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Attendu de pied ferme par une horde de fans impatients, le premier roman de Jean-Philippe Jaworski - Gagner la guerre - est une pure merveille. Nous ne pouvions décemment pas laisser passer l’occasion d’interroger l’auteur, tout juste un an après l’attribution du Prix du Cafard cosmique 2008 à son recueil Janua Vera.


Le Cafard cosmique : Qu’est-ce qui a changé dans votre parcours d’écrivain depuis la publication de Janua Vera ?
Jean-Philippe Jaworski : J’avais déjà publié du jeu de rôle, mais Janua Vera m’a permis de gagner une petite reconnaissance en tant qu’auteur de fiction ; le Cafard Cosmique a d’ailleurs joué un rôle important dans le succès modeste que j’ai rencontré, en réservant un très bon accueil au recueil dès sa sortie, puis en m’honorant du Prix CC 2008. Du coup, je savais qu’il y avait une petite attente pour le roman qui suivrait, ce qui était à la fois stimulant et stressant.

CC : Gagner la guerre. Pourquoi avoir choisi ce titre pour votre roman ? Le choix s’est-il imposé dès le départ ou s’agit-il d’un lent processus de maturation ?
J.-P. J. : Le titre, comme les deux exergues de Napoléon et de Machiavel, se sont imposés d’entrée de jeu. C’est le cœur de mon sujet : gagner une guerre, ce n’est pas seulement remporter une victoire militaire, c’est surtout savoir l’exploiter. Au début du roman, la victoire militaire est acquise, mais encore faut-il en cueillir le fruit pour les vainqueurs. Tout mon projet romanesque reposait sur ce moment charnière de la fin d’un conflit. Dès lors, le titre avait pour moi la force de l’évidence.

CC : Près de 700 pages pour un premier roman, c’est assez impressionnant. Depuis combien d’années travaillez-vous sur Gagner la guerre ? Est-ce que le passage de la nouvelle au roman a été compliqué ?

J.-P. J. : J’y ai travaillé trois bonnes années, un peu entrecoupées pour des raisons professionnelles ou des problèmes familiaux. Parce que je me suis donné du temps, je n’ai pas eu de difficulté majeure à passer d’un format à l’autre. En me lançant dans l’écriture romanesque, je craignais divers écueils : dans la mesure où il n’y a qu’un seul narrateur, je pouvais échouer à conserver la même voix d’un bout à l’autre du récit ; je pouvais perdre le rythme sur la longueur ; je pouvais aussi bâcler la fin, offrir au lecteur un final décevant. Que j’aie surmonté ou non ces difficultés, c’est au public d’en juger ; mais j’ai travaillé en gardant à l’esprit ces défauts potentiels, et en essayant de les circonvenir.

CC : Avec Gagner la guerre, vos lecteurs retrouvent le personnage de Benvenuto Gesufal. A bien des égards il s’agit d’un malfrat de la pire espèce ; il est violent, vénal, fourbe, a priori il devrait être antipathique. Et pourtant le lecteur ne peut s’empêcher de s’attacher à ce personnage..

J.-P. J. : Dans Gagner la Guerre, bien plus que dans Mauvaise Donne [1], j’ai voulu peindre un vrai criminel. Pas un brigand romantique ni un redresseur de torts au charme crapuleux : un homme de main, intelligent certes, un peu charmeur, mais aussi suffisamment immoral pour tuer, sans s’encombrer de scrupules, juste pour l’argent ou par colère. Benvenuto est donc un personnage très noir, que je suis le premier à condamner. Toutefois, je ne voulais pas le réduire à une caricature : un tueur reste un être humain, et c’est aussi son humanité que j’ai voulu développer à travers ses doutes, ses faiblesses, ses souffrances, son courage, sa faconde. D’où le côté attachant du personnage, amplifié par ce vieux piège : la narration à la première personne.
Je pense que j’entretiens avec Benvenuto un rapport assez semblable à celui de bon nombre de mes premiers lecteurs : je suis révolté par le criminel, par sa brutalité et son anomie ; mais simultanément, j’admire sa ténacité et sa hargne dans l’adversité, et je ne peux me défendre d’une grande affection pour le gaillard. Je ne suis que l’auteur, c’est lui le narrateur, et sa voix est très distincte de mon style au naturel. Son discours fleuri et hâbleur a fini par forcer mes propres réticences, et je crois bien que le ruffian a réussi à me baratiner moi aussi.

CC : En comparaison avec les textes de Janua Vera, il y a une évolution significative. La magie est beaucoup plus présente dans ce roman, et l’on croise même quelques nains et des elfes. S’agit-il d’un désir de rattacher votre oeuvre à une fantasy plus classique ?

J.-P. J. : A l’origine, le Vieux Royaume est un univers de fantasy extrêmement classique, que j’avais développé pour le jeu de rôle avec les règles de Donjons & Dragons. Si j’ai lissé le monde pour lui donner une texture quasiment historique, je n’ai jamais perdu de vue son matériau le plus merveilleux. Je m’efforce simplement de donner un vernis réaliste à cet univers imaginaire en pillant l’histoire pour donner le plus de consistance possible à la fantasy.
Pour être honnête, j’ai beaucoup réfléchi à l’introduction des elfes et de la magie dans le roman, craignant des décrochages trop brutaux entre le matériau fantasy et l’inspiration historique. En ce qui concerne la magie, le problème a été relativement facile à résoudre : j’ai exploité des sources historiques pour décrire les pratiques magiques évoquées dans le roman. Les elfes m’ont posé un problème plus retors, que j’ai résolu en travaillant en amont de la narration : je me suis créé un arrière-plan culturel, une sorte d’histoire des mentalités elfiques, pour avoir des sources fictives où j’irais puiser mon inspiration comme je l’ai fait, de façon plus académique, dans des ouvrages d’histoire pour les sociétés humaines.

CC : La politique a une place fondamentale dans ce roman, c’est aussi ce qui fait sa richesse. Vous en donnez une vision critique. Est-ce à dire qu’en fantasy, comme dans la réalité, il est impossible de faire de la politique sans se salir les mains ? D’ailleurs les rares personnages à ne pas être pourris jusqu’à l’os sont des artistes, et il y a une discussion fort intéressante entre le Macromuopo et Don Benvenuto à ce sujet. Y a-t-il un rapport de cause à effet ou bien est-ce purement fortuit ?

J.-P. J. : Quand j’ai conçu le roman, j’ai voulu immédiatement écrire une illustration fantasy de la pensée machiavélique. Nicolas Machiavel écrivait que les hommes étaient mauvais, ce qui justifiait à ses yeux un gouvernement libéré de toute morale. C’est une conception très pragmatique et très pessimiste de la politique, mais elle était mon sujet. Dès lors, tous les politiques d’envergure, dans le roman, sont des êtres profondément corrompus ; les idéalistes - et il en existe dans la classe patricienne, des personnages comme Bucefale Mastiggia, Regalio Cladestini, Belisario Ducatore - sont broyés ou instrumentalisés par leurs pairs qui ont plus de marge d’action parce qu’ils n’ont pas de conscience.
Cette conception machiavélique de la politique est née dans l’Italie de la Renaissance, dans des cités où l’art le plus raffiné côtoyait les complots politiques les plus abjects. Il existait des liens quasiment incestueux entre milieux artistiques et politiques. Dante Alighieri écrivit La Divine Comédie pour couvrir d’infamie le parti qui l’avait chassé de Florence ; Benvenuto Cellini aurait abattu le connétable de Bourbon au cours du sac de Rome. Machiavel lui-même était plus connu de son vivant en tant qu’historien et auteur de théâtre qu’en tant que diplomate et théoricien politique ; cela ne l’empêcha pas d’être arrêté et torturé pour une conspiration contre les Médicis dans laquelle il n’avait probablement pas trempé... Ce sont ces liens étroits entre les arts et la politique que j’ai voulu aborder dans Gagner la Guerre, avec la question réciproque de l’homme d’Etat qui cherche à construire sa postérité grâce à l’art et de l’artiste qui court le risque de se corrompre en honorant les commandes patriciennes. D’où, effectivement, le dialogue entre Benvenuto et le Macromuopo.

CC : On entend assez peu le peuple s’exprimer à travers votre roman, même des personnages de basse extraction comme Benvenuto passent leur temps à côtoyer les puissants. Il n’y avait pas de place pour les petites gens dans votre histoire ? On pourrait faire la même remarque pour les femmes.

J.-P. J. : Il est vrai qu’on n’entend quasiment pas la voix du peuple ; ce qui est paradoxal, finalement, dans un livre qui s’attache à peindre les dérives d’une oligarchie. D’une part, j’étais surtout attaché à peindre les milieux où pouvait se développer la pensée de Machiavel, c’est-à-dire les élites sociales ; d’autre part, il n’est pas exclu que j’ai été influencé par mes goûts de lecteur, qui m’inclinent vers les biographies d’hommes et de femmes d’Etat. L’effacement relatif des femmes, quant à lui, était dû au caractère profondément machiste de cette société ; contrairement aux idées reçues, la Renaissance fut souvent une période de régression de la condition féminine, et Ciudalia est une société Renaissance.

CC : Vous avez mené un travail sur le fond et sur la forme très poussé, notamment en ce qui concerne les noms de personnages (quasiment tous ont une signification particulière). Pourtant, il y a des chances qu’une bonne partie des lecteurs passent à côté de leur sens, c’est gênant pour un écrivain de constater que ses efforts tombent parfois à plat ?

J.-P. J. : Non, car en fait, c’est délibéré. C’est un jeu entre moi et le public : je lui donne certaines clefs, pas toutes, et au lecteur de découvrir ce qui est crypté. En fait, j’ai même travaillé (et parfois très dur) pour dissimuler certaines choses dans le roman. Pour l’une de ces cachotteries au moins, je crois que c’est assez réussi, puisque personne jusqu’à présent ne l’a relevée spontanément. J’ai donc fait des efforts pour cacher certains jeux : et constater que le public peut tout lire sans voir ce qui est glissé entre les lignes, c’est une sacrée satisfaction d’écrivain !

CC : Vous avez un souci du détail et de l’authenticité très poussé, je pense notamment aux conséquences médicales du passage à tabac de Benvenuto, mais également à la création de l’argot de la guilde des chuchoteurs. Dans ce dernier cas c’est tout à fait génial, mais pour autant le lecteur est soulagé lorsque le langage redevient classique. Jusqu’où peut-on pousser le degré de réalisme en fiction sans tuer une partie du plaisir de lecture ?

J.-P. J. : Le "jar" (langage des voleurs) employé par la Guilde des Chuchoteurs n’est pas une invention de ma part : je n’en ai pas créé un seul mot, c’est de l’argot. Il remplit très exactement la fonction première de l’argot : rendre la conversation incompréhensible pour quelqu’un qui n’appartient pas à la pègre. Si je n’ai pas construit ce langage, je l’ai du moins reconstruit, puisque mes personnages emploient des termes qui ont été pratiqués à différentes époques et par différentes sociétés criminelles, comme les coquillards ou les chauffeurs d’Orgère. Toutefois, ce dialogue en argot, si obscur puisse-t-il paraître, est bel et bien écrit en français.
Si j’ai délibérément dissimulé certaines choses dans le roman, en revanche j’ai voulu rendre transparent l’argot employé par mes truands. Je me suis posé énormément de questions sur la façon d’aborder cela sans perdre le lecteur ; j’ai pensé à fournir la traduction en notes, mais c’était lourd, inélégant, préjudiciable au plaisir apporté par le récit et j’ai rapidement écarté cette option. Finalement, j’ai traité le problème en adoptant deux biais : d’une part, sélectionner un vocabulaire qui restait globalement compréhensible, et d’autre part entrelacer le discours argotique avec une narration conventionnelle qui apportait un peu de clarté au milieu des obscurités argotiques. Que j’aie réussi ou non, encore une fois, c’est au public d’en juger ; mais j’avais le souci de ne pas perdre mon lecteur en écrivant.
Il existe un autre obstacle qui, dans une démarche de pseudo-réalisme historique, peut nuire au plaisir de la lecture : le didactisme. J’ai peut-être sombré dans ce travers, parfois, mais j’ai essayé d’éviter l’écueil au maximum.

CC : Votre univers du Vieux Royaume est d’une richesse incroyable, vous avez assez de matière pour toute une vie d’écrivain. N’y a-t-il pas un risque de se laisser enfermer ou dépasser par sa propre création ?

J.-P. J. : Un gros risque. Je suis attaché au Vieux Royaume, mais je ne m’y laisserai pas enfermer. Le roman sur lequel je commence à travailler aura un cadre très différent ; en fait, c’est une sacrée aventure où je m’embarque, et je ne sais pas si je saurai la mener à bien. Peu importe, dans un sens : l’essentiel, c’est de partir. Et de partir très loin...
Par la suite, je retournerai au Vieux Royaume ; mais comme Annoeth, je resterai toujours sur le départ pour d’autres territoires imaginaires.


K2R2


NOTES

[1] Mauvaise Donne est le titre de la nouvelle dont Benvenuto Gesufal est le héros dans Janua Vera