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À poil en civil, Mémoire des ténèbres, Moi Fatty... En seulement trois livres, Jerry Stahl a retourné les étals des libraires. Et c’est en dévorant le stupéfiant Mémoire des ténèbres qu’on découvre son addiction à l’héroïne. Rencontre avec un survivant.


Après lecture de Mémoire des Ténèbres, on n’a qu’une seule question à vous poser : comment allez-vous ?

Très bien, et vous ?

Comment avez-vous survécu à ça ?

Je suis mort. Je n’ai pas survécu.

Vous avez l’air assez vivant, quand même.

Merci beaucoup. Je fais un cadavre présentable, ça me fait plaisir. En fait, j’ai eu du bol. La plupart des gens que je connais sont soit morts, soit en prison, soit très malades.

C’est juste une question de bol ?

De manque de bol, plutôt. Mais sinon, oui, enfin je crois. J’ai survécu, pas mon voisin. Il n’y a pas d’explication rationnelle. C’est comme ça.

Comment vos proches ont-ils réagi à la lecture de Mémoire des ténèbres ?

Bonne question. Ils ont d’abord vérifié que je ne leur avait pas piqué leurs portefeuilles. Quant aux journalistes, ils sont surpris de voir que je ne suis ni vert, ni mort. Ça les déçoit. Globalement, les gens sont horrifiés. En général, quand je raconte ma vie dans toute son horreur, mes interlocuteurs peuvent se détendre. Peu importe à quel point ils se sentent mal, ils ne peuvent pas rivaliser. Ils se disent « bon, ça pourrait être pire, je pourrais être Jerry Stahl ». Je suis une sorte de lépreux.

Votre livre (tous vos livres, disponibles en France, en tout cas) est à la fois tragique et comique. Les meilleures tragédies sont comiques, les meilleures comédies sont tragiques. Ça vous va ?

Merci, tu es un vrai malade, toi. Sinon, oui, c’est comme la vie. Comme une certaine littérature, en tout cas. Mon bouquin fonctionne comme un test de Rorscharch. La réaction des lecteurs en dit beaucoup sur eux. le livre agit comme un miroir. Le lecteur y voit ce qu’il veut y voir. Ça le concerne lui, pas moi.

Et ça pourrait être le miroir des États-Unis, aujourd’hui ?

De mes États-Unis à moi, oui, certainement. Mais je ne suis pas représentatif. C’est juste ma vie merdique, point. Dire le contraire serait prétentieux. D’ailleurs, si j’affirmais un truc pareil, les États-Unis me poursuivraient en justice.

[Jerry Stahl joue avec une chaîne métallique accrochée à la table et signale en souriant que ça donne un air SM à l’ensemble. Ça perturbe l’interview]

À poil en civil est publié dans une collection de romans policiers. Curieux, non ?

Non. Pour moi, c’est un roman policier. Pas de problème. Il y a un élément polar. Après, je peux me concentrer sur le reste. Mon bouquin est une sucette empoisonnée.

En France, on aime beaucoup catégoriser les romans.

Aux États-Unis aussi. Je ne suis pas un véritable auteur de romans policiers. Du coup, personne ne sait où me ranger. Alors on me met à la poubelle, c’est plus pratique. Mon éditeur m’a expliqué pourquoi mes bouquins ne se vendaient pas. C’est parce que mes lecteurs volent les livres. Mes lecteurs sont des criminels, des délinquants, mais moi, non. J’ai arrêté.

Pas tous vos lecteurs. Hubert Selby Junior disait le plus grand bien de vous, par exemple.

Un mentor. Il m’a sauvé la vie. Littéralement. Lui aussi, c’était un junkie, comme moi. J’ai toujours cru que le jour où je décrocherai, je perdrai mon acuité et mon écriture deviendrait chiante, mais il m’a montré que je n’avais rien pigé. Il faut arrêter la came pour comprendre à quel point on était dingue, avant. Selby m’a aidé à décrocher. Il a fait partie des premiers à lire le livre et son opinion a beaucoup compté.

Qu’est-ce qu’il vous a dit ?

Ça va paraître un peu bizarre, genre new-age, mais garde à l’esprit que ça vient de Hubert Selby, l’écrivain le plus sombre au monde. Il m’a dit : « si tu veux écrire sur des gens que tu détestes, fais-le avec amour, c’est plus intéressant. Et c’est plus dur. » Je lui ai avoué que le premier livre que j’avais volé, c’était Dernière sortie pour Brooklyn. Et que je m’étais branlé pour la première fois en le lisant. Il m’a pris pour un fou furieux. Et puis on est devenu potes, évidemment.

Moi, Fatty, quelques mots ? On ne l’a pas encore lu, au Cafard Cosmique.

Vous avez bon goût. Ça parle d’un acteur du cinéma muet accusé de meurtre. Une vraie star, le premier à gagner des millions de dollars, à tout contrôler, écrire, filmer... Et c’était aussi un camé. Je m’en suis servi comme prétexte pour écrire quelque chose sur l’histoire de l’Amérique, sur les débuts de la presse à scandale, sur un homme qui a dû mener une double, voire une triple vie. C’est l’histoire secrète de ses films. J’aime les histoires qui racontent ce que personne ne sait. Ce type a tué et violé une femme avec une bouteille de coca. Quand Johnny Depp a acheté les droits et qu’il a envisagé Philip Seymour Hoffman pour le rôle de Fatty, ce dernier a dit « c’est toi. Déguisé en gros. » Il m’a démasqué.

On écrit toujours sa propre histoire, dans un roman ?

On ne s’en rend compte que plus tard. Quand j’écris, je n’ai aucune idée précise. Je me réveille, et je me dis, « oh mon Dieu, j’ai fait ça ? J’ai vraiment fait ça ? » Écrire un livre, c’est comme tuer quelqu’un en rêve. On se réveille... et il y a du sang partout.

Quels sont vos rapports avec le cinéma, aujourd’hui ?

Il y a un mot, pour ça : day-job. Du travail journalier. Alimentaire. Du boulot qui paye mon écriture. J’aime le cinéma, j’ai de la chance. Je gagnerais plus en fabriquant des chiottes en Chine qu’en écrivant des livres. Au cinéma, je travaille avec des gens que j’admire beaucoup. Mais question littérature, je ne suis ni John Grisham, ni Stephen King, je fais partie des auteurs culte, en quelque sorte.

Et les auteurs culte vendent peu.

Oui. Mais Mémoire des Ténèbres s’est bien vendu, heureusement. Et Perv a bien marché aussi [1]. Mais j’ai l’impression que chaque nouveau livre se vend moins bien que le précédent. Le dernier, je serai tout seul à l’acheter.

Non non, nous aussi.

Je vous le refilerai gratos.

Quand on finit Mémoire des ténèbres, on a envie de savoir la suite.

Eh bien j’ai décroché pendant la rédaction du bouquin. Et puis j’ai eu un problème que je n’avais jamais rencontré auparavant. Je pouvais gérer l’échec, la rue, la faim, les flics, tout ça... mais pas le succès. Alors je suis retombé dans l’héro. Comme le disait Selby, « les junkies adorent la misère, ils se sentent chez eux, ça leur rappelle leur enfance. » Je suis retourné à la maternelle, en quelque sorte — adulte, à essayer de m’asseoir sur des chaises minuscules. Quand j’ai enfin réalisé que ça ne marcherait jamais, je n’ai plus eu le choix. Il me fallait essayer la drogue ultime, le sevrage. La plus grosse hallucination, c’est la réalité.

C’est de la SF.

Ouais. La SF de l’un, c’est la réalité de l’autre.

Dans Mémoire des ténèbres, vous détestez le boulot que vous fournissez pour la télé. Ça vous éloigne de votre œuvre littéraire. Mais aujourd’hui, au cinéma, vous conciliez les deux ?

J’étais jeune, arrogant, et je me disais « Céline n’aurait pas écrit pour la télé ». Aujourd’hui, je pense le contraire. Céline aurait écrit pour HBO. Mon prochain bouquin à paraître chez Rivages, Painkillers, est en cours d’adaptation par Larry Charles, le réalisateur de Borat et Brüno. J’écris aussi un truc pour HBO, sur Hemingway, avec Philip Kaufman... Ces types sont des héros, pour moi, alors c’est différent, maintenant. Télé, cinéma, c’est pareil, c’est une question de créativité. Mais à l’époque, j’étais trop arrogant. [il incline la tête d’un coup] Merde, tu t’endors ?

Non non, je suis très attentif.

Tu sais, j’étais journaliste, avant. J’étais assis à ta place, à interviewer tous ces mecs super chiants... Je comprends.

Même pas vrai.

Et je me forçais à arborer une expression neutre. Comme toi, là.

La différence, c’est que vous vous foutiez complètement des gens en face de vous. Pas nous.

Ah, ok. Merci. Sympa. Bon, je continue, alors. Le procédé d’écriture est différent entre la télé, le cinéma et la littérature, bien sûr, mais le fond est le même. Quand on écrit un bouquin et que c’est de la merde, c’est de la merde. Si c’est génial, c’est génial, il n’y a que toi. Personne d’autre. Écrire pour le cinéma, c’est comme arracher son propre appendice sur un cheval au galop, pendant qu’on se fait tirer dessus. Tout un tas de types donnent leur opinion. Ce n’est plus la même chose.

Mémoire des ténèbres vous a fait, vous a construit, tout en vous détruisant. Joli paradoxe, bravo.

Oui, c’est bizarre. Détruire ma famille, me bousiller la santé, perdre tout ce que j’avais, vivre dans la rue, trahir, blesser, voler tous mes amis... tout ça m’a beaucoup aidé. Parfois je donne des conférences dans des écoles, et on me demande si j’ai un conseil à donner aux apprentis écrivains. Je réponds qu’il faut détruire sa vie sans perdre de temps. Et là, on me jette dehors.

Les profs, pas les élèves.

Oui, les élèves sont cools, eux.

Les vies dures font les bons bouquins ?

Peut-être. Quantité d’auteurs ennuyeux ont mené une existence intéressante, et inversement. Flaubert disait que si on veut être à l’avant-garde, il faut avoir une vie conventionnelle. Je n’ai pas suivi son conseil.

Mais vous avez produit quelque chose de beau, au final.

T’as vraiment aucun goût. Je te l’ai déjà dit.

Résumons, Painkillers et Perv paraîtront chez Rivages et 13e Note l’année prochaine...

Oui, les merveilleuses éditions 13e Note. Ah merde, voilà que je fais de la lèche.

Oui, il faut ça pour réussir.

Je suis comme Jerry Lewis, de toute façon, j’ai plus de succès en France qu’aux États-Unis.

Comme Woody Allen, aussi.

Non, il est très respecté aux États-Unis. Ils le haïssent seulement pour avoir épousé sa belle-fille. J’ai une belle-fille, moi aussi, mais je ne compte pas l’épouser, alors ça va.


PAT


NOTES

[1] 13e Note le prévoit en 2011.