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Publié le 01/02/2006

Jonathan Strange & Mr.Norrel de Susanna Clarke

[ED. BLOOMSBURY / Septembre 2004]

ED. ROBERT LAFFONT / BESTSELLERS

Par PAT

LE bouquin événement de la Fantasy anglo-saxonne en 2005, couvert d’éloges, célébré et applaudi, le premier roman de Susanna Clarke mêle la grande Histoire et un conflit entre magiciens.

Mais est-on vraiment là en présence du "chef-œuvre" promis ?


UN MOIS DANS LA VIE DU LECTEUR

> Premier décembre.

C’est l’hiver et le lecteur ne s’en est pas rendu compte.

Le lecteur l’a déjà vu il y a quelques mois.

Un gros roman, épais, à couverture crème, accolé au même, à couverture noire. C’était dans le rayon d’une librairie supermarché comme il y en a de plus en plus. Bloomsbury, l’éditeur. Tiens, le même que Harry Potter. La couverture était séduisante, sobre et plutôt intrigante. Qu’était-ce donc ? Une histoire de magiciens dans l’Angleterre de la première moitié du XIXème siècle. Mais le lecteur n’aime pas les magiciens. Il avait donc reposé le livre sans s’en inquiéter plus que ça. Reste que les mauvaises habitudes sont tenaces. Internet, magazines, nombreux étaient ceux à évoquer "Jonathan Strange & Mr. Norrell" comme un chef-d’oeuvre aussi imaginatif qu’étonnant. Et la version poche était sortie. Le lecteur ne pouvait plus décemment y tenir. Les jours devenaient de plus en plus courts, les nuits de plus en plus froides. Aucun doute, l’hiver, ce foutu hiver approchait, alors autant en profiter et se coltiner ce massif pavé de mille pages en se disant qu’on avait mis le doigt sur quelque chose de nouveau. Surtout que Neil Gaiman himself encensait la chose sans prendre de gants. Le meilleur ouvrage fantastique publié depuis soixante dix ans. Rien que ça. Et Mervyn Peake ? Et J.R.R. Tolkien ? Tous les deux enfoncés ? Voyons ça.

La langue est belle, assurément. Susanne CLARKE maîtrise l’anglais à la mode XIXème siècle. C’est bien tourné, élégant et subtil. Elle prend son temps pour développer une intrigue touffue qui met en scène un monde historiquement exact, dans lequel la brusque réapparition de la magie change le destin de quelques nobles et/ou propriétaires terriens habitués à leurs conversations de salon et au naturel ordre des choses [la vision sociale du roman est d’ailleurs, au mieux, abjecte, mais passons]. On compare volontiers avec "Thomas le rimeur", de Kushner, mais c’est inexact. Là où le roman de KUSHNER est court et poétique, celui de Susanne Clarke s’enfle au-delà de toute mesure. Certes, la lanque est belle, on l’a vu, mais ça n’en fait pas pour autant un roman. Des personnages absents [et pourtant décrits pendant des pages et des pages], des situations nombreuses [toujours évoqués en dialogues bavards aussi soporifiques que pénibles] mais vaines, un fil narratif particulièrement baladeur qui passe de sous-intrigues en sous-intrigues sans que jamais ne se dessine une vision claire d’un ensemble cohérent, bref, il est évident que l’auteur, l’éditeur et les laudateurs se sont tous plantés. Mais non, ça n’est pas possible. Il faut s’accrocher.

Après deux cent pages, on commence à voir apparaître celui qui semble être le personnage principal : Jonathan Strange, qui devient aussitôt l’élève/ami de Mr Norrel, celui-là même à qui on doit le retour de la magie dans le royaume britannique. Là où Mr Norrell est jaloux de ses prérogatives et très attentif à éradiquer toute référence au roi sorcier Raven King [accessoirement le fondateur de la magie à une époque reculée], Strange, lui, est plutôt partisan d’étudier cette ancienne magie pour mieux la contrôler. Soit. Deux personnages ambivalents qui vont donc immanquablement finir par s’opposer l’un l’autre. Mais nous sommes dans un univers poli, se dit le lecteur, on y prend le thé, les sorts ne sont qu’à peine évoqués et jamais décrits. Pas de bataille sanglante ni d’événements violents. Tout est ordre et beauté, luxe et causeries vaines. De fait, Si Mr Norrel est assommant, Jonathan Strange l’est presque autant. C’est sans doute un truc d’écrivain, ça. Rendre les personnages aussi inconsistants que possible, au point que le lecteur a parfois envie qu’un général serbe s’immisce secrètement dans l’action pour bombarder quelques villages en hurlant des chansons à boire. Mais non. Fi de général serbe, fi de poésie à la Kushner comme on l’espérait. Juste un ennui profond et un croissant désintérêt pour une histoire qui ferait pourtant un excellent presse-livre. Accroche-toi, se dit le lecteur, passée la page 300, toute l’ampleur de ce diabolique scénario se dessinera peu à peu.

> Neuf décembre. Les gens meurent autour du lecteur.

Le coup de téléphone laisse le lecteur tout con. C’est la vie, les gens meurent. C’est comme ça. On n’y peut rien, même. Mais le lecteur n’a pas envie que les gens meurent. Surtout ceux qu’il aime. Pourquoi est-ce toujours les gens qu’il aime qui meurent et jamais Philippe Sollers ? La vie est mal foutue, voilà le problème. Et le jour où Philippe Sollers y passera, car il y passera c’est physique, le lecteur ira sans doute boire un verre au café tout proche de l’entrée du Père Lachaise. Et en levant son verre au ciel, il dira en souriant : "Pourvu que ça dure". Dans Jonathan Strange & Mr. Norrell aussi, les gens meurent. c’est la guerre, Les guerres, même, et pas n’importe lesquelles. Napoléoniennes, c’est pas rien. Les deux magiciens y participent comme ils peuvent. On lève des navires de pluie pour effrayer les Français en rade du port de Brest. Jonathan Strange passe même deux ans au Portugal à combattre les armées de l’usurpateur. Ce faisant, il réveille quelques guerilleros morts et les fait attaquer. Un scène qu’on n’a jamais vue nulle part en littérature. Prouesse technique stupéfiante, Susanne Clarke réussit à décrire toute la campagne avec un recul et un détachement étonnant. On s’y ennuie ferme. Pourtant, il y a des zombies. C’est bien, les zombies se dit le lecteur, ç’est amusant et ça coûte pas cher. mais comment Susanne Clarke réussit-elle à transformer ces réjouissances en mornes plats insipides ? Mystère.

Mais il n’y a pas que ça. Le premier exploit de Mr Norrell consiste à ramener d’entre les morts la femme d’un membre du gouvernement. Stupeur en Angleterre. La magie est de retour et elle fonctionne. Coup d’éclat qui vaudra à Mr Norrell d’être enfin pris au sérieux par les membres les plus éminents du gouvernement de Sa Majesté. Seul souci, le pacte que Norrell est obligé de passer (dans le plus grand secret) avec un habitant des mondes inférieurs pour ramener la jeune fille. Pacte là encore inédit en littérature, mais passons. C’est le point de départ et même l’épine dorsale (soyons fous) du roman. Les choses ne vont pas bien se passer et ce brave démon (mais en est-ce bien un ?) va grignoter de l’intérieur le bel édifice fondé par Norrell et Strange. Hypothèse passionnante, donc, mais noyée dans un tel océan de dialogues bavards, de descriptions monotones et d’action inexistante que le lecteur n’a d’autre choix que de tourner les pages, non par enthousiasme, mais par résignation. Allons voir au moins jusqu’à la page 465 pour voir s’il se passe enfin quelque chose. Mais ce faisant, le lecteur ne peut s’empêcher de penser à son ami disparu. A-t-il lu Jonathan Strange & Mr. Norrell ? Qu’en a-t-il pensé ? En est-il mort ?

> Quatorze décembre. La résignation est la base de la stabilité sociale.

Arrivé à la troisième partie du roman et à son dernier tiers [les choses sont bien faites], le lecteur n’a plus rien d’un révolutionnaire prêt à en découdre avec le pouvoir. Le pouvoir l’a bouffé, le pouvoir lui a dit que Jonathan Strange & Mr. Norrell était un excellent roman et le lecteur croit le pouvoir. Le pouvoir ne ment pas. Comment ce misérable et insignifiant lecteur pourrait avoir raison face à la splendeur du pouvoir ? D’autant que, il faut l’admettre, c’est vachement bien écrit Jonathan Strange & Mr. Norrell, le lecteur aurait presque envie de dire que ça chie à l’oeil, mais le lecteur est poli, alors il ne le dit pas. Dans les salons littéraires et éditoriaux que le lecteur fréquente avec assiduité, on murmure des choses sur le roman. Chef d’oeuvre, formidable, puissant, magique, ça déchire, excellent, très vendeur. Mais personne ne semble dire chiant, chiant comme la mort, chiant, chiant comme une intégrale de Francis Cabrel passée en boucle pendant treize heures dans un bus coincé sur l’A86. C’est le lecteur qui a tort, le livre est un chef-d’oeuvre. Mais pourquoi n’en a-t-il rien à foutre quand la femme de Strange meurt, permettant à ce dernier d’écrire enfin un livre sur le Raven King, livre destiné à enfoncer les idées reçues de son désormais rival Mr Norrell ? Pourquoi, hein pourquoi ? Mais c’est parce que le lecteur a décroché depuis longtemps. S’ils n’étaient pas aussi nombreux à clamer ici où là qu’on tient LE roman qui va faire mal, ça ferait longtemps que le lecteur aurait balancé le livre aux orties en soupirant et en se disant qu’on n’écrit pas un chef-d’oeuvre en se foutant de la gueule de son lecteur. Page 596, il va se passer quelque chose, c’est sûr.

> Vingt et un décembre. L’amour. C’est quoi l’amour ?

Histoire de se régaler d’un petit plaisir défendu, le lecteur se fait offrir "Festins secrets" de Pierre Jourde, formidable roman célinien par l’auteur du non moins formidable La littérature sans estomac. Le lecteur se demande ce que Pierre Jourde penserait de Jonathan Strange & Mr. Norrell, lui qui fustige l’entente markéto-éditoriale qui propose chaque jour de nouveaux auteurs aussi insignifiants que creux. Après un tel délice verbal (lui aussi vachement bien écrit, vachement bien maîtrisé, mais avec un vrai fond, un vrai propos, une vraie réflexion vertigineuse et une vraie mise en abîme de nos certitudes, ce qui, avouons-le, laisse Jonathan Strange & Mr. Norrell plusieurs kilomètres derrière), reprendre le roman de Susanne Clarke est un cauchemar. Page 700, il va se passer un truc qui va remettre en question toute ce que le lecteur a lu jusque là. Page 700. Rien, non. Raté, rendez-vous à la page 800. C’est vrai que l’on commence à se demander à quoi joue le démon (toujours dépeint comment un gentleman), mais ça ne va toujours nulle part. Et 800 pages pour aller nulle part, ça fait beaucoup.

> Trente et un décembre. A quoi bon ? A quoi bon quoi ? A quoi bon tout ?

Le lecteur a presque tout lu. Il y a vu une vague évocation de la guerre, un duel [poli] de magiciens tellement fatiguant qu’on voudrait les voir morts, la traîtrise d’un elfe/démon et il y a surtout entendu des riches parler de leurs soucis de santé. Or, le lecteur a bientôt trente trois ans et il doit bien l’admettre, il se contrefout des soucis de santé des riches anglais du dix-neuvième siècle. Ca l’amuserait s’il y avait un fond social réjouissant, une petite touche de Flaubert, mais pitié, non, pas ça, pas Jonathan Strange & Mr. Norrell. Page 950 et toujours rien. Un vide abyssal. Un néant tellement sombre qu’on en oublie la lumière. Pas d’histoire, pas de personnages, pas de technique narrative. Rien. Ah si, oui, le lecteur oubliait, c’est super bien écrit.

> Gueule de bois. Le roi est nu.

Mal au crâne, l’impression d’avoir un cendrier dans la gorge, l’aspirine qui n’arrange rien et le temps gris, gris, gris, désespérément gris. Le livre qui trône quelque part sur la moquette ravagée du salon. Belle soirée, donc. Autour du lecteur, ça dort encore, ça cuve, ça ronfle, ça a peut-être baisé, qui pouvait bien s’en soucier avec cette cascade d’alcool qui les a tous submergés aussi sûrement que le désert bouffe les dernières oasis namibiennes ? Le lecteur se fait un café, il s’empare de "Jonathan Strange & Mr. Norrell" et se dirige vers la cuisine où la buée masque un paysage de toute façon déprimant. La machine souffle comme une tuberculeuse fatiguée, mais le café passe. Tout va bien. Le lecteur peut terminer le livre en pensant à tous ces excellents romans qui l’ont laissé de marbre. Les mailles du réseau, aussi confus que vain, aussi mal fichu que puant avec son scénario inepte qui recycle les pires poncifs hollywodiens sans même s’en rendre compte. Ellis, Gibson, Williams, autant de chef-d’œuvres que le lecteur ne comprendra jamais. C’est la vie. C’est comme ça. Il repense à Simons LEYS et à "Les habits neufs du président Mao", manière audacieuse de signifier à l’époque aux crétins maoïstes que non, vraiment, regardez bien, votre idole n’a franchement rien d’un démocrate proche du peuple. Belle fable, que cette histoire de couturiers roublards qui parviennent à persuader le roi qu’ils sont en train de lui confectionner un habit d’un sublime indescriptible. Problème, seuls les gens intelligents sont capables de distinguer le tissu magique. Autour du roi, tout le monde s’extasie devant la qualité de l’étoffe et l’intelligence des motifs, mais ce pauvre roi, lui, ne voit rien d’autre que des ciseaux qui claquent dans le vide et des couturiers travaillant un matériau impalpable. Paniqué à l’idée d’être le seul à passer pour un idiot, le roi préfère le silence et la comédie. Et le voilà qui défile enfin, parfaitement nu, dans son bel habit d’apparat. Et la foule de clamer des vivats au passage du royal souverain. Quel magnifique manteau, quel superbe cape, jusqu’au moment béni ou un gamin, innocent et naturel, s’exclame “Mais, le roi est nu !”. Par la suite, il est évidemment impossible de mettre la main sur les couturiers et sur l’argent versé. Que s’est-il passé avec "Jonathan Strange & Mr. Norrell" ? Qui a bien pu faire croire à Neil Gaiman que ce livre était le meilleur ouvrage fantastique publié depuis soixante-dix ans ? Qui a réussi à mettre dans la tête des journalistes, lecteurs, critiques, éditeurs, qu’ils tenaient là un pur chef-d’oeuvre aussi magnifique que rentable ? A l’instar de Winston Smith [NDLR : le personnage principal de 1984 de George Orwell] qui finit par aimer son oppresseur et à admettre que oui, effectivement, c’est vrai et c’est même beau, deux et deux font cinq, le lecteur se dit avant tout que l’erreur est sienne. Que tout est de sa faute, que les références lui manquent, que sa culture est au mieux pitoyable, qu’il est incapable d’apprécier un texte un tant soi peu évolué. Mais le lecteur ne s’est pas tapé Vellum de Hal Duncan pour rien. Le lecteur a lu Joyce et il emmerde Susanne Clarke.


COMMANDER

Le café est prêt, le lecteur approche ses lèvres du liquide brûlant. C’est bon, c’est chaud. La cuisine est silencieuse et froide. Dehors, la brume se dissipe et laisse la place à une grisaille enveloppante. Mais le soleil perce, là-bas, vers l’Est. Une petite victoire personnelle alors que la moitié de la France vomit son champagne et que l’autre meurt sous les crédits impayés. Et le lecteur de boire lentement son café, savourant chaque gorgée et finissant par poser sa tasse au milieu des cadavres de bouteilles en soupirant. Le roi est nu.

Le roi est tout à fait à poil.

Le roi est gras et même un peu vérolé. Le lecteur retourne le livre, relit les éloges fonctionnelles qu’on y imprime en quatrième de couverture et jette un oeil sur la cheminée qui fume encore.

Le roi est nu, mais il est combustible.