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Grand Arpenteur de fantasy urbaine, Ingénieur ès-espaces oniriques sombres et grinçants, Jérôme Noirez s’était déjà exprimé lors d’une précédente interview sur les références littéraires et historiques aux sources de son œuvre. [1]
Or cela fait quelques années maintenant que l’auteur a subrepticement entreposé une partie de son attirail au royaume des samouraïs et des Kamis. Une escale à durée indéterminée, à la grande joie des ados mais aussi des plus grands qui redécouvrent sous de nouveaux horizons le si délectable imaginaire Noirezien.

Une séance de questions/réponses s’imposait pour mieux saisir les affinités de l’auteur avec la culture et le folklore nippons.


Japan only

Le Cafard Cosmique : Expert en musique médiévale, auteur de la trilogie « Féerie pour les ténèbres » d’inspiration plutôt euh… coquillarde ou villonienne, voilà que vous vous adonnez aux légendes nippones. La question s’impose : folklore japonais vs folklore occidental : opposition ou complémentarité ?

En Occident, le christianisme a absorbé le paganisme jusqu’à l’occulter complètement. Ce dernier est devenu la part cryptique du folklore, ce qui n’est révélé que lorsque l’on gratte la patine chrétienne. Au Japon, l’introduction du bouddhisme n’a pas nui à la religion originelle shintô. Il y a toujours eu coexistence et même interpénétration. Du coup, le légendaire y est en quelque sorte resté plus vigoureux et plus plastique. Il résiste mieux à la modernité.
La culture médiévale occidentale est très ambivalente, et l’image frappante de cette ambivalence est le carnaval qui est un jeu social et culturel consistant à marier les contraires. Le carnaval et sa littérature « réaliste grotesque » sont l’inspiration première de Féerie pour les ténèbres. Notre angoisse de l’antinomie, de l’antilogie n’a fait que prospérer, et le carnaval a perdu toute signification. La culture japonaise ignore cette angoisse, et l’entrée dans la modernité n’y a rien changé. Cette culture fait donc pour moi constamment écho à ce moment singulier que fut le carnaval ainsi qu’à ses diverses expressions.
Tout ça pour dire en définitive que je ne réponds pas vraiment à la question, parce que je ne me la pose pas, du moins pas en ces termes. Je n’arrive pas à m’appuyer sur une culture pour évoquer l’autre. Comme il est vain de chercher à comparer... je ne sais pas... Hokusaï et Courbet. Et je ne suis pas même pas sûr que ce soit un bon contre-exemple.

C.C. : Aujourd’hui, si vous deviez citer ce qui vous attache, ce qui vous inspire dans le Japon ? Artistes, écrivains, folklore… gastronomie ?

Je goûte tous les aspects de la culture japonaise, ancienne ou moderne, peu importe. J’ai commencé par la musique, le gagaku en particulier qui est une forme musicale ancienne d’un raffinement et d’une étrangeté stupéfiants. Le nô, ensuite. Et puis, le cinéma, la littérature, la poésie, la mode, la sexualité, l’histoire, le jeu vidéo, le zen qui est l’expression philosophique du désespoir dans laquelle ce désespoir justement trouve un semblant de solution. Je n’ai pas été séduit, ensorcelé par la culture nippone, c’est juste que je l’avais déjà un peu à l’esprit avant même d’être capable de situer précisément le Japon sur un globe terrestre.

C.C. : Les kamis sont légions dans vos romans. Si un kami vous accompagnait, quel serait-il ? Et si vous en étiez un vous-même ?...

Si un kami m’accompagnait, il aurait l’apparence d’un tanuki. Car les tanuki se promènent toujours avec une gourde de saké. Et si je devais en devenir un ? Idem, un tanuki, parce qu’ils ont de grosses couilles et qu’ils peuvent s’asseoir dessus. Si on chipote, on va me dire que les tanuki sont des yokaï et non des kamis. Mais en qualité de kami, je prends l’apparence que je veux.

C.C. : Jérôme Noirez + manga = ?

Candy avec des poils.

C.C. : Plus sérieusement, lisez-vous des mangas ?

Je ne lis pas vraiment de séries avec régularité, à l’exception d’un manga très kawaï appelé Yotsuba, des petites chroniques hilarantes et pleines de tendresse qui font un excellent antidépresseur. Je feuillette beaucoup, par contre, profitant de mes séjours en librairie. J’adore les mangas de Suehiro Maruo (La Jeune Fille aux Camélias). Ce type est fou à lier. Tout comme Umezu ou Hino (Serpent Rouge). J’aime aussi les classiques comme Tezuka (Black Jack est un chef-d’œuvre) ou Inuki. Je vois des tas de trucs passionnants dont je ne retiens pas toujours les titres.

Zoom – Œuvres

C.C. : Avec « Le Chemin des ombres », vous offrez aux lecteurs une relecture personnelle du mythe d’Amaterasu, déesse du Soleil, et de son frère Susanowo, kami de la mer et du vent. Qu’est-ce qui a motivé ce choix ?

La réécriture des mythes est la règle de la collection dirigée par Xavier Mauméjean. J’ai donc posé mes jetons sur une mythologie que je connais bien. Cela dit, les mythes m’emmerdent. J’ai peu de sympathie pour ces parvenus que sont les dieux et les déesses. Alors, j’ai épluché le divin pour ne conserver que l’humain : les relations tumultueuses entre un garçon et sa sœur sous l’ombre inquiétante de leurs parents disparus. C’est ce qui avait attiré mon attention dans cette péripétie de la cosmogonie shintô. Un petit drame familial dans lequel j’ai glissé des monstres.

C.C. : « Le Chemin des ombres » : un conte envoûtant et qui, avec le recul, surprend par la violence des relations parents/enfants. Au final, les héros Amaterasu et Susanowo sont amenés à se défier de leurs parents et à surtout ne pas leur faire confiance. Diriez-vous que ce thème, qui apparaît d’ailleurs comme récurrent dans votre œuvre (comment ne pas penser à Grenotte et Gourgou de « Féerie », aux nouvelles du « Diapason » ou aux trois adolescents de « Fleurs de dragon »), est complètement absent des contes de fées occidentaux ?

N’étant pas folkloriste, je vais m’abstenir de répondre doctement. Mais il me semble que la cellule familiale est souvent bien ébranlée dans les contes de fée. Entre les pères incestueux, les parents qui décident de perdre leurs gosses, les belles-mères sadiques, les enfants orphelins, les mères-grand quasiment lycanthropes, les substituions dans le berceau... Les mouflets ne sont pas à la fête, franchement. Beaucoup moins que dans le folklore japonais, d’ailleurs... Il y a un poème du VIIIe siècle qui dit : « Quand je mange un melon, je pense à mes enfants ; quand je mange des châtaignes, plus encore ; d’où vient que leur image ne me quitte jamais ? Devant mes yeux, elle volète, et me fait perdre le sommeil. » Vous aurez du mal à trouver l’équivalent en Occident. L’attention portée aux enfants est un trait de la culture japonaise. Mais on trouvera évidemment matière à relativiser cette allégation.

C.C. : Y a-t-il une démarche consciente de votre part à vouloir développer ce thème ?

Bien sûr. Je ne fais pas dans la démarche inconsciente. Je n’ai pas de problème avec ma famille, je ne règle pas des comptes. Mais je ne peux pas m’empêcher de voir dans la cellule familiale quelque chose de vicié, des enjeux de pouvoir, de la prédation, du non-dit. Je crois indiscutablement à l’absoluité de l’amour, de la tendresse qu’on peut porter à un enfant, mais pas des masses aux valeurs véhiculées par l’idée de famille. Et puis, vous savez, on ne crée par de tension dramatique avec des familles heureuses. Par ailleurs, en ce qui concerne la littérature jeunesse, ça me semble être un thème pertinent que celui de la défiance adolescente à l’égard des adultes.

C.C. : Avec Fleurs de dragons, et sa suite, Le Shôgun de l’ombre, vous propulsez votre lectorat jeunesse dans le Japon du XVe siècle. Pourquoi cette époque en particulier ?

D’abord, pour un décor : celui d’une ville qui va garder durant des années les stigmates de la guerre. Ensuite, parce que la plupart des histoires de samouraïs se déroulent durant l’ère Edo ou bien au XVIe siècle, pendant les interminables guerres civiles de la période Sengoku. Le XVe siècle a été peu exploité, y compris par les Japonais eux-mêmes. C’est, d’autre part, une période très brillante intellectuellement qui voit prospérer le nô, la cérémonie du thé, l’art des jardins, l’ikebana… En plus de la famine et des guerres.

C.C. : Soulevons la question du genre : Le Parisien a récemment fait un article sur Fleurs de Dragon en parlant de polar, il est publié en « Courants Noirs » (la collection polar de Gulf Stream), repris en poche chez J’ai Lu : pour les adultes, les enfants, les jeunes... Alors pour toi, à qui s’adresse Fleurs de Dragon ? La question du « genre » est-elle pertinente ?

La question du genre est indiscutablement pertinente, mais ce n’est pas pour autant que je me la pose. J’ai écrit Fleurs de Dragon pour les adolescents. Le genre de bouquin d’aventures que j’aurais pris grand plaisir à lire vers douze ou treize ans. Roman d’aventures, publié dans une collection polar, repris dans une collection fantasy. Tant mieux. Sa suite est plus retorse, plus complexe, et, je suppose, plus à même de satisfaire un lectorat adulte, avec une histoire d’amour tragique en prime ; j’attends la reprise dans une collection de romans sentimentaux. Sincèrement, je me fiche de la niche dans laquelle on range ces romans. Mais que des gamins prennent plaisir à les lire est une indéniable satisfaction. L’avis de leurs aînés me fait moins palpiter.

C.C. : Vos livres se déroulent dans le japon mythologique ou médiéval. À quand une histoire dans le Japon actuel (ou futur) ?

Le Japon contemporain, ou celui de l’après-guerre, je compte bien l’aborder un jour prochain.


JAPON : une bibliographie choisie, par Jérôme Noirez

Essais :
Agnès Giard, l’Imaginaire érotique au Japon, chez Albin Michel. Nelly Delay, Le Jeu de l’éternel et de l’éphémère, aux éditions Picquier.

Romans :
Akiyuki Nosaka, La Vigne des morts sur le col des dieux décharnés, aux éditions Picquier.
Hiromi Kawakami, Les Années Douces, aux éditions Picquier.
Kôbô Abé, Rendez-vous secret, Folio

Manga :
Kazuo Umezu, L’Ecole emportée, chez Glénat.
Kiyohiko Azuma, Yotsuba, aux éditions Kurokawa.


A LIRE AUSSI :

> La fiche bio / biblio de NOIREZ Jérôme [et d'autres critiques]

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NOTES

[1] À propos de l’imaginaire de Jérôme Noirez, voir aussi les Actes 2007 du CRELID [« Contre-texte et littérature carnavalesque : les sources médiévales d’un merveilleux discordant dans le cycle Féerie pour les Ténèbres » –>http://www.modernitesmedievales.org...