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Publié le 04/10/2009

L’Aile tatouée de Mircea Cartarescu

[Orbitor - aripa dreapta, 2007]

ED. DENOËL / DENOËL & D’AILLEURS, AOÛT 2009

Par Nathrakh

Avec L’Aile tatouée, Mircea Cartarescu achève le fascinant projet littéraire Orbitor, grande oeuvre qui ne cherche rien moins que d’explorer, sous l’angle de l’onirisme le plus radical, la vie et l’inconscient de son créateur. Orbitor, par son imagination débridée, son écriture jonglant avec l’abstraction mystique et la laideur d’une humanité miséreuse, la beauté du monde et l’évocation de l’enfance et de ses fantasmes, constitue l’un des sommets de la littérature contemporaine. Un véritable livre-monde.


Après le Bucarest des années 30 et les ravages de la seconde guerre mondiale dans Orbitor, après les années 50-60 dans L’Oeil en feu, nous voici en 1989 ; la fin du régime communiste roumain sert de toile de fond à L’Aile tatouée, et la « réalité » de tremplin à la peinture de grands tableaux oniriques. Cartarescu n’hésite pas à prendre le moindre détail pour en faire l’élément majeur d’un autre univers, celui du fantasme, du rêve qui devient, grâce à l’écriture, plus réel que la misère quotidienne sous Ceausescu. Comme dans ses deux précédents livres, l’évocation de l’enfance tient une place primordiale. Le jeune Mircea, naïf mais libre d’explorer Bucarest sans contraintes, développe son univers personnel : grâce aux discours mystiques et apocalyptiques de son ami Herman, l’alcoolique au dos courbé qui expose dans son appartement un énorme tableau de Monsù Desiderio (peintre de paysages post-apocalyptiques, où l’homme n’est rien et où l’on ne voit que des bâtiments immenses et des dizaines de statues), et à la figure féminine, idolâtrée — le corps de la mère tout d’abord, personnage protecteur toujours présent dans les rêves de Mircea, puis ces jeunes filles croisées dans les rues de Bucarest, moqueuses et mystérieuses pour l’enfant qui ne les comprend pas.

Cet univers personnel se développe autour de la ville de Bucarest, dont l’architecture est amplement décrite et recréée à travers une recherche d’onirisme et l’oubli de la « réalité ». Tout dans cette œuvre se caractérise par l’imaginaire de Cartarescu, qui tourne autour de quelques motifs : le corps féminin, mais surtout le papillon, symbole de l’œuvre écrite, de l’âme, de l’envol vers quelque chose d’« autre ». Cet onirisme explore et contamine Bucarest. Les innombrables statues de la ville se réveillent la nuit et arpentent les rues : voir ces Lénine, ces héros de la patrie roumaine et autres figures mythiques complétement désoeuvrées alors que la révolution a lieu à quelques pas de là constitue une image d’une poèsie intense ; c’est cela que Cartarescu accumule le long des pages de son livre et c’est cette intensité poétique presque constante qu’il maintient, avec succès.

Dès lors, la perspective d’une narration plus globale paraît s’effacer devant ces nombreuses descriptions d’une abstraction rarement atteinte en littérature. C’est un constat que l’on pourrait faire pour l’ensemble d’Orbitor : non pas un roman, mais plutôt un long poème en prose, où les chapitres se suivent sans (en apparence, seulement) avoir aucun lien logique. Lire L’Aile tatouée sans ses autres frères-livres serait une erreur et il faut, dès lors, le juger à la lumière d’Orbitor et de L’Oeil en feu. En gardant à l’esprit ces deux livres, des symboles, des paysages, des personnages reviennent, ne serait-ce qu’un instant. Parfois, Cartarescu entreprend une longue digression narrative dans un cadre complètement étranger au reste du livre : dans L’Aile tatouée, c’est la vie d’un jeune aristocrate dans les Alpes italiennes, lointain ancêtre de Mircea, dont la famille s’est spécialisée, une lubie de l’un de ses ancêtres, dans l’élevage des vers à soie et leur exploitation ; ce jeune aristocrate va connaître un destin très particulier, et très comparable à celui de Mircea... Chez Cartarescu, on peut penser que le projet littéraire dépasse la littérature elle-même et crée, véritablement, un autre univers, dont la genèse et l’apocalypse nous sont contés. Cet onirisme extrême rend la chose possible. Peu à peu, tout devient clair et se révèle, et ce qui paraissait être un refus de narration devient une narration entièrement guidée par le principe onirique.

L’Aile tatouée, en tant que partie d’Orbitor, pourrait toutefois se révéler le livre le plus accessible de cette « trilogie ». Le contexte historique et politique de la Roumanie de l’époque ainsi que la misère des Roumains sous Ceausescu dont les rêves de grandeur, symbolisés par la construction de la Maison du Peuple, présence effrayante dominant Bucarest, occupent une place importante. La révolution roumaine et l’effondrement de la République socialiste de Roumanie sont aussi largement traités, bien que de manière très hétérodoxe, comme seul Cartarescu peut le faire. Mais, à la différence d’Orbitor et de L’Oeil en feu, L’Aile tatouée laisse une place importante à l’humour. C’est l’humour de ceux qui subissent la présence de l’autorité à tous les instants de la vie, ridiculisant les membres de la Securitate et les figures d’Elena et de Nicolae Ceausescu. Cet humour trouve son apogée dans un long chapitre qui évoque un grand pan de l’histoire de la Roumanie communiste, qui revisite certains mythes et le quotidien des Roumains à cette époque, touchant presque, là encore, à un certain onirisme absurde tout à fait jouissif.


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Œuvre folle à l’onirisme sans limites, Orbitor, conclue avec L’Aile tatouée, rejoint sans difficulté À la recherche du temps perdu de Marcel Proust ou Ulysse de James Joyce, que ce soit dans son projet — l’exploration d’une vie et d’un monde sous l’angle de l’onirisme — que dans son travail sur la langue.