoque forcément de lointaines réminiscences « ellisiennes » (American Psycho, Bret Easton Ellis)…


Irait-on jusqu’à dire que ce portrait fascine ? Oui. Car l’écrivain a l’habileté de ne pas le cantonner à ce rôle de désaxé. Au gré d’une rencontre miraculeuse, il est amené à grandir, à se transformer. Sa vision biaisée du monde et de la société évolue. En clair : il s’humanise. Et, comble du comble, lui qui, au début du roman, fascinait le lecteur voyeur par le caractère outrageusement inhumain de ses actes, fascine désormais par l’homme nouveau qu’il est en train de devenir. Comment se racheter une conduite lorsqu’on a anéanti des familles entières en commettant des atrocités de la pire espèce ? À quel prix s’élève la rédemption ? Des questions auxquelles l’écrivain se charge de répondre. Au-delà de ce personnage central, les personnages secondaires ne sont pas négligés. En tête desquels, Richard, le médecin légiste, qui réserve aux lecteurs une surprise de taille : car il est lui aussi le vecteur de cette atmosphère morbide stagnant sur le roman, taillée dans le sang, le stupre, et les pesantes ténèbres. Mais difficile d’en dire davantage sans déflorer l’intrigue.


Autant de points positifs qui érigent Je ne vous aime pas sur un joli piédestal. À la vérité, le roman ne passe pas très loin de la franche réussite. Si les trois premiers quarts brillent par leur intensité, par l’aisance de l’écriture et la maîtrise de la construction narrative, le dernier quart pèche par une baisse de régime patente : le final apparaît bâclé, comme rédigé dans la précipitation, le futur de narration surabonde en fin de chapitre. Et si l’on a littéralement dévoré les 400 premières pages, on referme le livre avec une pointe de déception. Pourtant, des scènes reviennent en mémoire : des passages qui remontent, implacables, froids, claquants, parfois poétiques, parfois mélancoliques, mais tellement justes : la tache ingrate de Pierre, le flic, qui doit aller annoncer à des parents que leur fils vient de se faire trucider par un tueur. Une grand-mère musulmane persuadée que son petit-fils paye son loyer en travaillant dans une banque : Pierre sera forcé de lui apprendre qu’en réalité, il est homosexuel et se prostitue pour subvenir à ses besoins. Tout cela, on ne le voit pas. C’est l’aspect dégueulasse du boulot de flic. Et l’écrivain nous le montre sans ambages.


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Prose lapidaire, maîtrise de la construction narrative, justesse des personnages comme des situations, rythme haletant qui ne laisse guère de répit, Éric Cherrière nous livre un premier roman qui impressionne par ses qualités, sa gouaille de flicaille, et sa force de frappe.

Si vous êtes en mal d’un bon thriller made in France n’ayant pas à rougir des importations d’outre-Atlantique, le roman risque de combler vos attentes. À découvrir.