EN BREF

 
VOS LIVRES DANS LA BOITE AU LETTRES !




En commandant vos livres sur Amazon.fr vous faites des économies [-5%] et vous participez au financement du site car le Cafard cosmique reçoit une petite commission sur les ventes.

Le livre le plus acheté
en mai 2010 :
Janua Vera +
de Jean-Philippe Jaworski
aux Ed. Moutons Électriques

 

A VOIR AUSSI

Publié le 01/09/2008

« Kane : l’intégrale 2/3 » de Karl Edward WAGNER

INEDIT, DENOËL / LUNES D’ENCRE, JUIN 2008

Par K2R2

Il est de retour ! Le barbare le plus sévèrement burné d’Aquilonie après Conan, le méchant le plus cruel de l’empire après Dark Vador, le guerrier roux le plus chevelu du Saint Empire romain germanique après Barberousse est revenu botter l’arrière-train des lecteurs endormis, dans le second volet de l’intégrale que lui consacre la collection Lunes d’encre. Au menu : du sang, des tripes et des larmes. Le tout relevé d’un soupçon d’aventure épique, de magie noire, de meurtres en tous genres, de jeunes femmes légèrement vêtues et même d’un peu de poésie. Que demande le peuple nom d’une pipe ? ...... Une chope de bière ? Tant mieux, il y en a aussi.


Soyons bref, mais soyons précis. Le second volume de cette intégrale comprend un roman, Le château d’outrenuit [Darkness weaves], qui chronologiquement est le premier roman à propos de Kane a avoir été écrit par Karl Edouard WAGNER, ainsi que six nouvelles et un poème bon pour la poubelle [oui, je sais, c’est un peu expéditif comme jugement, mais l’objet du délit n’a que difficilement survécu à l’épreuve de la traduction]. Afin de lever tout malentendu, sachez que les textes de Kane, romans ou nouvelles, peuvent se lire indépendamment et dans n’importe quel ordre, la chronologie ne s’en trouvera pas malmenée outre-mesure.

Le château d’outrenuit est un roman fort moyen, qui certes comporte son lot de bons moments, mais qui pourtant fait pâle figure face aux six nouvelles qui lui succèdent et que nous évoquerons plus longuement un peu plus loin. Karl Édouard WAGNER y explore une face cachée de son héros au destin multi-millénaire, celle du pirate impitoyable qui ravagea les eaux des mers d’Occident et les îles de Thovnosie voilà près de deux siècles.
Kane revient en ces lieux un peu par hasard, alors que son nom est désormais entré dans la légende et hante les contes sanguinaires que l’on raconte aux petits Thovnosiens lorsqu’ils refusent de manger leur soupe ou d’aller se coucher.

Engagé par l’un des sbires d’Efrel, impératrice déchue qui règne dans l’ombre sur l’île de Pelline, Kane doit prendre la tête de l’armée qui conduira à la ruine de l’empire du puissant Nétisten Maril, autrefois époux de la belle mais maléfique Efrel. Honteusement cocufié, l’empereur fit subir à cette dernière de tels sévices qu’elle fut laissée pour morte et à jamais défigurée [mais il faut dire que cette dernière complotait également derrière son dos pour renverser son trône]. Folle de rage, Efrel a juré de se venger et de faire périr à jamais la lignée des Nétisten. On dit que la sombre reine fut engendrée par l’accouplement de sa mère, humaine, avec un démon sorti tout droit des pires cauchemars d’un autre petit Pellenite qui refusait encore et toujours de manger sa soupe. Malgré une alliance passée avec les puissances occultes, les augures lui ont révélé que seul Kane pourrait mener son armée à la victoire.
Ainsi, le farouche et cruel guerrier, accompagné de son pote Arbas, assassin philosophe de son état, s’engage aux côtés d’une reine déchue, monstrueusement maléfique, instable et folle à lier. Il faudra rien moins que les talents de stratège et de tacticien hors pair de Kane pour venir à bout de la plus puissante flotte des mers occidentales. Quel joueur ce Kane !

Honnêtement, tout ceci n’est pas très original et fleure bon la cascade de clichés et de ficelles narratives à trois francs six sous. Si seulement c’était bien écrit.... même pas ! Paradoxalement, l’ensemble fonctionne assez bien et demeure tout à fait divertissant, grâce à quelques clins d’oeil habilement placés, mais aussi et surtout grâce au personnage de Kane, qui soutient de bout en bout cette histoire bancale. Reconnaissons tout de même à l’auteur, un certain sens du rythme et du récit enlevé [batailles épiques, trahisons en tous genres, meurtres et torture à la bonne franquette.... on ne peut pas dire que l’on s’ennuie en compagnie de Kane].
A noter que l’on apprendra quelques révélations sur les origines de Kane, qui sans doute étaient déjà apparues comme une évidence aux lecteurs les plus avertis ; enfin, ceux qui ont un minimum de culture et d’instruction concernant les mythes les plus anciens de l’humanité.

Une fois les trois cents premières pages avalées [je passe sur la tentative avortée de poésie] nous voilà prêts à affronter le Karl Édouard WAGNER nouvelliste ; et on se plaît à espérer à la lecture du premier texte.

Lame de fond est une nouvelle habilement construite dans laquelle on découvre une nouvelle facette de Kane, celle du sorcier versé dans les plus grands secrets de la magie noire. L’auteur s’amuse à y écorner un brin l’image de son héros, que l’on croyait si cruel et insensible, mais qui démontre une certaine capacité d’attachement. La chute est très bien amenée, même si je persiste à penser que neuf lecteurs sur dix l’auront pressentie. Cette exploration de la personnalité complexe et protéiforme de Kane est encore plus évidente dans la seconde nouvelle. Deux soleils au couchant est sans doute l’un des textes les plus réussis de ce recueil. Plus intime, il laisse place à une certaine introspection lorsque le héros et son compagnon de voyage entament au coin du feu une conversation sur les qualités respectives de leurs races. Kane fait face à l’un des derniers géants de ce monde, un être dont la lignée disparaît inexorablement face à l’expansion implacable d’une humanité comparée, à peu de choses près, à un cancer qui envahirait la surface de la Terre.

« Que ta race est fragile ! Retirez ses béquilles à l’homme et il est incapable de résister face au monde.

Ne simplifie pas grossièrement, contra Kane. L’humanité deviendra maîtresse de ce monde. En quelques siècles à peine, j’ai vu notre civilisation passer d’un paradis stérile, de tribus barbares dispersées à un vaste empire en expansion de villes, de villages et de fermes. Nous sommes la civilisation à l’essor le plus rapide apparue en ce monde.
Uniquement parce que l’humanité a volé sa civilisation aux ruines de races meilleures qui l’ont précédée. La civilisation humaine est un parasite... une moisissure colorée qui tire sa vitalité du génie mort sur le cadavre duquel elle prospère !
Des races plus sages je te l’accorde. Mais c’est l’humanité qui a survécu, pas les races anciennes de la Terre. C’est une mesure de l’adaptabilité de l’homme qu’il ait su tirer des civilisations pré-humaines un savoir sans prix pour le progrès de sa propre race. Carsultyale s’est ainsi élevée, passant d’un village de pêcheur à la plus grande ville du monde connu. La connaissance qu’elle a redécouverte a modelé l’émergence de l’humanité vers sa situation actuelle.
[...]
Civilisation ! Tu vantes ça comme la réussite majeure de l’humanité ! Ce n’est rien... Une simple conséquence de la faiblesse humaine ! L’homme est une créature trop frêle, indigne de vivre dans son environnement. Il doit en fait s’appuyer sur sa civilisation, ses connaissances. Ma race a appris à vivre dans le monde réel, à se fondre avec notre environnement. Nous n’avons pas besoin de civilisation. L’homme est un estropié qui exhibe ses infirmités, s’enorgueillit de ses béquilles. Vous vous retirez derrière les murs de votre civilisation parce que vous êtes trop faible pour affronter la nature comme un élément de l’environnement normal. Au lieu de vivre en association avec la nature, l’homme se cache derrière sa civilisation, maudit et défie la vie véritable, déforme son environnement pour qu’il convienne à ses propres manques. Prenez garde que votre environnement ne riposte pas à tous vos blasphèmes, car ce jour-là, l’humanité s’éteindra, comme l’accident de la nature qu’est l’homme ! »


La muse obscure est une nouvelle fois l’occasion de découvrir une facette inédite de Kane, celle du mécène amateur de littérature et de poésie. Notre héros y apparaît cultivé, patient, attentif, voire même amical. Le texte demeure fort classique en apparence [surtout dans une seconde partie, qui relève d’une veine plus horrifique], mais l’ambiance est tout à fait excellente.
Le dernier chant de Valdèse est également une nouvelle fort plaisante, dans laquelle Kane ne fait qu’une brève apparition, c’est un conte assez sombre à l’atmosphère formidable, quasiment cinématographique.
Miséricorde est une histoire de vengeance beaucoup plus classique que Valdèse, puisque Kane est chargé de pénétrer dans une forteresse inexpugnable afin de rapporter les têtes d’une fratrie de quatre malandrins de la pire espèce. C’est sans surprise, mais plus qu’efficace. WAGNER se laisse aller parfois à la surenchère de mauvais goût sans justification précise, mais visiblement même l’auteur se laisse parfois prendre à son propre jeu. Le recueil se termine par Lynortis, petite perle de nouvelle qui exploite toute la quintessence du personnage de Kane. C’est sombre sans être glauque, c’est parfois même subtil et assurément étrangement envoûtant. Ce retour sur les vestiges d’une bataille titanesque et incroyablement sanglante est l’occasion d’une réflexion sur la guerre d’une rare lucidité. Etonnante et magnifique conclusion à cette brochette de nouvelles plus que convaincantes.

« Nous sommes des soldats des deux camps de cette bataille... et ne sommes-nous pas mutilés de même ? Les soldats ne gagnent jamais, dans aucune bataille. Seuls leurs chefs sont victorieux. Les soldats se battent et souffrent ; certains vivent, d’autres meurent. Beaucoup, comme nous, ne meurent pas tout à fait, mais doivent continuer à vivre comme des misérables épaves humaines, tandis que nos chefs vieillissent dans le luxe que nos souffrances leur ont remportées. Les généraux et les princes vivent dans la gloire, mais le soldat meurt dans la douleur ».


COMMANDER

Honnêtement, bien que plutôt convaincu par le premier tome des aventures de Kane, je n’attendais pas Karl Edouard WAGNER à ce niveau. Certes, l’auteur n’est pas le plus formidable des romanciers, mais ses nouvelles sont d’une très grande qualité. Son écriture simple et sans fioriture s’adapte bien à des intrigues plus resserrées et son sens de la narration semble s’y épanouir bien davantage.

L’étonnant personnage de Kane y prend toute sa mesure et gagne en consistance, en complexité. Si le troisième volume, essentiellement constitué de nouvelles, est du même calibre il faudra m’en réserver une caisse messieurs de chez Denoël.