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Publié le 05/07/2009

Kane : L’intégrale 3/3 de Karl Edward WAGNER

DENOËL / LUNES D’ENCRE, MAI 2009

Par K2R2

Avec ce troisième opus, Lunes d’encre boucle enfin l’intégrale du cycle de Kane. Au menu : neuf nouvelles, un poème, quelques fragments d’un roman en gestation et un texte du maître himself expliquant la genèse de son héros. Cet ultime volume de l’intégrale consacrée à ce fascinant mais finalement peu populaire rival de Conan (tout du moins si l’on s’en tient aux chiffres de vente) est, d’une part, l’occasion de se réjouir étant donné que Karl Edward Wagner excelle tout particulièrement dans l’art de la nouvelle, mais également l’occasion de dresser le bilan d’une partie conséquente de l’œuvre wagnérienne.


Commençons tout d’abord ce copieux menu par les nouvelles. Neuf textes inédits composent ce recueil et permettent de suivre le parcours de Kane des âges les plus obscurs de la Terre jusqu’à nos jours. Le lecteur néophyte pourra paraître surpris, mais n’oublions pas que Kane est immortel et que le temps est sans effet sur son apparence physique et sur ses capacités intellectuelles.

« Le nid du corbeau » est très certainement la nouvelle la plus réussie de ce volume. On y découvre un Kane en déroute, pourchassé par une troupe de mercenaires commandée par un capitaine impitoyable, prêt à tout pour ramener, mort ou vif, le corps de notre héros acculé. Accompagné de quelques survivants, Kane trouve refuge dans une ancienne auberge, qu’il a par le passé dévastée et en partie brûlée. Il y retrouve évidemment quelques vieilles connaissances, qui découvrent avec effroi que leur pire cauchemar est de retour. Hélas, notre brigand se trouve pris au piège dans l’auberge et cerné par les chasseurs de prime. Ajoutez à cela une femme prête à tout pour se venger, un démon assoiffé de sang et une petite fille qui n’a rien demandé à personne, secouez bien fort, agrémentez d’une touche de gothique et vous obtenez un texte incroyablement efficace, qu’un certain Dr Faust n’aurait pas renié.

Dans une veine totalement différente, mais qualitativement tout aussi impressionnante, Karl Edward Wagner explore dans le second texte, intitulé « Réflexions pour l’hiver de mon âme », le mythe du loup garou, avec une certaine réussite. A nouveau pourchassé par une troupe de tueurs bien décidée à se venger de quelques-uns de ses forfaits, Kane se réfugie, alors qu’il est assailli par un violent blizzard, dans le château d’un petit seigneur qui prend là ses quartiers d’hiver. Une fois la tempête assagie, Kane découvre que ses poursuivants ont été décimés par une violente meute de loups. Tout irait pour le mieux si au cours d’une partie de chasse, les gens du château n’avaient également essuyé une attaque de loups d’une rare violence, au cours de laquelle plusieurs chassseurs trouvèrent la mort. Le début d’un combat sanglant contre un puissant loup-garou, qui par malheur a croisé le chemin de Kane. Il s’en faut cependant de peu pour que ce dernier ne voit sa dernière heure sonner. Une nouvelle tragique, dans laquelle les sentiments de Kane se révèlent comme rarement.

Dans la « La froide lumière », troisième morceau de choix de cet ultime volume, notre héros est pourchassé par une bande de « croisés » fanatiques, dont l’entreprise consiste, en toute simplicité, à débarrasser le monde du mal ; dont, il faut bien le rappeler, Kane est l’un des plus illustres représentants. Commence alors une chasse à l’homme, où la proie se transforme rapidement en prédateur. Cette nouvelle est assez symptomatique de la personnalité de Kane, un héros qui parfois s’abandonne à une certaine mélancolie, voire au nihilisme, pour ensuite reprendre le dessus et retourner vers le monde des vivants avec une hargne accrue. L’auteur s’autorise au fil du texte quelques réflexions sur la notion de « mal », simples mais pas simplistes, qui donnent un relief tout particulier à cette nouvelle.
Suivent alors deux nouvelles de facture plus classique dont on retiendra finalement le plutôt plaisant « Mirage », qui, sans révolutionner le genre, se laisse lire agréablement, puisqu’après avoir réglé son compte à un loup garou, Kane manque tomber sous la coupe d’une vampire. Une fois n’est pas coutume, « L’autre » est une nouvelle à chute teintée d’humour noir et de cynisme, qui démontre une fois de plus le farouche esprit d’indépendance de Kane et sa violence extrême. Le texte suivant, « La touche gothique », a de quoi étonner puisque l’on assiste à un véritable cross-over dans lequel Kane fait appel aux talents d’un certain Elric et de son épée Stormbringer. Les fans d’Elric en seront d’ailleurs pour leur frais tant le personnage de Moorcock apparaît peu à son avantage dans cette nouvelle. Le résultat a, en outre, de quoi laisser dubitatif.

Les trois dernières nouvelles marquent une rupture radicale avec l’univers classique de Kane. Oubliez la Sword & Sorcery, les épées d’un demi quintal et les armures en cuir bouilli, Kane roule désormais en Harley Davidson, porte un blouson de cuir noir, une bonne paire de santiags et deale de la dope d’excellente qualité. Finalement rien d’étonnant à cela, l’homme a toujours su vivre avec son temps et profiter des meilleures opportunités. Dans « Lacunes » et « Dans les tréfonds de l’entrepôt Acme », Kane fait preuve d’une étonnante discretion et le côté pornographie de ces deux textes est pour le moins discutable. En revanche, « Tout d’abord, juste un spectre » est nettement plus convaincant. Ce texte en grande partie autobiographique se déroule à Londres, à l’occasion d’une convention mondiale de science-fiction à laquelle doit participer le personnage principal de la nouvelle. On y croise nombre de personnalités du fandom, sous un nom différent évidemment, et un Kane un peu plus présent, accompagné de sa propre fille (Joli clin d’oeil au passage). Des écrivains de SF sur le retour, quelques punks, deux ou trois gothiques, Satan en personne et quelques démons de seconde zone, il y a du beau monde pour assister au final des aventures de Kane. Il fallait au moins cela, ainsi qu’une bonne dose d’humour et de second degré, pour compenser la trame assez lâche de cette nouvelle finalement plutôt réussie.

Comme toute édition qui se respecte, ce volume contient quelques bonus. On passera une fois de plus sur l’épouvantable tentative de poésie qui nous est gracieusement offerte par l’auteur. Soyons honnête, cet exercice supporte difficilement l’épreuve de la traduction, sans pour autant que l’excellent travail de Patrick Marcel puisse être d’une quelconque façon remis en cause ; cela dit, il est fort probable que le texte original ne soit pas d’une qualité extraordinaire. Autre amuse-gueule vite consommé, les fragments d’un projet de roman (qui aurait été le quatrième) sont trop légers pour que l’on puisse en dire quoi que ce soit. Déjà plus sympathique, la version de jeunesse de l’excellente nouvelle « Lynortis », que l’on a pu lire dans le second volume de l’intégrale, donne un aperçu extrêmement précieux du travail d’écriture accompli par l’auteur pour transformer un texte mineur en petit bijou de nouvelle. Littérairement, évidemment, cette version alternative ne soutient pas la comparaison et n’a de mérite que si elle est lue en parallèle de la version définitive. Enfin, on lira avec grand plaisir « Kane, passé et avenir », un court article dans lequel l’auteur revient sur la genèse de Kane et nous éclaire sur les influences littéraires qui ont pu, consciemment ou inconsciemment, guider son travail. On y apprend notamment que Kane doit moins au Conan de Robert E. Howard, qu’au Melmoth de Charles Mathurin, et que l’auteur qualifiait son œuvre de « gothique sous acide ». Une terminologie qui, au regard de ces trois volumes hauts en couleur, paraît convenir à merveille.


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L’édition d’œuvres intégrales comporte toujours un risque pour l’éditeur, à fortiori lorsque l’auteur et le héros sont rigoureusement inconnus du public. Ceci explique probablement les chiffres de vente assez décevants des deux premiers volumes de Kane.
C’est la raison pour laquelle on ne saurait trop saluer l’obstination salutaire de Lunes d’encre, qui persiste à croire en la bonne étoile de Kane et de Karl Edward Wagner. Au vu de la qualité de l’ensemble, on se dit que l’éditeur a bien raison - et que les lecteurs ont bien tort de bouder.