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Publié le 04/12/2010

Kadath. Le Guide de la Cité Inconnue

ÉD. MNÉMOS / OUROBORES, NOV. 2010

Par Nébal

Parallèlement à la nouvelle traduction des Contrées du Rêve d’Howard Phillips Lovecraft par David Camus, les éditions Mnémos enrichissent leur collection « Ourobores » d’un nouvel ouvrage consacré à la fameuse ville de Kadath, objet de la quête onirique de Randolph Carter. Étrange objet que voilà, quelque part entre beau livre (en couleurs, s’il vous plaît !), encyclopédie imaginaire, recueil de nouvelles et supplément de jeu de rôles…


Cinq rêveurs sont nos guides dans la Cité Inconnue, la Cité des dieux, la Cité des Très Hauts, tout au nord des Contrées du Rêve ; Kadath la mystérieuse, dont Lovecraft a fait l’objet d’une de ses plus fameuses nouvelles – l’extraordinaire « La Quête onirique de Kadath l’Inconnue » –, mais sans s’étendre vraiment sur la description de la cité en elle-même. Aussi a-t-il laissé le champ libre à une multitude d’interprétations, qui, pour ne pas être forcément du goût des lovecraftiens les plus orthodoxes, pour lesquels seule compte la parole du Maître de Providence, ont néanmoins de quoi séduire les esprits plus ouverts.

Cinq rêveurs, donc. Le premier – et le seul dont le nom figure sur la couverture, étonnant privilège – est Nicolas Fructus, l’illustrateur, qui emprunte ici les traits d’Auguste Philistin, le rêveur éveillé, peintre et cartographe. N’y allons pas par quatre chemins : il livre un travail absolument magnifique, superbement mis en valeur par une très belle maquette. Certes, ce Kadath coûte cher (36 €), mais il n’y a pas tromperie sur la marchandise : c’est vraiment de la belle ouvrage.

Les quatre autres rêveurs sont responsables des textes. Plutôt que de les citer par ordre alphabétique, ainsi que le fait le volume dans ses crédits, il semble plus pertinent de les classer en fonction des procédés mis en œuvre. Deux d’entre eux font effectivement fonction de guides, et livrent probablement les textes les plus intéressants de l’ensemble.

Citons tout d’abord Raphaël Granier de Cassagnac, ici l’Innomé, le voyageur, le vagabond, qui joue son propre rôle et compile l’ensemble des textes du recueil. « Le Témoignage de l’Innomé », dès lors, prend des allures de « fil rouge », faisant le lien entre les différents rêveurs. Mais le vagabond – à l’origine du projet du Guide – est aussi un de ceux qui arpentent le plus Kadath et ses quartiers, et, dès lors, nous en offrent un aperçu des plus saisissants, riche en détails.

Mais le récit le plus réussi est probablement celui de Mélanie Fazi, qui endosse ici la personnalité de sœur Aliénor, la Mère éternelle, la Toujours Féconde. Cette Bénédictine du Moyen-Âge, perpétuellement enceinte, est obsédée par le sort des dieux de Kadath. Son récit, très mélancolique, a tout d’une apocalypse lente, mêlée d’un incorrigible optimisme final qui ne l’en rend que plus touchant. Elle aussi, à la recherche des dieux, dont elle a vu le visage sur le mont Ngranek, arpente Kadath et les Contrées du Rêve, et se montre un guide efficace. « L’Évangile selon Aliénor » est probablement le texte le plus subtil du recueil, tout en en remplissant parfaitement les objectifs les plus « pratiques ». Joli tour de force.

Les deux textes restants ont en commun de mettre davantage l’accent sur la narration, quand bien même ils servent toujours de prétexte à errer en Kadath ; il témoignent aussi, dans un sens, d’une certaine « mégalomanie » (ou prise de risque…), dans la mesure où les auteurs incarnent cette fois des personnages créés par Lovecraft lui-même, et non des moindres…

Laurent Poujois, ainsi, devient le temps d’un rêve un certain Abd al-Azrad, le Saigneur, Seigneur du Lazaret. On reconnaît sans peine l’auteur du tristement célèbre Necronomicon dans le narrateur du « Kitab du Saigneur », écrivant son livre sur la peau d’un Hyperboréen chuchoteur. Le récit, fragmentaire, est très réussi et tout à fait passionnant ; le personnage d’Abd est un beau portrait de rebelle tragique, plus complexe qu’on ne l’imagine à première vue, et son histoire abonde en scènes marquantes.

C’est hélas moins vrai en ce qui concerne David Camus, le traducteur des Contrées du Rêve, qui a pour sa part choisi « d’incarner » – ou plutôt de « traduire » – Randolph Carter, le héros de Lovecraft, ici auteur supposé d’une nouvelle… dont le héros est un certain HPL. L’idée en soi n’est pas mauvaise, et quelques séquences sont correctes ; mais le traitement global, hélas, est nettement moins convaincant : la plume est fade, voire maladroite ; HPL n’a pas de personnalité, tantôt accro de la gâchette (?), tantôt mauvais pastiche du K. du Château de Kafka (l’auteur, en fin de récit, se sent obligé de préciser que les références abondent…). Qui plus est, ce texte est sans conteste le moins utile pour décrire Kadath, et celui qui s’intègre le moins bien à l’ensemble du volume… À n’en pas douter, « L’Inédit de Carter » est le point faible de ce Guide.

Pour des raisons d’ordre pratique, les « nouvelles » ont été présentées ici de manière « séparée ». Il est effectivement possible de les lire ainsi, grâce à un système de renvois. Mais ce n’est pas de la sorte qu’elles nous sont offertes dans l’ouvrage : les quatre récits s’emboîtent les uns dans les autres, au mépris de la chronologie, mais en fonction d’une seule logique interne, permettant de diviser le volume en trois parties (les rêves, les dieux et les quêtes). Vu de loin, cela paraît assez déstabilisant, mais c’est pourtant sans doute la meilleure manière de lire ce Kadath, prévu pour fonctionner ainsi. Les textes se répondent remarquablement bien dans l’ensemble, et la logique interne de l’ensemble ne saurait faire de doute.

Il est cependant une autre chose qui peut effrayer à première vue le lecteur non averti, et lui donner l’impression d’une lecture « malaisée » : l’abondance des commentaires et annotations en marge. Ici, nous pénétrons dans la dimension la plus « rôlistique » de ce volume. Régulièrement, en effet, quand des lieux ou des personnages sont mentionnés, ils se voient attribuer quelques lignes spécifiques ou une carte en marge, ainsi que deux notes : une de « folie », et une de « mythe ». Les joueurs de L’Appel de Cthulhu ou de Cthulhu système « Gumshoe » apprécieront tout particulièrement l’attention, ce qui n’empêchera pas les autres d’y jeter un coup d’œil. On s’y fait très vite, et cela ne vient en rien gêner la lecture, de toute façon aérée par l’abondance des cartes et illustrations.

Bilan très largement positif, donc, pour ce Kadath, si l’on excepte le bémol concernant « L’Inédit de Carter ». Mais on précisera cependant que cet ouvrage, à l’évidence, ne s’adresse pas à n’importe quel public. D’une part, en effet, il nécessite de connaître un minimum l’œuvre lovecraftienne, et notamment Les Contrées du Rêve (la sortie concomitante des deux ouvrages ne doit rien au hasard), même si les auteurs font de leur mieux pour rappeler ici l’essentiel. D’autre part, il s’agit d’un ouvrage respectant l’œuvre lovecraftienne, cela ne fait aucun doute, mais prenant néanmoins des libertés avec elle, suffisamment en tout cas pour faire hurler les puristes… En somme, pour apprécier véritablement Kadath, il faut être lovecraftien, sans être intégriste ; et sans doute la pratique du jeu de rôles est-elle une bonne idée, accessoirement…


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Très bel ouvrage à la croisée de l’artbook, de la littérature et du jeu de rôles, Kadath. Le Guide de la Cité Inconnue est une incontestable réussite. Les amateurs de Lovecraft – du moins les plus ouverts d’entre eux –, et a fortiori les rôlistes, ne manqueront pas de se régaler à arpenter en compagnie des cinq rêveurs la Cité des Très Hauts. Un objet livresque non identifié qui mérite qu’on s’y arrête, projet un peu dingue mais maîtrisé de bout en bout, et en définitive assez épatant.