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Jean-Daniel Brèque, est un traducteur récurrent de l’édition française de science-fiction et de fantasy. Il a traduit notamment Poul Anderson, Greg Bear, Poppy Z. Brite, Edward Whittemore, Stephen King ou Dan Simmons. Il est l’auteur des versions françaises de nombreuses nouvelles de Lucius Shepard, et tout récemment de son dernier recueil, Sous des cieux étrangers, paru aux Editions du Bélial’ en février 2010.


Le Cafard Cosmique : Jean-Daniel, Comment s’est opéré le choix des nouvelles parmi les nombreux textes que Lucius a publiés au cours de ces dernières années ?

Dans la douleur, vu la quantité considérable de bons textes qu’il a sortis. Plus précisément, j’ai lu à parution son dernier recueil, Dagger Key and Other Stories, et j’ai procédé à une présélection que j’ai ensuite transmise à Olivier Girard. Nous en avons discuté et nous sommes convenus d’un choix de récits où la SF aurait plutôt tendance à l’emporter sur le fantastique, vu que c’est dans cette direction que la plupart des lecteurs semblent enclins à nous suivre. D’où l’idée de rééditer « Barnacle Bill le spatial », qui avait remporté un Hugo lors de sa publication. D’où l’idée de publier « Dead money », qui fait suite aux « Yeux électriques ».

CC : Pourquoi avoir seulement choisi trois textes inédits parmi les cinq qui figurent au sommaire ?

Pour une bête question de coût : le volume ne devait pas être très gros, l’achat d’inédits ne devait pas trop grever le budget et la traduction ne devait pas ruiner l’éditeur. S’il n’en tenait qu’à nous, nous nous serions déjà lancés dans une intégrale raisonnée de Shepard, dont une bonne cinquantaine de longues nouvelles ou de courts romans restent inédits dans notre langue. Hélas, ce n’est tout simplement pas possible pour le moment.
Par ailleurs, il me semble souhaitable, à terme, de rééditer certains des récits de Lucius Shepard parus en revue et en anthologie, et qui sont parfois difficilement accessibles. Je pense en particulier à « Ombres », paru dans Ombres portées (éd. Scott Baker, Denoël), à « La Dernière Fois », paru dans La Petite Mort (éd. Ellen Datlow, Albin Michel) et aux deux nouvelles que j’ai naguère traduites pour Galaxies, « Señor Volto » et « Promenade dans le jardin ».

CC : « Barnacle Bill le spatial » a bénéficié d’une importante révision de traduction, pour quelles raisons ? Quels étaient vos objectifs ? Quelle est la nature des modifications les plus substantielles ?

Shepard a déclaré un jour dans une interview qu’il se considérait comme une « racaille » (« lowlife » en anglais). Même s’il s’agit en partie d’une provocation, il y a là un fond de vérité, et cela se retrouve chez ses personnages, qui sont bien souvent des prolétaires, plutôt frustes, ce qui n’empêche ni l’intelligence, ni la sensibilité. C’est particulièrement vrai du narrateur de ce texte, qui, s’il est capable de descriptions fouillées et d’introspections complexes, s’exprime néanmoins dans ses dialogues d’une façon qui n’a rien de châtié. Malheureusement, mon regretté confrère Pierre K. Rey avait choisi de passer outre cet aspect du texte, de sorte qu’il a été nécessaire de réécrire tous les dialogues ou presque, afin d’en éliminer notamment les imparfaits du subjonctif.

CC : Comment travaillez-vous avec Lucius ? Vos contacts sont-ils nécessaires et fréquents ?

Je suis en contact assez régulier avec lui, mais je me borne à lui demander de temps à autre des informations sur ses projets. Dans le cadre de la traduction, je ne fais appel à ses lumières que si je bute sur une référence qui m’est inconnue, par exemple. Je relaie aussi certaines questions des lecteurs, quand elles me paraissent pertinentes. Lucius a tendance à avancer très vite : quand vient pour moi le moment de traduire l’un de ses textes, il l’a bien souvent laissé derrière lui et manifeste quelque réticence à y revenir (en partie parce qu’il serait alors tenté de le réécrire de fond en comble). Je préfère donc ne pas le déranger.

CC : Lucius Shepard a la réputation d’être un bon styliste, affirmation souvent fondée sur les traductions de ses textes. Quelles sont selon vous les principales caractéristiques et qualités de son écriture en version originale ?

Un mélange harmonieux de concret et de sensibilité. Une très grande maîtrise de la langue. Une écriture torrentielle. Une fréquente audace formelle. Ce que je vais dire n’a rien d’original, mais Shepard fait partie des écrivains nord-américains que l’on pourrait qualifier de « réalistes magiques », à l’instar de Garcia Marquez et de ses émules en Amérique du Sud. Par ailleurs, il résume assez bien sa manière par la bouche du narrateur de « Des étoiles entrevues dans la pierre » : « En chemin, je me suis repassé la scène dans ma tête, tentant de formuler ce que j’avais vu non point en termes rationnels mais dans des termes sensés aux yeux d’un crétin d’Américain ordinaire nourri aux films d’horreur et de science-fiction. » C’est exactement son angle d’attaque : une écriture et une sensibilité « littérature blanche » et un substrat SF/fantasy/fantastique ; plus son naturalisme foncier.

CC : Lucius Shepard est-il un écrivain difficile à traduire ?

Pour moi, non, parce que je me sens en adéquation avec son style, son univers, sa manière. Chaque fois que je traduis un de ses textes, je plonge tout de suite dans le flot et je me laisse emporter. De temps à autre, je fais appel à un point-virgule pour m’accrocher aux phrases trop longues. Un autre traducteur aurait sans doute une réponse différente.

CC : On a le sentiment que Lucius Shepard n’est pas toujours considéré à sa juste valeur dans son propre pays. Comment est-il perçu aux États-Unis ?

Pour l’establishment littéraire, c’est un parfait inconnu. Dans le milieu de la SF et du fantastique, c’est un marginal, peut-être un auteur culte. Sa manière, telle que je l’ai résumée plus haut, a tout pour en faire l’enfant chéri d’une certaine intelligentsia qui a porté aux nues des auteurs comme Michael Chabon ou Jonathan Lethem, mais je pense qu’il est trop connoté « ghetto » pour avoir l’air respectable.

CC : Y a-t-il selon vous des textes importants de Lucius Shepard qui n’aient pas encore été traduits en France ? Quels seraient vos choix personnels de traduction en dépit de tout impératif économique ?

Si je devais faire abstraction des impératifs économiques, je répondrais : l’intégrale, tout simplement. Mais je vais être raisonnable. Pour commencer, l’ensemble du cycle du « Dragon Griaule », mais il faut attendre que Shepard ait fini de le boucler. On espère que cela ne tardera pas. Pour mémoire, il comprend pour le moment : « L’Homme qui peignit le dragon Griaule » (in. Le Chasseur de jaguar) et quatre novellas inédites : « The Scalehunter’s Beautiful Daughter », « The Father of Stones », « Liar’s House » et « The Taborin Scale », sortie en février 2010. Ces dernières années, il a publié plusieurs courts romans qui sont tous intéressants à des degrés divers et parmi lesquels figurent au moins deux chefs-d’œuvre, Colonel Rutherford’s Colt et surtout A Handbook of American Prayer. Je ne désespère pas de les traduire un jour. Pour les nouvelles ou novellas, il y aurait de quoi faire. Pour me limiter à sa production récente « Hands Up ! Who Wants to Die ? », « Jailwise », « Abimagique » et « Vacancy » sont des textes époustouflants, en plein dans sa manière. « Dinner at Baldassaro’s » est plus atypique mais néanmoins excellent. Mais je pourrais en citer plein d’autres, d’autant que je n’ai pas encore tout lu.

CC : Quels sont vos prochains projets de traduction ? Y aura-t-il à nouveau du Shepard au menu ?

En science-fiction, je viens de terminer la traduction de La Guerre tranquille (The Quiet War), de Paul McAuley, pour Bragelonne ; comme c’est la première partie d’un diptyque, il est vraisemblable que je traduirai la seconde, Gardens of the Sun, à la fin de cette année. En ce moment, je mène de front trois entreprises très différentes : la traduction d’un roman de fantasy grinçante, The Magicians, de Lev Grossman, pour L’Atalante (que j’ai accepté non seulement parce que le livre est amusant mais parce que son auteur est le frère jumeau d’Austin Grossman, dont j’avais traduit Un jour je serai invincible pour Calmann-Lévy) ; la traduction en collaboration du prochain roman de Ken Follett, La Chute des géants, premier volet d’une trilogie ; comme le livre doit paraître simultanément dans le monde entier en septembre prochain, Robert Laffont l’a confié à quatre traducteurs, ainsi que cela s’était fait pour son précédent roman, Un monde sans fin – rien à voir avec la SF, la terreur ou la fantasy – ; et, enfin, la préparation de Long cours : Les Meilleurs Récits de SF de Poul Anderson, pour Le Bélial’, dont j’assure la présentation, le choix des textes et la révision de certaines traductions. Pour les mois à venir, on m’a proposé une traduction qui s’annonce passionnante, The Year of the Flood, de Margaret Atwood, la suite du Dernier Homme, qui n’est d’ailleurs que le deuxième volet d’une trilogie. Pour être tout à fait complet, j’ajoute que je dois traduire une nouvelle de Richard Marsh, l’auteur du Scarabée, pour le deuxième numéro de Wendigo, la revue de Richard D. Nolane. En ce qui concerne Shepard, Olivier Girard et moi sommes fermement décidés à le suivre. J’attends ces jours-ci son tout nouveau recueil, Viator Plus, qui contient des nouvelles parues ces deux ou trois dernières années, plus la version définitive de Viator, l’un de ses romans les plus énigmatiques.


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