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Jeff VANDERMEER : "Mes thèmes sont banals : l’amour, la mort, les calmars..."


« La cité des saints et des fous » paraît ce mois de septembre 2006 dans la nouvelle collection Interstices de Calmann-Levy. Il s’agit de la première oeuvre traduite en français pour Jeff VANDERMEER, auteur américain fantasque qui fait déjà l’objet d’un quasi-culte outre-atlantique pour ses univers gigognes auto-référencés, entre le gothique Mervyn PEAKE et l’effrayant H.P. LOVECRAFT. Le monsieur a accepté de répondre à quelques questions, et ci-dessous, nous avons pensé bien faire en reproduisant ses réponses...


- Le Cafard cosmique : Que pensez vous du principe de littérature "intersticielle", les fameuses transfictions ? Votre livre, « La cité des saints et des fous » s’y rattache-t-il ?

- Jeff VANDERMEER : Je dois vous avouer que ce pauvre livre a été classé dans tout et n’importe quoi, du mainstream le plus classique au réalisme-magique en passant par le post-moderne ou l’expérimental... Y ajouter l’étiquette "intersticielle" ne lui fera pas le moindre mal. Ceci étant, c’est probablement la dénomination la plus honnête, dans la mesure où je considère que ce bouquin se situe exactement au carrefour de plusieurs formes et de différentes influences.

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La couverture recto-verso de l’édition française

- CC : Ce "roman" est en réalité un patchwork dans sa forme comme dans son fond. Les styles se mélangent, les points de vue varient en fonction des textes compilés. On y retrouve Lanark de Gray, mais aussi « La maison des feuilles » de DANIELEWSKI, LOVECRAFT [spécialement "La cage"], BORGES, WHITTEMORE, DICK, PRIEST [avec l’idée classique de l’écrivain perdu dans sa propre création] et bien d’autres... Un commentaire ?

- JV : J’ai conçu ce livre comme un tout cohérent. Pour moi, c’est plus une mosaïque qu’une compilation. Je dirai que toutes ces influences que vous citez ont été soit assimilées, digérées et redistribuées ou bien sont tout bêtement similaires à mes préoccupations littéraires. Et puis il faut bien admettre que les journalistes adorent poser la question de l’influence. Mais dans ce cas précis, « La maison des feuilles » est sortie bien après que la plupart des textes inclus dans « La cité des saints et des fous » ait paru dans différentes anthologies et magazines. PRIEST, je ne l’ai pas lu. LOVECRAFT, je n’aime pas particulièrement, mais je l’ai lu gamin et j’ai dû lui piquer des idées.

- CC : Votre livre n’a rien de classique. On n’y trouve ni début ni fin. En fait, ça ressemble plus à un train qu’on doit prendre en marche, en se débrouillant pour ne pas se casser la gueule. Les clichés du roman traditionnel disparaissent, et si tout fonctionne aussi bien, c’est principalement grâce à l’humour permanent qui hante chaque page.

- JV : C’est gentil de me dire ça, mais vous auriez quand même pu remarquer qu’il y a bel et bien un début [le fait est qu’il y a un truc qui s’appelle "page 1" au début] et une fin [même si la page n’est pas numérotée]. Par ailleurs, de nombreux personnages principaux dans telle ou telle histoire réapparaissent dans les autres. Parfois peu, parfois beaucoup.

Quant à l’humour, c’est quelque chose de très important pour moi dans la mesure où je travaille sur une structure expérimentale. A titre personnelle, je n’aimerai pas lire un machin expérimental trop sec et trop formel, j’essaie donc d’éviter d’écrire de cette façon. La vie s’étire de l’humour à l’horreur en passant par tous les états entre les deux. Si on veut tenter, comme romancier, de capturer quelques petites vérités sur l’existence, il faut en tenir compte.

- CC : Vous avez imaginé un amoureux fou [ou un fou amoureux], un rapport médical concernant le créateur de la ville, une nouvelle d’horreur classique, un essai scientifique sur le calmar royal et beaucoup, beaucoup d’autres choses. Comment organise-t-on un chaos pareil ?

- JV : Ma réponse précédente d’applique aussi à cette question. Les histoires sont liées entre elles et partagent souvent la même toile de fond et les mêmes personnages. Si on se contente de feuilleter le livre sans le lire, on peut effectivement croire que c’est chaotique, d’autant qu’il y a pas mal de pages, mais si vous vous asseyez et que vous le lisez [le genre de chose qu’on fait avec les livres en général, enfin, à mon avis], vous constaterez qu’il est au contraire très organisé. En fait, il est même très important que les lecteurs lisent du début à la fin et évitent de piocher çà et là. Je suis sûr que vous pouvez y arriver, mais je rejette toute responsabilité quant aux éventuelles fractures et autres luxations.

Sinon, pour répondre à votre question - comment on construit pareil livre - eh bien, avec beaucoup de précaution. Et doucement, très doucement. Pierre par pierre, mot à mot. En s’assurant que les routes sont aussi droites que possibles...

- CC : Pourquoi avoir inclus des images dans le livre ? Par simple plaisir formel ? Par nécessité ?

- JV : Dans le roman, rien n’est nécessaire, ou du moins, rien ne devrait l’être. Je préfère la notion de jeu, sensuel ou intellectuel. Les illustrations confirment en quelque sorte la réalité de ma cité imaginaire. C’est là leur but premier, mais elles apportent aussi une certaine esthétique et un contexte imaginaire ludique.

- CC : Vous prenez un malin plaisir à casser vos jouets. Les règles de la Fantasy classique, par exemple, impliquent la création d’un monde crédible. C’est exactement ce que vous faîtes, mais vous poussez la logique à l’extrême et cette surdose de crédibilité tend plutôt à la réduire et à faire basculer le roman du côté du delirium tremens. C’est voulu ?

- JV : Dans le monde réel, on reçoit une multitude d’informations, venues de sources invérifiables. J’applique le même principe avec "La cité des saints et des fous", c’est tout. C’est au lecteur de se faire sa propre opinion sur ce qui est vrai ou pas, sur la fiabilité de ses sources, exactement comme dans la réalité. C’est une approche très banale, en fait, mais c’est vrai qu’on ne la voit pas souvent dans la littérature courante.

- CC : Vous aimez beaucoup les calmars. C’est une référence affreusement banal au mythe du Kraken ou c’est plus subtil ? Je dois aussi vous avouer que j’adore me déguiser en calmar et parader dans la rue en crachant de l’encre sur les passants, donc j’ai plutôt tendance à vous comprendre.

- JV : Là, je suis trop stupéfait par ce que vous venez de dire pour répondre sereinement à la question.

- CC : Quand on lit « Veniss Underground », on se rend compte que vous êtes AUSSI capable d’écrire un roman normal. Vous préférez quoi, au final ?

- JV : J’ai bien peur d’être trop étonné par le mot "normal" appliqué à « Veniss Undeground » pour faire un commentaire. Bon, ok, admettons que je m’en remette, voilà :

Tout ceci dépend vraiment de votre définition du mot "normal". J’ai tendance à croire que le pays de naissance de PEREC, entre autres, possède une définition, disons, atténuée, de la normalité. C’est d’ailleurs pour ça que j’aime autant les Français. Mais je peux vous assurer que « Veniss Underground » est tout sauf normal, exactement comme tous les autres livres que j’ai écris, tout simplement parce que je n’hésite pas à utiliser des structures inhabituelles dans mes histoires. Mes thèmes sont sans doute banals, l’amour, la mort, le colonialisme, les relations entre les gens, les calmars, tout ça, mais l’approche se doit toujours d’être inhabituelle parce que je me lasse vite et parce que ces histoires méritent une approche individuelle.

- CC : Comment les éditeurs ont-ils réagi quand ils ont tenu votre livre entre leurs mains ?

- JV : Ils l’ont refusé, mais avec regret. Jusqu’à ce qu’il se vende extrêmement bien dans le cadre d’une édition indépendante. Là, ils ont reconsidéré leur point de vue. Depuis, « La cité des saints et des fous » s’est monstrueusement bien vendue à travers le monde.

- CC : Vous dites avoir conçu ce livre comme un tout. Il est désormais fini et vous n’avez plus rien à dire ? Je construis moi-même des palais gigantesques à partir de livres dans mon arrière-cour, et je cimente le tout avec de la merde d’oiseau. C’est un boulot épuisant, mais j’adore ça.

- JV : On doit avoir un problème de traduction, là. Cela dit, j’ai planifié l’ensemble avec beaucoup de soin, mais j’ai eu aussi ce que j’appelle des "accidents bénéfiques", sans parler des petites inspirations inconscientes qui m’ont aidé à faire du livre quelque chose de pas totalement planifié, quelque chose de plus organique, de plus synergique.

- CC : Moi je pige pas le mot "synergique", mais vous, vous comptez revenir dessus ? [sur le livre, je veux dire, pas sur la synergie].

- JV : Trois autres livres sont prévus, et puis ce sera le point final. J’ai conçu tout le cycle en 1998. Quand il sera fini, ça donnera quelques 4000 pages sur Ambregris.

- CC : Dernière question. La traduction de Gilles GOULLET est au mieux formidable et au pire fantastique. Vous noterez que ce n’est pas une question.

- JV : A partir du moment où le traducteur me pose plus de questions que je ne m’en suis posées moi-même en écrivant le texte, je sais que la traduction sera bonne. Surtout quand il trouve quelques erreurs dans le texte anglais, erreurs qui seront corrigées dans les prochaines éditions anglo-saxonnes !

- CC : Une dernière question, vraiment, la dernière. L’édition française est désormais la seule à proposer une nouvelle cryptée en version cryptée, et pas misérablement traduite comme c’est le cas chez ces imbéciles d’américains. Quelque chose à ajouter ?

- JV : Mon éditeur, le pauvre vieux, est l’un des types les plus délicieux et des plus travailleurs que j’ai jamais rencontrés. Je lui suis éternellement reconnaissant [et horrifié] de s’être tapé tout seul l’abominable tâche de coder une nouvelle cryptée décodée. Je lui dois au moins une semaine de vacances au bord de la Mer Noire. Mais pour ça, il faut qu’il se remette et qu’il sorte de l’asile.


Propos recueillis par PAT - Questions améliorées par Jeff VANDERMEER / SEPT. 2006


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> La fiche bio / biblio de Vandermeer Jeff [et d'autres critiques]

PAT