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Le révérend Charles DODGSON pose un problème à la direction du Christ Church College d’Oxford : comment tolérer son obsession pour les fillettes pré-pubères ? Comment éviter de s’attirer les foudres du Conseil scolastique, voire de la grande Rectrice Victoria elle-même ?
La solution est simple : l’envoyer en mission sur l’île lointaine de Novascholastica où justement les morts semblent entrer en rébellion...

Jérôme NOIREZ piège le papa d’Alice à son propre jeu : « Leçons du monde fluctuant », c’est Lewis CARROLL aux Pays des Horreurs.
Faites connaissance avec l’un des auteurs français les plus prometteurs du moment.


Le Cafard cosmique : Novascholastica, c’est l’anti Pays des Merveilles ?

Jérôme NOIREZ : Ah, pas du tout. Le Pays des Merveilles est un lieu abominable, une sombre caricature de la société victorienne, le Pays des Merveilles, c’est l’Angleterre que connaît Charles DODGSON, alias Lewis CARROLL, un monde inique, absurde à force de conventions, et dans lequel conserver une identité propre demande d’immenses et douloureux efforts. Novascholastica n’en est qu’un autre reflet consanguin.

CC : Mais Le Pays des Merveilles possède des apparences de jardins d’enfant habités par des personnages de contes de fées - alors que, à Novascholastica, les apparences ne sont pas trompeuses : du décor aux habitants, tout respire la mort...

J.N. : C’est juste. Avec CARROLL, nous sommes en présence d’un récit destiné d’abord à « émerveiller » une enfant. Moi, je n’ai pas eu cette contingence... Celui qui a peut-être le plus justement illustré Alice au Pays des Merveilles, c’est l’animateur, cinéaste, artiste tchèque Jan SVANKMAJER. Son pays des Merveilles est particulièrement effroyable, parce qu’il s’affranchit totalement des gravures de John TENNIEL [l’illustrateur original d’Alice] et du dessin animé de Walt Disney qui s’en inspire, et qui influent sur la perception que nous avons du texte.

CC : On dirait qu’avec Kematia, jeune africaine perdue dans l’au-delà de Novascholastica, vous imaginez votre Alice à vous : une Alice plus pugnace et moins naïve peut-être ? Mais qui à en commun avec Alice son statut de Candide, voire de victime ? ?

J.N. : Kematia est une Alice blaxploitation mais je ne sais pas si elle est plus pugnace qu’Alice. Alice est une enfant sacrément pugnace. Par contre, vous avez raison, Alice, malgré sa pugnacité, est jusqu’au bout victime de l’univers de CARROLL. Sa logique et son aplomb [et même son effronterie] ne lui épargnent rien. Ce qui différencie Alice de Kematia [en plus des coups de genoux dans les couilles], c’est que cette dernière parvient à échapper in fine à l’aliénation de sa propre culture.
J’ai évité autant que faire ce peu la posture vaguement rousseauiste qui aurait consisté à mettre face à face de vilains blancs et de bons sauvages. Les deux cultures exercent un pouvoir sur les êtres aussi aliénant et barbare. Alice, elle, ne quitte jamais le giron des convenances victoriennes, elle se permet juste d’aller jusqu’aux limites de celles-ci. Kematia, candide et victime, c’est indéniable, finit toutefois par s’en évader [s’aliénant peut-être à un autre pouvoir, mais cela reste conjecturel]. Alice est en définitive un personnage plus pessimiste.

CC : La culture Empewo, dont est issue Kematia est-elle, en partie, inspirée d’une culture africaine existante ?

J.N. : Elle syncrétise certains traits africains, aborigènes, amérindiens, sans que cela ait été vraiment prémédité... Sa cosmogonie est une invention, mais une invention plausible. « Leçons du Monde Fluctuant » se veut aussi [et même avant tout] un roman d’aventures exotiques. Cela implique d’emmener le lecteur en voyage et de « l’émerveiller » un peu comme le faisaient les romans d’aventure au XIXème et au début du XXème [genre qui a connu une belle renaissance au début des années 80 avec le fabuleux « Water music » de T.C. BOYLE].

CC : Comment est né le projet de « Leçons d’un monde fluctuant » ?

J.N. : De l’envie de mettre en scène Lewis CARROLL qui est un personnage qui me passionne [marotte numéro 21bis]. Je voulais, en partie, évacuer les deux « Alice » de mon regard, et me concentrer sur d’autres aspects moins galvaudés, d’où mon choix de l’uchronie en définitive [bien que j’aie envisagé un temps une sorte de vraie biographie romancée].
Lewis CARROLL est un des meilleurs photographes anglais de son époque, c’est également un brillant logicien et mathématicien, un homme vivant dans un petit monde protégé du réel, une enclave de culture, de mondanité et de névrose sexuelle, dans lequel ses manies sonnent en définitive aussi rudement qu’une chanson des Sex Pistols à l’époque de Thatcher [bien que CARROLL soit un parfait modèle de conservatisme politique].
J’aimerais faire un peu la même chose avec CÉLINE, autre créature paradoxale, mais c’est une affaire un peu plus retorse et je ne me sens pas encore prêt.

CC : Comment avez-vous réussi à « vendre » le roman à DLE ?

J.N. : Il faut rendre hommage à Catherine DUFOUR qui a bien tanné ses relations pour les pousser à me lire. Et puis, par hasard, je me suis retrouvé voisin de dédicace avec Gilles DUMAY [directeur de la collection Denoël Lunes d’encre] sur un salon et nous nous sommes fort bien entendus. C’est en définitive lui qui m’a demandé de lui envoyer ce manuscrit. Jusque-là, et pour la première fois de ma vie avec un éditeur, tout baigne.

« Il est difficile de nier que CARROLL fût obsédé par un désir pervers »


CC : Le livre est parsemé d’éléments biographiques sur Charles DODGSON - le vrai nom de Lewis CARROLL. Cela donne le sentiment que vous avez beaucoup lu sur l’auteur d’ « Alice », non ?

J.N. : J’ai lu tout ce qu’il était possible de lire DE Lewis CARROLL [en français comme en anglais], mais j’ai été moins boulimique en ce qui concerne les livres SUR Lewis CARROLL. Ma fascination pour le personnage est multiple. D’abord, je l’admire en tant qu’écrivain [ses meilleures pages sont pour moi les lettres aux petites filles où se déploie toute l’étendue de son talent drolatique et parfois foncièrement inquiétant]. Je l’admire en tant que photographe [c’est un très grand photographe]. Et si les mathématiques étaient un domaine sur lequel j’avais quelque maîtrise, je l’admirerais sans doute en tant que mathématicien. Ensuite je suis simplement fasciné par la complexité de sa personnalité : fragile et frondeur [pamphlétaire même], réactionnaire et réformiste, obsessionnel et fantaisiste, délicat et pervers, plaisant et détestable, représentatif de son époque et complètement singulier. On ne peut rêver personnage plus littéraire.

CC : En revanche, n’avez-vous pas volontairement exagéré les "pulsions" qui motivent la fascination de Lewis CARROLL pour les petites filles ?

J.N. : J’imagine que beaucoup me feront cette réflexion. En particulier parmi les spécialistes [quoique Jean GATTÉGNO [1], sur le même sujet, n’y aille pas non plus par quatre chemins] ou simplement les amateurs de Lewis CARROLL. Je prends donc mes aises pour y répondre.

Je ne pense pas avoir exagéré, et je pense même avoir été d’une grande prudence [ce que j’ai exagéré sciemment, en revanche, c’est son bégaiement qui n’était pas aussi affreusement handicapant que je l’illustre dans le roman].
Lewis CARROLL parvient, par nombre de stratégies, de faux-semblants, à se tenir juste à la lisière de ses... je ne dirais même pas pulsions, inclinations plutôt, à les satisfaire, et par satisfaire je n’entends pas étroitement d’un point de vue sexuel [cela restera à jamais son secret, et je me suis bien gardé de broder sur ce point] sans mettre en danger l’ordonnance de sa propre réalité.

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Alice LIDDELL
photographiée par Lewis CARROLL [1859]

Dans les lettres qu’il écrivait aux petites filles, il se montre parfois d’une stupéfiante cruauté intellectuelle et d’une grande ambiguïté. Par exemple, il demande à une mère de famille si ses filles sont « embrassables » ; il explique son refus de recevoir un jeune garçon désireux de le rencontrer, en arguant qu’à la différence des porcs, il n’est pas omnivore [il exprimera à d’autres reprises sa répugnance envers les garçonnets] ; à une autre mère de famille, il écrit : « Mille fois merci de m’avoir prêté [sic] à nouveau Enid. C’est l’une des enfants qui me sont les plus chères. Il est bon [je veux dire pour la vie spirituelle, au sens où la lecture de la Bible est bonne] d’avoir contact avec une telle douceur. »
La maman d’Alice Liddell elle-même finira par trouver pesante son assiduité et mettra un terme aux relations que CARROLL entretient avec Alice et ses sœurs. Ce qu’il ne pardonnera jamais aux Liddell...

On a glosé sur ses quelques photos de nus alors que le nu d’hommes de femmes ou d’enfants est un genre académique en peinture comme en photographie, et que les nus d’enfants dans la photographie du XIXe siècle, il y en a pléthore. Par contre, certaines de ses photographies « habillées » possèdent une charge érotique subreptice [il faut reconnaître que BRASSAÏ [2] en rajoute une louche dans son article des Cahiers de l’Herne ; plus fin est l’article de Manuela MORGAINE [3] dans La Recherche Photographique] dont il était lui-même sans doute en partie inconscient.
Le regard qu’Alice Liddell adresse à l’objectif sur le cliché la montrant en petite mendiante, ouvre un tel espace de complexité qu’il y aurait de quoi lui consacrer un livre à lui tout seul. Il ne faut jamais perdre de vue que la photographie à l’époque exclut l’instantanéité. Les regards ont le temps de s’appesantir, de se construire, d’échanger, de dire...

Bref, à moins de pousser le non-dit jusqu’aux limites de l’hypocrisie comme l’a fait son neveu Collingwood [« c’était l’âme qui l’attirait, plus que le corps » [4] ], il est difficile de nier que CARROLL fût obsédé par un désir pervers. Mais il invente une sorte de relation amoureuse puérile, quelque chose susceptible de n’offusquer ni l’objet de son amour [amour de collectionneur, son journal est un véritable herbier de fillettes, la fillette étant chez lui, sauf exceptions, un objet très éphémère, pour ne pas dire jetable], ni lui-même, ni son environnement social. Enfin, si l’on me demande si d’après moi Lewis CARROLL a pu avoir des gestes déplacés à l’égard de fillettes, je répondrai prudemment : vraisemblablement pas.

J’ajoute enfin, car j’ai été un peu long sur un sujet qui n’est pas l’unique préoccupation du roman [mais la question étant parfaitement légitime, je tenais à y répondre aussi précisément que possible], qu’il y a bien d’autres aspects dans la personnalité et l’œuvre de CARROLL qui le rendent d’une compagnie plus agréable.

CC : Tout en évitant d’écrire une énième relecture des voyages d’Alice, vous parsemez le roman de scénettes qui reprennent des étapes ou des personnages phares de ses pérégrinations... était-ce pour vous une forme de jeu ?

J.N. : Eh bien, il n’y en a pas tant que ça en vérité. Le voyage de Kematia est un voyage chamanique. Ses rencontres sont également chamaniques. Et s’il semble que plusieurs épisodes renvoient à Alice, c’est qu’il y a dans le périple d’Alice quelque chose d’intensément chamanique [l’expérience katabasique [5] de la chute dans un monde souterrain appartient aux états de transe, par exemple]. En tout cas, non, je n’ai pas cherché à jouer au jeu des clins d’œil. Il y en a quelques-uns bien sûr [le plus appuyé d’ailleurs ne renvoie pas à Alice mais à « La Chasse Au Snark »] mais ils ne balisent pas le récit et ne cherchent pas, à ce niveau-là, à instaurer une connivence avec le lecteur.

CC : Le personnage du vilain, Jab Renwick, est fascinant. Une sorte de mix entre un Nazgul et Darth Vader... D’où sort-il ? ?

J.N. : Je ne sais pas d’où il sort. Pour moi Renwick est un vilain au sens où un punk est vilain, pas au sens où il serait une incarnation du mal. Mais c’est typiquement le genre de personnages que j’affectionne. Pour la bête raison, qu’il est extrêmement drôle et que ce type de personnages fonctionne de lui-même. Ils sont très reposants pour un écrivain. Vous les remontez et ils tracent la route. [J’ajoute que la brève référence à son hypothétique père, précurseur « fessier » de Jack l’Eventreur, n’est pas une invention. Ce Renwick-là a bel et bien existé.]

CC : Si je peux me permettre un bémol [j’ai par ailleurs beaucoup aimé le livre], je dirais que l’abondance de personnages chimériques et de situations cocasses donnent par moment, un sentiment de confusion et de gratuité, comme si un grand carnaval bruyant traversait l’image - et parfois un sentiment de flottement. Est-ce une critique que vous percevez ?

J.N. : De mon point de vue, je peux difficilement prendre « un grand carnaval bruyant traversant l’image » comme un bémol, car cette phrase définit, on ne peut mieux, mon rapport à l’écriture [j’en veux bien comme épitaphe].
Le carnaval, le carnaval médiéval, celui que déploie Bruegel ou Bosch dans leurs peintures par exemple, me fascine profondément. Il comporte deux composantes que j’affectionne, [tout en étant bien conscient qu’elles sont devenues très étrangères à la culture française]. La première, c’est la continuité que le carnaval instaure entre savant et populaire, transcendant et vulgaire, effroyable et burlesque. La seconde, c’est « le réalisme grotesque » qui est le coeur même du carnaval, son esthétique et sa mythologie. Le réalisme grotesque donne au corps, au corps et à sa « crudité » valeur de mythe [le parangon littéraire en est RABELAIS], et j’adore explorer tous les possibles que cela offre [du genre : un corps humain fourré d’un second corps, animal]. Et bien que ce roman soit infiniment moins carnavalesque que Féerie pour les Ténèbres, je perçois d’autant mieux la critique que j’en suis coutumier. Mais voilà, c’est ma petite musique personnelle, ça, et la petite musique, que voulez-vous, on ne s’en débarrasse pas. Pour ce qui est du sentiment de flottement, l’effet était sciemment recherché. Je voulais que certains passages donnent une sensation de déjà-vu, quelque chose de troublant, d’agaçant presque, comme peut l’être un déjà-vu.


LE CHEMIN DE NOIREZ

CC : Quels ont été vos premiers "écrits" ? dans quelle veine écriviez-vous alors ?

J.N. : J’ai dû écrire mon premier roman vers l’âge de quatorze ou quinze ans. J’en ai écrit une quinzaine sans jamais avoir eu le désir de les faire lire à qui que ce soit, encore moins de les faire publier. Ce n’était pas le fait d’une volonté particulière. Je crois que je n’y songeais même pas. Il y a une différence entre écrire pour soi et écrire pour les autres. Ça n’implique pas du tout la même dynamique. Pour aller vers l’un, il faut renoncer à l’autre.
Ces romans étaient dans une veine expérimentale, avec une narration éclatée, des dérives alogiques, exploration du langage, aboiements anarchistes et anticléricaux...Je me sers ponctuellement de leur matière [je les dépèce comme un voleur de mobylettes] pour nourrir mes écritures présentes. Pour les muses, voir en dessous.

CC : De quels auteurs vous sentez vous proches ? j’ai crû comprendre que vous aviez un faible pour Jean RAY, LOVECRAFT, Serge BRUSSOLO, est-ce exact et dans ce cas pouvez-vous expliquer pourquoi ?

J.N. : C’est vrai, j’aime beaucoup Jean RAY, insuffisamment estimé en France, j’ai été marqué par LOVECRAFT très jeune [maintenant, j’ai déjà plus de mal à le lire], et, plus anecdotiquement, je me suis bien amusé avec Serge BRUSSOLO [période Présence du Futur, R.I.P.] qui n’a jamais brillé par son écriture, mais par sa capacité admirable à pousser son imaginaire dans des retranchements où peu d’auteurs osent aller, tout en conservant le cap de sa narration.

Mais les trois auteurs qui m’ont marqué au fer rouge et que j’emmènerai dans ma tombe, sont William BURROUGHS, Witold GOMBROWICZ et CELINE. Auxquels s’ajoutèrent peu après James JOYCE [« Ulysse » a été un énorme coup de marteau qui m’a paralysé le bic pendant plus d’un an] et RABELAIS. Et d’autres bien sûr [Lewis CARROLL, SADE, MARINETTI, Tadeusz KANTOR, Norman SPINRAD, T.C. BOYLE, BUKOWSKI...] mais on n’en finirait pas, sans compter les peintres, les musiciens, les cinéastes, les tueurs en série...

CC : Êtes vous tombés dans la littérature fantastique étant petit ? quels sont vos anciens souvenirs de lectures dans le domaine, les oeuvres qui ont pu vous marquer ?

J.N. : Oui, je suis tombé en plein dedans vers 10-11 ans [juste après ma phase Club des 5 qui a grandement contribué à mon épanouissement sexuel] avec Jean RAY et LOVECRAFT justement, et les vieux Marabout de mon oncle aux couvertures hallucinantes. Ensuite, j’ai embrayé sur Présence du Futur. Et puis, je crois que le genre a fini par me gonfler. Je lis très peu de fantastique ou de sf à présent, ou plus exactement je trouve la sf et le fantastique dans des livres qui ne sont pas présentés comme tels [chez CÉLINE ou GOMBROWICZ par exemple] Mais paradoxalement, je ne peux pas m’empêcher d’en écrire .

CC : Quel est votre premier texte publié ?

J.N. : Une nouvelle à l’Oxymore. J’ai envoyé ce texte. Il a été pris au sommaire d’une anthologie, tout simplement. L’anthologie « Chimères » de 2003.
J’ai publié quelques nouvelles chez cet éditeur [dont une ou deux de bonnes] notamment dans la revue Emblèmes - et aussi « L’Encyclopédie des Fantômes et des Fantasmes ». « Leçons du Monde Fluctuant » devait à l’origine être publié par cet éditeur [sous une forme un peu plus courte que celle à paraître]. Que dire d’autres ? Ils ont succombé au champ d’honneur. Ils ne seront pas les derniers.

« L’échec est mon métier »

CC : « Féérie pour les ténèbres » naît en 2005 chez Nestiveqnen : quel était le projet de cette trilogie ?

J.N. : Le projet de cette trilogie était de polluer/corrompre la fantasy [genre que je trouve chiant à mourir, mais avec lequel on ne se heurte pas à la nécessité de vraisemblance sociale du fantastique ou scientifique de la sf, et dans lequel on peut donc faire absolument n’importe quoi] en l’entraînant vers une forme libre, carnavalesque et grotesque, dans la tradition de RABELAIS, quelque chose qui choque, qui déconcerte, avec une pléthore de personnages à moitié fous, de l’horreur et du burlesque, du grandiose et du trivial, des monstres et des sales gueules en salmigondis allant crescendo... comme si on avait confié à FELLINI [ou plutôt à Lloyd KAUFMAN] la réalisation du « Seigneur des Anneaux » [ce qui aurait été une sacrément bonne idée d’ailleurs]. Entreprise récompensée par une indifférence quasi générale et de sévères méventes [je suis désolé pour Nestiveqnen, parce qu’il fallait quand même oser publier un truc pareil], ce qui a douché pour longtemps mon enthousiasme frondeur et m’a ramené à des projets plus... pragmatiques.

CC : « L’Encyclopédie des fantômes ».. c’est quoi ?

J.N. : C’est presque deux ans d’un très long labeur [plus de mille cinq cents heures de travail d’après mon évaluation], le projet de faire un ouvrage sur les fantômes qui ne ressemble pas aux autres, qui s’engage dans une analyse la plus exhaustive possible non du fantôme lui-même mais de l’imaginaire du fantôme [imaginaire social, anthropologique, psychologique, littéraire, cinématographique], sujet qui est l’une de mes nombreuses marottes, tout en restant assez fun pour intéresser le plus large public. Travail acharné qui s’est soldé par un échec commercial suivi de peu par la disparition de l’éditeur et donc du livre dans le même naufrage. L’échec est mon métier.

CC : En début d’interview, vous avez parlé de Lewis CARROLL comme d’une de vos marottes. Peux-t-on en connaître d’autres ?

J.N. : Citons, en pot-pourri : les fantômes et hallucinations, la cuisine, la culture japonaise, la cartographie, le cinéma primitif, la peinture de Paul KLEE, la musique de John CAGE, le futurisme italien, Louis Ferdinand CÉLINE, le sommeil paradoxal, les insectes dans une touffe de menthe sauvage à l’ombre d’un mur...

CC : Avez-vous de nouveaux projets d’écriture en cours ?

J.N. : Une série de polars historiques pour la jeunesse se déroulant dans le Japon du XVème siècle. Le premier tome sortira début 2008.
Un projet des plus secrets avec une dame dont les initiales sont C.D.
Et un autre roman que l’on pourrait qualifier de fantasy, mais qui n’en a vraiment que l’apparence...


A LIRE : Le dossier « Lewis CARROLL, et inversement »
A VISITER AUSSI : Le site personnel de Jérôme NOIREZ sur lequel l’auteur offre notamment un fond d’écran et un fichier mp3, la "bande originale" de son livre.


[Interview réalisée par courriers électroniques / août 2007]


A LIRE AUSSI :

> La fiche bio / biblio de NOIREZ Jérôme [et d'autres critiques]

Mr.C


NOTES

[1] Jean GATTÉGNO, « Lewis CARROLL, une vie », Ed. Points, 1974, et « L’univers de Lewis CARROLL », Ed. Corti, 1990.

[2] BRASSAÏ, « Lewis CARROLL Photographe ou l’Autre Côté du Miroir », 1970.

[3] Manuela MORGAINE, « De Quoi Sont les Petites Filles Faites », in La Recherche Photographique, Nov. 1988.

[4] Collingwood Stuart DODGSON, « The Life and Letters of Lewis CARROLL », 1899 - l’ouvrage est facilement téléchargeable sur des bibliothèques en ligne.

[5] Katabasique est un néologisme tiré de katabase qui est le nom donné dans l’ésotérisme orphique à l’expérience du voyage d’orphée vers les mondes souterrains, une sorte de vertige psychique qui vous conduit chez les morts