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C’est un recueil au titre hermétique, « Janua Vera » qui vient de paraître aux Moutons Electriques. Le nom de l’auteur vous est certainement inconnu, et pour cause : c’est son premier ouvrage publié. La couverture ne vous attirera peut-être pas l’oeil, c’est un tableau vert de gris, où l’on décerne un cavalier et une sorte de musicien, qui nous tourne le dos.
Pourtant c’est le bouquin du mois pour le Cafard cosmique, celui que nous vous conseillons les yeux fermés parce que c’est tout simplement une merveille comme on en avait pas lu depuis longtemps. L’entretien qui suit avec son auteur, Jean-Phlippe JAWORSKI, professeur de français et passionné d’Histoire, saura vous convaincre si la critique ne l’a pas fait.


- Le Cafard cosmique : « Janua Vera » est empreint d’un réalisme rarement atteint, à mon point de vue, dans la reconstitution d’un univers médiéval : comment connaissez-vous si bien le vocabulaire de la chevalerie, les expressions du langage de l’époque... ?

- Jean-Philippe JAWORSKI : Je suis un passionné, depuis des lustres. J’ai créé des jeux de rôle amateurs médiévaux dès mon adolescence, j’ai fait du jeu de rôle grandeur nature médiéval, j’ai fréquenté des foires médiévales d’été, j’ai acquis une petite bibliothèque d’ouvrages historiques sur le Moyen Age, j’ai quelques notions d’ancien français, j’ai même fait un peu d’archéologie sur un site médiéval. C’est pour moi un univers familier ; mais je suis loin d’en avoir fait le tour, et dans bien des domaines de la civilisation médiévale, je me sens toujours très ignorant.

- CC : Non seulement vous utilisez des expressions et un vocabulaire "d’époque" mais en plus vos images sont très travaillées : passez-vous beaucoup de temps à chercher le mot juste ? ?

- J.-P. JAWORSKI : En effet. J’écris assez lentement, et je remets souvent le métier sur l’ouvrage. Ca ne suffit pas à éliminer toutes les maladresses, mais ça permet de polir l’écriture, de lui donner une certaine texture. La fantasy est une littérature de divertissement, mais je ne vois pas d’incompatibilité entre un genre populaire et une langue travaillée. Au contraire : la qualité du style peut être une des stratégies de l’immersion narrative.

- CC : Est-ce que votre expérience dans l’écriture de jeu de rôle vous a aidé ?

- J.-P. JAWORSKI : Globalement, oui. Et non. Les influences du jeu de rôle sont en fait très nombreuses, mais il a aussi fallu que je prenne mes distances avec certaines spécificités rôlistes pour aboutir à un texte un peu littéraire.
Le Vieux Royaume fut d’abord conçu comme un univers de jeu, avant de devenir un univers de fiction. Les personnages des nouvelles sont, pour beaucoup, des archétypes du jeu de rôle médiéval fantastique : l’assassin, le barbare, le paladin, le prêtre. Mais je me suis ensuite efforcé de tordre les archétypes, et de détourner les intrigues, pour aboutir à quelque chose de plus complexe que des psychologies stéréotypées et des conflits bipolaires.
La précision dans la peinture médiévale est aussi, d’une certaine façon, un héritage de la pratique et surtout de la composition du jeu de rôle. Toutefois, alors qu’écrire pour le jeu de rôle nécessite un certain didactisme, écrire un texte littéraire demande au contraire la production d’une forme de non-dit. Celui-ci participe au mystère et à l’illusion de profondeur que cherche à communiquer le récit. Je me suis donc écarté de l’écriture rôliste quand j’ai voulu cultiver l’implicite.



- CC : Vos influences littéraires sont nombreuses et complexes... vous dites que certaines nouvelles ont aussi été conçues comme des hommages à certains auteurs. Commençons par « Le service des dames »...

- J.-P. JAWORSKI : « Le service des dames » est un double hommage à Chrétien DE TROYES [1] et à Jean GIONO.
Outre le personnage d’Ædan, toute la nouvelle aligne les clichés arthuriens. Le chevalier errant accueilli par une châtelaine accueillante, un pont interdit, le chevalier combat un champion ennemi pour le compte de la dame, mais le personnage le plus retors du récit est la dame plus que l’ennemi. En outre, on découvre que par le passé Ædan a perdu un tournoi parce que la dame dont il portait les couleurs lui avait demandé de se laisser vaincre, pour éprouver sa loyauté. Tous ces motifs sont empruntés à Chrétien DE TROYES - le château des demoiselles ou le château des reines, le pont de l’épée ou le pont sous l’eau, la tête exigée par la dame, la demoiselle orgueilleuse, le "combat au pire"...

La nouvelle est aussi un hommage, moins évident, à Jean GIONO, qui joue à deux niveaux. Tout d’abord, GIONO est un extraordinaire peintre de la nature ; or « Le service des dames » accorde aussi une grande importance à la description d’une nature pluvieuse. Pour le coup, cette influence là n’est pas médiévale [le roman de chevalerie n’évoque généralement la nature que pour ses significations symboliques.] Ensuite, à la fin des années 40, Jean GIONO avait découvert « Le conte du Graal » de Chrétien DE TROYES, qui venait d’être traduit pour la première fois en français moderne, et il avait été fasciné par le monde chevaleresque et par la violence qu’il devinait derrière le vernis courtois. Il a écrit, dans « Un roi sans divertissement », une sorte d’avatar de Perceval, un officier de gendarmerie du XIX° siècle nommé Langlois, qui traque et abat un tueur en série, puis qui sombre progressivement dans l’ennui et lutte contre la tentation de devenir semblable au monstre qu’il a détruit.
« Un roi sans divertissement » possède, comme d’autres œuvres de GIONO, des descriptions de toute beauté de la nature - une nature sacralisée et âpre, bien éloignée de certaines mièvreries romantiques. C’est en ayant en tête ce rapport entre nature et violence du modèle chevaleresque que j’ai composé « Le service des dames ».

- CC : Vous m’avez aussi expliqué que « Mauvaise donne » contient un « clin d’œil gratuit et ludique » à BEAUMARCHAIS ?

- J.-P. JAWORSKI : Là, je serai moins explicite, dans la mesure où c’est une fantaisie purement gratuite, qui n’a pas d’autre justification que d’être ludique. Disons qu’un des personnages a pour prénom l’appellation d’une catégorie de valets de Commedia dell’arte, qu’il en a aussi la finesse, que son patronyme est l’anagramme d’un personnage de théâtre très célèbre, et que j’ai glissé dans un dialogue une réplique d’une comédie de BEAUMARCHAIS. Dans « Mauvaise donne », cherchez du côté du barbier. Je n’en dirai pas plus : j’ai donné quasiment toutes les clefs.

- CC : Vos références sont extrêmement variées et mêlent également des auteurs de fantasy et des auteurs beaucoup plus classiques...

- J.-P. JAWORSKI : « Jour de guigne » est un hommage à la fantasy parodique de Terry TRATCHETT, « Le confident » s’inspire du fantastique cérébral et parfois claustrophobique de Jorge Luis BORGES. Je ne peux bien sûr nier l’énorme influence de TOLKIEN ; dans la composition d’un univers fantasy, je ne fais que suivre sa méthode en exploitant l’histoire pour bâtir un monde fictif.
Plusieurs lecteurs, de façon trop flatteuse, ont rapproché mon style de celui des auteurs du XIXème siècle. Je dois cependant admettre que certains des écrivains de cette époque ont pu m’inspirer. L’imaginaire poétique et médiéval d’Aloysius BERTRAND m’a marqué. Il y a dans le « Salammbô » de Gustave FLAUBERT ou dans certains poèmes de « La Légende des siècles » de Victor HUGO un souffle épique qui détourne les sujets historiques vers une forme d’heroic fantasy ; je suis fasciné par la noirceur fantastique d’un Gilles de Rais dans « Là-bas » de Joris-Karl HUYSMANS ; sur le plan du style, j’admire l’art de MAUPASSANT, qui est capable d’écrire des récits prenants avec une langue à la fois très accessible et très travaillée. Chez des écrivains plus récents, Guy Gavriel KAY est un auteur de fantasy que j’apprécie, pour la complexité de ses personnages et pour la façon décomplexée dont il recycle l’histoire en fantasy.

- CC : Vous avez particulièrement apprécié le cycle de « La forêt des mythagos » de Robert HOLDSTOCK ?

- J.-P. JAWORSKI : Je n’aime pas tout dans l’œuvre de Robert HOLDSTOCK, mais effectivement le cycle de « La forêt des mythagos » m’a fasciné ; c’est à mes yeux un vrai chef-d’œuvre. La découverte du premier volume avait représenté un enchantement violent pour moi, quelque chose qui me renvoyait à quelque chose de très ancien, comme l’atmosphère qui pouvait planer sur les nemetons antiques [2]... [En plus, j’habite à cent mètres d’une forêt : la lecture de ce roman a littéralement envoûté les lisières qui dominent mon propre jardin.] HOLDSTOCK a aussi su dégager et traiter des schémas mythiques archaïques, comme les conflits entre George Huxley et ses fils, ou entre les frères Huxley ; les métamorphoses de Tallis, qui lui permettent de revenir des âges primitifs à la fin de Lavondyss, relèvent aussi d’une extraordinaire appropriation de la pensée magique.mais je ne l’ai découvert que récemment, après la composition de « Janua Vera », sur laquelle il n’a donc pu influer.



- CC : Vous lisez aussi de la science-fiction : vous avouez une préférence pour BANKS et WILLIAMS ?

- J.-P. JAWORSKI : Iain BANKS est un auteur parfois difficile, mais extrêmement stimulant. Son cycle de la Culture est remarquable, par la puissance de son inventivité, par les problématiques très actuelles [tolérance et fanatisme, bonne conscience relativiste et interventionnisme hypocrite] qu’il parvient à introduire dans un space opera démesuré.
J’y aime aussi le patchwork de souffle épique, de poésie et de dérision parfois loufoque. A propos de noirceur, BANKS est capable quelquefois d’une cruauté assez sidérante - je suis encore frappé par le motif de la chaise dans « Une forme de guerre ». Il peut aussi se montrer d’une grande créativité dans la composition narrative, comme c’est le cas dans la structure symétrique qui préside à l’organisation des chapitres de ce roman.

Walter J. WILLIAMS a écrit des romans de SF d’une efficacité remarquable. « Câblé » représente pour moi une synthèse pleine de force du courant cyberpunk, peut-être un peu moins poétique que les romans de William GIBSON, mais remplie de tension et de dynamisme. « Aristoï » m’a beaucoup séduit, en particulier par la peinture d’individus accédant à une forme de conscience supérieure parce qu’ils ont développé un pluralisme psychique qui ne relève pas de la pathologie, mais du développement harmonieux de toutes les facettes de leur ego. « Sept jours pour expier » est à mes yeux un petit chef d’œuvre, à la frontière entre le roman social, le roman noir et l’anticipation, avec un final à couper le souffle.

En SF, j’ai aussi dévoré « Hypérion » de Dan SIMMONS ; j’ai beaucoup apprécié « Ilium », mais j’ai été un peu déçu par « Olympos ». J’avais beaucoup aimé « Marée stellaire » de David BRIN, aussi bien pour son rythme de space opera échevelé que pour le concept d’élévation ; j’ai un peu moins accroché aux romans suivants.



- CC : Rien n’est jamais trop explicite dans le recueil [ce qui est, à mon sens une qualité] mais j’aimerais des éclaircissements : chronologiquement, la première nouvelle, « Janua Vera », vient avant toutes les autres ? S’agit-il donc d’un royaume qui a perdu son unité, dans lequel évolue les personnages des nouvelles suivantes ?

- J.-P. JAWORSKI : Tout à fait. Et il y a bien un hiatus temporel entre la première nouvelle et les suivantes. Mille ans séparent « Janua Vera », qui a pour personnage principal Leodegar le Resplendissant, fondateur du royaume de Leomance, et les récits suivants, qui ont pour cadre ce royaume démembré. C’est la raison pour laquelle il est surnommé le Vieux Royaume, puisqu’il n’est plus que le souvenir de l’état qu’il a été. Les six nouvelles qui suivent « Janua Vera », en revanche, sont à peu près contemporaines, à quelques mois ou quelques années près, ce qui permet la circulation de certains personnages entre les différents récits.

- CC : « Janua Vera » est un titre d’autant plus mystérieux que je ne crois pas en avoir trouvé d’explication dans la nouvelle éponyme ni dans le reste du recueil... ?

- J.-P. JAWORSKI : "Janua Vera" est une expression latine qui signifie "La Vraie Porte". C’est une périphrase employée par la théologie chrétienne pour désigner le christ, vraie porte du royaume des cieux. Mais l’Eglise n’avait fait que recycler le symbolisme d’un dieu plus ancien, Janus, maître des seuils et des initiations. J’ai repris cette expression parce que Leodegar le Resplendissant, héros de la première nouvelle, est un homme qui se prétend élevé à la divinité. En outre, l’aventure qu’il subit est une expérience religieuse fondamentale. Enfin, la nouvelle éponyme est aussi la première du recueil, c’est le seuil que l’on franchit pour entrer dans l’univers du Vieux Royaume. Elle est donc, à plusieurs titres, une "Janua Vera".

- CC : Comment avez-vous imaginé le personnage d’Ædan, chevalier incorruptible que l’on retrouve dans deux nouvelles ?

- J.-P. JAWORSKI : Ædan est un personnage directement inspiré des héros de romans de chevalerie de Chrétien DE TROYES. Mais cette origine comme le caractère chevaleresque du personnage sont faussement simples.
Ædan est l’archétype du "parfait chevalier", du "prud’homme", pour reprendre l’expression qu’il emploie lui-même. C’est un aventurier parfaitement maître de lui, séduisant, viril, policé, courageux, redoutable : un modèle de courtoisie, au sens médiéval du terme. Son anonymat au cours du tournoi de Gaudemas, ses surnoms ["chevalier aux épines", "bel épineux"], sa galanterie avec les dames sont autant de clichés arthuriens. Et pourtant, Ædan est à mes yeux un des personnages les plus inquiétants du recueil : chez lui, le respect intransigeant du code chevaleresque a oblitéré le vrai sens moral. Il est admirable parce qu’il se comporte en héros ; mais il a oublié que les règles qu’il respecte avec une telle droiture servent l’humanité. Ce qui l’amène à tuer sans remords, pour des raisons dérisoires, pourvu qu’il ne s’écarte pas de son code.

Ce qui m’a inspiré, c’est l’ambiguïté cachée des romans de Chrétien DE TROYES. Chrétien DE TROYES était un homme d’église, qui écrivait des romans de commande pour des protecteurs laïcs appartenant à la haute noblesse. Or la courtoisie, valeur chevaleresque qu’on lui demandait d’exalter dans ses romans, était en conflit avec la morale chrétienne.
Quand il écrit son « Lancelot » pour le compte de la comtesse Marie de Champagne, Chrétien doit par exemple chanter la gloire d’un chevalier félon à son suzerain, aliéné par un amour adultère, et même suicidaire, ce qui est le péché majeur dans la spiritualité médiévale. Des thèmes que sa morale de clerc réprouve - ce n’est pas pour rien qu’il fait de Lancelot « Le chevalier à la charrette », c’est-à-dire le chevalier qui commence son aventure en montant dans la charrette d’infamie des condamnés.
Il s’ensuit que pour un lecteur attentif, les romans de Chrétien offrent un regard ambigu sur la courtoisie chevaleresque : au premier degré, le héros est exalté, mais entre les lignes, il apparaît rempli de failles, de contradictions, de faiblesses. C’est cette ambivalence morale que j’ai essayé de pasticher dans le personnage d’Ædan. J’ai d’ailleurs glissé quelques indices discrets. Le patronyme d’Ædan est en fait assez sinistre : Vaumacel signifie "val du massacre" en ancien français. La chute de la rose sur ses armoiries, qui ne laisse que des épines, est aussi signifiante : la rose est un symbole de perfection dans l’imaginaire médiéval. Sa disparition est donc l’indice d’une déchéance secrète.

- CC : La nouvelle finale - « Le confident » - est oppressante et termine ce recueil déjà sombre sur une note plus sombre encore... vos récits s’articulent autour de héros « en souffrance »...

- J.-P. JAWORSKI : Il est vrai que le livre commence dans les ténèbres et se termine dans les ténèbres. Il s’agissait de boucler la boucle, de donner une dynamique circulaire au recueil, même si les personnages et les intrigues des nouvelles d’introduction et de conclusion sont très différents.
Il y a plusieurs raisons à cette tonalité sombre. Construire un suspense efficace, d’abord : je ne veux pas de complaisance, il faut que le lecteur sache que certains héros peuvent trinquer, mourir, ou déchoir. Ce n’est pas le cas de tous mes personnages, loin de là, mais si l’on tremble pour eux, on tremble avec raison : je raconte des histoires potentiellement cruelles.
Ensuite, parmi les registres que j’ai employés au fil des nouvelles, j’ai pu recourir au pathétique, au fantastique, au souffle épique. Or d’une façon ou d’une autre, il faut une certaine noirceur dans le récit pour créer ces tonalités, que ce soit dans l’évocation de la souffrance, de l’inquiétude ou de l’adversité.
En outre, ces nouvelles sont des récits d’aventures, même si certaines aventures sont purement intérieures. Or il n’y a pas d’aventure sans épreuve, et l’épreuve implique souffrance, détresse, adversité. Je n’éprouve guère d’intérêt pour un récit où le héros accomplit des exploits avec facilité : à mon sens, il n’y a ni tension, ni humanité dans ce type de fiction. Le héros est celui qui s’affronte à la rudesse de son destin, et qui cherche à se dépasser dans l’adversité. Cela implique un parcours initiatique qui contient une confrontation réelle ou symbolique avec la mort et la destruction.

En ce sens, je suis d’ailleurs fidèle à l’esprit des romans de chevalerie : Tristan, Iseut, Lancelot, Guenièvre, Arthur sont des héros souffrants. Dans leur chair comme dans leur âme. Il est frappant de constater que « Le roman de Tristan » de BEROUL comme « Le chevalier à la charrette » de Chrétien DE TROYES utilisent exactement le même motif narratif : le chevalier blessé couche avec sa dame, et le sang qu’il laisse dans le lit adultère provoque la perte du couple d’amants. Dans une même séquence, on trouve donc plaie physique, faute, chute sociale, détresse morale. Lancelot est un personnage dépressif, auto-destructeur ; Guenièvre pense aussi au suicide ; en définitive, c’est leur histoire d’amour qui provoque la ruine du royaume de Logre. La passion de Tristan et Iseut est une malédiction pour eux - d’où le motif de la ronce, qui finira par unir leurs deux tombes.
Ces personnages sont devenus mythiques parce qu’ils véhiculent cette charge de souffrance dans l’univers chevaleresque. Très modestement, je me suis inspiré de ce principe. Je suis loin d’être le seul. Dans la fantasy moderne, j’ai un exemple illustre : quand TOLKIEN fait de Frodon un héros souffrant, il reprend lui aussi un motif de la littérature médiévale, d’ailleurs souvent mal compris par le public contemporain.

Enfin, une large partie de mon esthétique repose sur les contrastes, sur les clairs-obscurs. Il faut de la noirceur pour donner plus d’éclat au courage, à l’intelligence, à la bonté ou tout simplement à la chance. « Une offrande très précieuse » correspond tout particulièrement à ce principe : on y suit la plongée de Cecht dans les ténèbres de la défaite, de la forêt nocturne, de la violence et de la mémoire. Or au plus profond de l’obscurité, il découvre une illumination intérieure qui lui rend la paix.


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La couverture alternative du CC :
C’est le seul défaut de ce recueil, une couverture sombre pas très attirante. Voici donc notre vision d’une autre couverture qui aurait été possible...

- CC : C’est un premier livre : n’avez vous vraiment rien publié auparavant ?

- J.-P. JAWORSKI : En littérature de fiction, juste une nouvelle : « Celles qui marchent dans l’ombre », dans l’anthologie « Mythophages » [Septembre 2004] dirigée par Léa SILHOL, chez le regretté Oxymore. J’avais écrit auparavant d’autres choses, qui n’ont jamais été publiées, même si j’avais eu des contacts encourageants chez Mnémos.

- CC : Comment s’est réalisé ce projet de livre avec les Editions des Moutons électriques ?

- J.-P. JAWORSKI : J’ai envoyé un manuscrit par la Poste. Et je suis infiniment reconnaissant à André-François RUAUD, le directeur littéraire des Moutons électriques, de sortir mon bouquin : il a décidé sur un coup de cœur, très vite, en bousculant un peu sa ligne éditoriale. Et publier les nouvelles d’un inconnu représente une très grosse prise de risque pour un éditeur !

- CC : Vous êtes professeur de français, c’est bien ça ? Est-il simple de trouver le temps d’écrire ? « Janua Vera » a-t-il été long à écrire justement ? Envisagez vous d’écrire à plein temps si cela était matériellement possible ?

- J.-P. JAWORSKI : J’enseigne effectivement au lycée. Quant au temps pour écrire, il varie d’une année sur l’autre, en fonction des classes et des programmes. Pendant des années, j’ai enseigné les Lettres en terminale littéraire, avec un programme renouvelé annuellement : le temps et l’énergie consacrés à la préparation des cours me freinaient alors considérablement sur le plan créatif. D’un autre côté, j’ai aussi réinvesti dans ce que j’écris des notions que j’ai pu découvrir et faire découvrir à mes élèves à l’occasion de ces programmes. L’autre frein que je peux rencontrer, c’est que j’écris beaucoup par imprégnation ; or après la correction d’un ou deux paquets de copies, même s’ils sont bons, mon imaginaire se retrouve aussi sec qu’une salle d’examen... Ceci dit, la pratique quasi-quotidienne de l’analyse littéraire tient aussi de l’entraînement cérébral, comme si je faisais des gammes stylistiques avec régularité.

J’ai mis quelques années à écrire les nouvelles de « Janua Vera » ; mais je travaillais en même temps sur « Te Deum pour un massacre », un gros jeu de rôle historique sur les guerres de religion qui a nécessité des recherches très importantes.

J’écrirais volontiers à plein temps si c’était matériellement possible... Ou disons, presque à plein temps. Je conserverais bien une classe ou deux : une façon de rester en prise avec le réel ; et puis, c’est toujours agréable de voir des élèves qui réalisent que certains textes leur ouvrent des horizons insoupçonnés.



- CC : Avez vous l’envie de développer encore cet univers du Vieux Royaume ou bien souhaitez vous maintenant passer à toute autre chose ?

- J.-P. JAWORSKI : Je suis en train d’écrire un roman qui se déroule dans le Vieux Royaume ; il s’intitulera « Gagner la guerre ». La moitié du roman est composée [une grosse moitié, puisqu’elle fait déjà une taille équivalente à « Janua Vera »].
Pour faire concis, on pourrait le ranger dans une rubrique "Politics, swords & sorcellery". L’action a lieu quelques mois après « Mauvaise donne », la deuxième nouvelle de « Janua Vera ».
La République de Ciudalia vient de remporter une victoire navale éclatante sur le royaume insulaire de Ressine, et le roman raconte comment la classe sénatoriale de la cité-état va finir par se déchirer pour s’approprier les bénéfices de la victoire. Le thème général du récit porte sur les profiteurs de guerre, mais il s’agit aussi d’un roman d’aventures, dont le narrateur, Benvenuto, est une crapule de haut vol impliquée dans les intrigues de la classe patricienne. Il traversera guerres de course, maléfices, complots, coups tordus et assassinats, et il prendra lui même de très sales coups dans l’affaire. Mais son ton est rempli d’une gouaille qui n’est pas dépourvue de [mauvais] esprit, et le truand est plein de hargne et de ressources.

Comme pour « Janua Vera », je m’efforce de puiser dans des inspirations historiques ou scientifiques des matériaux réels pour donner de la consistance à cet univers fantasy. J’ai ainsi réinvesti dans le livre des recherches sur l’organisation des janissaires, sur la marine de guerre méditerranéenne au Moyen Age, sur les techniques de peinture de la Renaissance italienne, sur certaines blessures traumatiques ou sur certaines maladies génétiques. Même les pratiques magiques [nécromancie, animisme, catoptromancie ou magie des miroirs] reposent sur des sources littéraires ou historiques.

J’ai aussi d’autres projets, mais ils sont encore trop lointains pour qu’il soit sage d’en parler.

- CC : Trouvez vous encore le temps de jouer au jeux de rôle ?

- J.-P. JAWORSKI : Malheureusement, non. Entre autres à cause de la dispersion de beaucoup de joueurs, ou des difficultés à réunir des amis pris par leur famille ou par leur profession. Ceci dit, je dois confesser que je pratique pas mal certains MMORPG... La guerre fantasy, sur les champs de bataille JcJ, je l’ai pas mal pratiquée, virtuellement du moins !


> A LIRE AUSSI : La critique de « Janua Vera » de J.-P. JAWORSKI


Mr.C


NOTES

[1] Chrétien DE TROYES [v. 1135 - v. 1183] est un écrivain du Moyen Age, considéré comme l’un des pères du roman médiéval et le premier grand romancier français. Il fut le premier auteur à écrire un récit au sujet d’un graal.

[2] Le mot gaulois "nemeton" désigne le sanctuaire dans lequel les Celtes pratiquaient le culte, sous la direction des druides.