Aux Etats-Unis, ce fut un énorme carton. En France, les éditeurs se sont battus pour le publier : c’est finalement Robert Laffont qui sort le bouquin le 8 mars. Certains crient aux chef-d’oeuvre, et le premier roman de Susanna CLARKE a décroché le Prix Hugo 2005. Mais d’autres parlent d’arnaque...
Qui a raison ?



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Susanna CLARKE

LE LIVRE DE SUSANNA

« Jonathan Strange et Mr.Norrell » est le premier roman de Susanna CLARKE, mais celle-ci n’est pas pour autant une inconnue : cette jeune auteur britannique, née en 1959 à Nottingham, a déjà publié sept nouvelles et novella, toutes saluées par la critique, et dont plusieurs ont été reprises par de prestigieuses anthologie comme le Year’s Best Fantasy and Horror.

Son univers s’apparente clairement à la Fantasy, mais son style "à l’ancienne", précis élégant et presque archaïque, rappelle davantage les écrivains classiques du XIXème que TOLKIEN ou J.K. ROWLING. D’ailleurs elle se réclame elle-même de Jane AUSTEN [son auteur préféré] et d’Ursula Le GUIN.

« Ce qu’elle écrit s’inscrit dans la droite ligne des oeuvres de fantasy "of manners" », confirme l’éditeur André-François RUAUD ["Les Moutons Electriques"]. Et de citer en référence des auteurs comme «  Ellen KUSHNER, Delia SHERMAN, Patricia WREDE, Greer GILMAN et Caroline STEVERMER  ». Il ajoute « Pour simplifier, disons que c’est du "Harry Potter" pour adultes écrit dans le style de Jane AUSTEN. » Autant dire qu’il y avait donc une certaine attente autour de Susanna CLARKE lorsqu’on apprit qu’elle préparait son premier roman.

LE COUP DE GENIE

Susanna CLARKE a mis près de dix ans à écrire « Jonathan Strange & Mr.Norrell ». Mais c’est peu de dire qu’elle a réussit son coup ! Voici en quelques mots l’intrigue de son récit : 1806 : L’Angleterre est gouvernée par un roi fou, George III, et l’affrontement avec les armées napoléoniennes semble inévitable... quand un magicien offre ses services : il s’agit d’un certain Mr.Norrell capable, par exemple, de donner la parole aux statues de la cathédrale de York... A Londres, Mr.Norrell fait la connaissance d’un jeune et brillant magicien qu’il prend sous son aile, l’arrogant Jonathan Strange. Ensemble ils vont éblouir le pays par leurs prouesses.

L’ennui c’est que Mr.Norrel ne peut se défaire de sa manie des secrets... tandis que Strange est attiré par les aspects les plus sombres de la magie et fasciné par le personnage du Roi Corbeau, roi-elfe mythique des ages anciens, détenteur d’une magie ténébreuse aussi puissante que dangereuse. L’insouciance de Jonathan Strange va faire des deux magiciens des rivaux et causer des ravages insoupçonnables...

Ce n’est pas pour rien que Bloomsbury, l’éditeur des "Harry Potter" de J.K. ROWLING, s’empare du manuscrit aussitôt qu’il lui est soumis. Car chez l’éditeur anglais, on a senti immédiatement qu’il y avait là une opportunité à ne pas rater : dans un style impeccable, CLARKE a ciselé un duel de magiciens dans un Royaume-Uni alternatif du XIXème qui ne peut que séduire les gamins qui ont aimé Harry Potter et qui ont maintenant grandit et demande des récits plus adultes.

Dans « Jonathan Strange & Mr.Norrell », il y a de la magie, une lutte entre le Bien et le Mal, mais aussi plus d’originalité que chez J.K. ROWLING, plus de sophistication... On y croise des personnages historiques, comme Lord Byron et le Duc de Wellington. On y voit à Waterloo, Napoléon vaincu par des bateaux de pluie. Les deux héros, Jonathan Strange et Mr.Norrell sont tout en nuances, pleins de défauts. Et ils affrontent un Roi Corbeau angoissant à souhait, mais aussi frivole que cruel...

Les éditeurs français qui ont pu le lire sont emballés : « C’est un chef d’oeuvre » affirme Gilles DUMAY, éditeur de la collection Lunes d’Encre chez Denoël. « Un livre aussi important que « Le Mage » de John FOWLES. C’est merveilleusement bien écrit et c’est pas du Harry Potter pour un poil de cul tourné en broche. C’est un livre sur la perte ou la préservation de l’enchantement du monde, c’est l’histoire d’un homme qui veut ramener la magie dans le Royaume. Je dirais que c’est un Peter Pan pour adultes. »

LE COUP MARKETING

Rapidement, chez Bloomsbury, on décide de mettre le paquet sur « Jonathan Strange & Mr.Norrell ». Ca tombe bien : depuis le succès planétaire du petit magicien binoclard de Poudlard, Bloomsbury a les moyens de ses ambitions : de l’argent et une structure de promotion et de distribution efficace, puisque l’éditeur anglais possède ses propres succursales aux Etats-Unis et en Allemagne.

Pour créer le bouche-à-oreilles, le chiffre gargantuesque de 1500 épreuves [les versions papiers aux couvertures blanches cartonnées que les éditeurs envoient d’ordinaire à quelques dizaines d’exemplaires] sont imprimées et expédiées dés l’été 2004, enveloppées dans un papier brun scellé à la cire ! Tous le monde est arrosé : la presse internationale, les éditeurs du monde entier, les sites web qui comptent... Au Salon du Livre de Londres on distribue une plaquette imitant une vieille gazette et qui reprend en Une des extraits du roman. « Jonathan Strange » devient le livre dont tout le monde parle ! Certaines de ces épreuves se retrouvèrent mêmes vendues aux enchères sur eBay et atteignirent le prix incroyables de 200 $ !

Neil GAIMAN, l’un des maîtres de la Fantasy britannique salue « le meilleur roman fantastique publié depuis soixante-dix ans »., ce qui n’est pas peu dire puisque cela place Susanna CLARKE au-dessus de Mervyn PEAKE et J.R.R. TOLKIEN ! Résultat : bien longtemps avant que le livre ne soit publié, on ne parle plus que de lui, on rêve de le lire.

La parution est orchestrée comme du papier à musique : août 2004 en Grande-Bretagne, septembre aux Etats-Unis, octobre en simultané dans douze autres pays ! Bloomsbury a fait dessiner une couverture conçue pour frapper l’oeil en librairie : une couverture sobre, un applat de couleur frappé d’un logo de corbeau très identifiable. Impact maximisé par la déclinaison en deux couleurs, noir et blanc [une version rouge relancera l’impact quelques semaines plus tard]. Dès les livraisons, un échiquier de corbeaux noir et blanc envahit les rayonnages.

Et ça marche ! « Jonathan Strange & Mr.Norrell » fait un tabac en librairie, appuyé par une tournée de l’auteure digne d’une star de la pop : Susanna CLARKE fait le tour du monde pour signer, en l’espace de quelques mois, dans des librairies de Grande-Bretagne, d’Irlande, des Etats-Unis, du Canada, d’Australie et d’Allemagne.

La critique est emballée. Elle moque parfois un peu le ton scolaire de Susanna CLARKE, et ses copieuses notes de bas de page. Mais personne ne nie que « Jonathan Strange » soit un roman d’une grande qualité et celui-ci rafle une ribambelle de récompenses : Prix Locus du Premier roman, Prix BookSense du roman de l’année, Roman de l’année du Time Magazine, nomination pour les Prix Whitbread et Guardian, Prix Mythopoeic [le prix anglais de la fantasy sophistiquée]... et pour couronner le tout, début août 2005, « Jonathan Strange & Mr.Norrell » remporte le Prix Hugo 2005 du Meilleur roman, coiffant au poteau des favoris comme « Iron Council » de China MIEVILLE, « The Algebraist » de Iain M. BANKS et « Iron Sunrise » de Charles STROSS.

EN FRANCE, LA GUERRE DES EDITEURS

Les éditeurs du monde entier se sont arrachés les droits de « Jonathan Strange & Mr.Norrell ». Bloomsbury a négocié avec pas moins de... vingt-trois pays, du Brésil à la Corée du Sud, en passant par la Thaïlande. Et la France n’a pas échappé à la Jonathan-Strange-mania. Plusieurs éditeurs étaient sur les rangs et là, plus question de littérature : c’est le plus offrant qui gagne ! Grâce à la campagne orchestrée par Bloomsbury [et aussi grâce aux qualités du roman], le niveau des enchères est monté très haut. S’offrir « Jonathan Strange » devint vite inarbordable, d’autant qu’à l’achat des droits il fallait ajouter le coût énorme de la traduction, que certains estiment à plus de 40 000 euros car le roman de Susanna CLARKE est un pavé de 800 pages [1]

Parmi les candidats, Gilles DUMAY, [directeur de collection chez Denoël / Lunes d’Encre] : « Les seuls contacts que j’ai eus avec Bloomsbury était de l’ordre : "il faut offrir plus si vous voulez vraiment le livre". J’avais presque terminé le bouquin quand j’ai fait une première offre à 20 000 euros [2]. Puis une seconde offre à 22 000 et Robert Laffont a emporté le truc à [je crois] 35 000. JE VOULAIS CE LIVRE. Une chance comme ça pour Lunes d’encre, il y en a une tous les dix ans ! Et je l’ai loupée... Offrir 22 000 euros pour moi, c’est risquer ma place, j’ai pas eu les couilles d’aller au-delà. Je suis pas sûr qu’on pouvait, vu le coût de traduction ».

Dans la dernière ligne droite, c’est donc Robert Laffont qui a emporté le morceau, jouant d’un partenariat exceptionnel avec les éditions Le Livre de Poche pour rafler la mise. « Jonathan Strange et Mr.Norrell » paraîtra en France chez Robert Laffont dans la collection Best-Sellers, dans le courant du premier trimestre 2007.

« Cette affaire est l’un des événements éditoriaux les plus importants de ces dernières années, considère pour sa part A.-F.RUAUD, et le plus important concernant la fantasy depuis Philip PULLMAN et J.K. ROWLING. Je trouve extrêmement réjouissant qu’un tel événement se soit fait, non pas sur une bouse imbécile pour lecteurs incultes [oh, bonjour monsieur David GEMMELL, comment allez-vous ?], mais bien sur un roman exigeant, cultivé, compliqué et très original ! Comme quoi on peut AUSSI prendre les lecteurs pour des gens intelligents ! ».

On peut, de plus, espérer un effet d’entraînement en France vers une Fantasy de qualité littéraire qui envoie aux rancards la quantité de mauvais sorciers qui depuis quelques temps squattent l’espace... c’est notamment ce qu’escomptent les éditions des Moutons Electriques qui préparent, dans la foulée de la parution du roman de Susanna CLARKE, la publication d’un roman antérieur et de la même veine, « A College of Magic » de Caroline STEVERMER.

Ah, j’allais oublier : bien évidemment, Susanna CLARKE a été harcelé plusieurs mois par les studios hollywoodiens. Ce sont, au final, les studios New Line qui ont décroché le pompon. Au cas où vous l’auriez oublié, New Line [a Time Warner Company] a produit la trilogie du « Seigneur des Anneaux » de Peter JACKSON. Le dernier sujet de conversation à la mode à Los Angeles est « Mais qui va incarner Jonathan Strange à l’écran ? »

Susanna CLARKE, elle, est millionnaire.

Désormais écrivain à plein temps, elle s’est remise au travail, et vous savez quoi ? Son prochain roman sera une suite de « Jonathan Strange & Mr.Norrell »...


  • A VOIR EVENTUELLEMENT : Le site officiel de « Jonathan Strange et Mr.Norrell », ode publicitaire au roman de Susanna CLARKE qui propose, en sus des habituels biographies d’auteur et résumé du livre, une nouvelle inédite, des portraits de l’auteur par ses personnages, des croquis qui accompagne le livre dans sa version illustrée, etc.

Mr.C


NOTES

[1] A titre de comparaison, le coût d’une traduction peut aller en moyenne de 6 à 10 000 euros, en fonction de la longueur du texte.

[2] A titre de comparaison, d’après Gilles DUMAY, un Lunes d’Encre classique coûte en moyenne autour de 2 500 euros à 3 000 à l’achat !