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Publié le 06/09/2009

L’Homme qui s’arrêta, Journaux ultimes de Philippe Curval

ED. LA VOLTE, MAI 2009

Par Goldeneyes

« Philippe Curval aura 1000 ans en 2929 », annonce avec une délicatesse toute respectueuse la quatrième de couverture de l’Homme qui s’arrêta, Journaux ultimes , recueil de nouvelles paru chez La Volte. Et la marque de respect ne peut que s’imposer : car ils ne sont pas nombreux, les écrivains de science-fiction, à occuper une place de choix au sein de l’imaginaire francophone depuis plus de cinquante ans et à poursuivre, infatigables révélateurs, leur labeur de créateurs. Au seuil de ses huit décennies, avec la sagacité et la perspicacité qu’on lui connaît, Philippe Curval nous livre dix textes intemporels sur fond de préoccupations existentielles. Dix perles rares inextricablement liées par des thématiques souterraines intensément humaines.


L’homme qui s’arrêta.
L’incipit, radical, peut surprendre lorsque l’on connaît la volonté affirmée de Philipe Curval d’entretenir le mouvement, la dynamique au sein de son œuvre. Journaux ultimes. Il y a quelque chose de grave, de tout à fait solennel dans ces formulations bien choisies. De définitif, aussi. D’irrévocable. La fin de tout mouvement. La suspension du temps. Un état qui définit parfaitement le devenir des personnages mis en scène par l’écrivain au fil de ses dix nouvelles. Car en dépit de leurs gesticulations, en dépit de leur tentative de poursuivre la vie, de la recréer, de la consommer, de la consumer, à un moment ou à un autre, la fin s’impose, inhérente à l’existence. Toutes les nouvelles du recueil sont donc placées sous ce sceau mortuaire et évoluent à l’ombre d’une pesante confrontation qui oppose le vivant à la loi du déterminisme. Que la mort soit achoppement, alliée, ennemie, réussite esthétique ou bien libération, elle incarne la limite ultime des hommes, la convergence de toutes leurs actions.

Dans ces conditions, « Pourquoi ressusciter ? » Question légitime que se pose le père du narrateur de la nouvelle éponyme. Les desseins du narrateur pourraient refléter quelque noblesse : ressusciter un proche pour renouer des liens affectifs rompus trop tôt par la mort… Il n’en est rien. Car ici, seule la vengeance prévaut. Ayant souffert du joug d’un père tyrannique qui le martyrisait dans sa jeunesse, le narrateur veut lui redonner vie dans le but d’éprouver le caractère prédestiné de leurs relations conflictuelles, mais surtout pour infliger à l’être abhorré le lot de souffrances subies par le passé. Ce détournement du caractère sacré de la résurrection surprend autant qu’il harponne. Mais à tout mal, une cause. Et lorsque le père se dévoile, il offre au lecteur une révélation aussi poignante qu’inattendue. Quant à la chute aliénante, taquinant la schizophrénie tout en pointant le caractère absurdement circulaire de l’existence – dénonciation qui n’est pas sans rappeler quelques circonvolutions dickiennes… –, elle laisse pantois.

Le voyage mortuaire se poursuit avec « L’homme qui habitait une chambre de bonne avec un Picasso », nouvelle publiée en 1992 dans le recueil Territoires de l’inquiétude, chez Denoël. Ici, le narrateur, victime d’un accident, voit sa vie dépérir inexorablement. Cependant, et en dépit de la pauvreté qui l’afflige, rien ne saurait le convaincre de se séparer d’un authentique Picasso, objet d’un héritage familial. Un lien secret et indéfectible semble le rattacher au tableau. On appréciera dans cette nouvelle la mise en scène de l’écrivain au sein de son propre récit, en tant que créateur d’univers. Une distanciation jubilatoire qui permet le décorticage des mécanismes narratifs sur le ton de la plus parfaite ironie. Une nouvelle qui se démarque tant sur la forme que sur le fond : car comme chacun sait, l’unique rempart à la mort reste l’art…

La troisième nouvelle du recueil, intitulée « Le pénis d’ivoire », nous renvoie à la fessette érotique de l’œuvre de Philippe Curval que les lecteurs ont déjà pu aborder, entre autre, au travers de deux de ses romans les plus sulfureux : L’Odeur de la bête et Tous vers l’extase. A noter le cadre de l’action : la baie de Somme, région dont l’auteur est originaire. Là encore, notre narrateur se précipite vers sa propre fin en consumant son existence dans une érotomanie incendiaire, aidé dans sa besogne par un membre érectile à l’infatigable vigueur qui semble tirer sa force d’un mystérieux talisman. Délicieux entracte – non dénué de gravité – où le rythme frénétique des pulsions sexuelles de notre parangon de débauche ne possède pour tout contrepoids que la lenteur narrative du récit, avec de longs passages consacrés à des descriptions du paysage côtier de la baie de Somme. Une curieuse excursion érotique qui mêle le sel de l’océan à l’épice du stupre pour abandonner dans la cervelle du lecteur un goût bien étrange…

Mais la mort peut aussi s’avérer sucrée. C’est le cas dans « La mort au goût de chocolat », où le lecteur plonge allègrement dans une autre thématique forte du présent recueil : celle du dédoublement, et de l’aliénation dont elle s’accompagne le plus souvent. Rien ne saurait venir entacher l’existence de Gilles, le narrateur. Vivant dans une certaine opulence, marié à Louise, il coule des jours heureux. Jusqu’au jour où, victime d’une violente crise de migraine, des hallucinations commencent à entamer son quotidien. Son mal semble avoire un rapport étroit avec le décès de son frère jumeau survenu des années auparavant. Et lorsque ce dernier réapparaît, c’est à un pan douloureux de son passé que le narrateur se confronte. Poignante illustration de la culpabilité refoulée sur fond de schizophrénie et de mysticisme hindouiste, cette nouvelle suit les lacis d’une démence que Philip K. Dick, sans doute, n’aurait pas renié. Car parfois, la mort peut être intermittente…

« Version originale » pourrait tout à fait puiser ses sources dans un film de Peter Weir : The Truman Show, (Truman = True Man = homme vrai = version originale ?) sorte de mise en abîme de la réalité par écran interposé. Ici, le narrateur est troublé dans son quotidien par une perception en léger décalage des paroles de son entourage par rapport à leur articulation physique, comme si la réalité « était mal doublée ». Cet asynchronisme le pousse à remettre entièrement en cause la légitimité de son existence et s’impose comme le point focal de son aliénation. Existe-t-il réellement ? N’est-il pas plutôt le reflet artificiel d’un personnage fictif, sans consistance, prisonnier du cadre d’un écran de cinéma ? Sa destinée lui appartient-elle ? N’est-elle pas la résultante du travail de quelques obscurs scénaristes à court d’imagination planqués dans une autre dimension ? Superbe révérence faite au monde du septième art qui occupe une place d’importance dans la vie et l’œuvre de Philippe Curval, « Version originale » entretient l’ambiguïté jusqu’à son dernier mot. L’écrivain épingle quelques travers du cinéma de série Z à base de répliques on ne peut plus croustillantes. La fameuse scène du baiser en tête : (le narrateur avant de poser ses lèvres sur celles de son amante) « Ta peau sent la frangipane ». Caustique, drôle, un brin irrévérencieux, « Version originale » fait sourire autant qu’elle interroge. Car derrière l’artifice de la toile, toujours cette question persistante sur la notion (factice ?) du libre arbitre censé caractériser l’homme…

Poursuite des explorations du territoire de l’aliénation avec « Lafuma extra strong ». Un narrateur, célèbre producteur de séries télévisées, rattrapé par les démons de son passé, avec, au centre de l’intrigue, un mystère sur l’origine d’un manuscrit. On retrouve dans cette nouvelle, qui s’inscrit franchement dans un registre fantastique, deux caractéristiques communes à « Pourquoi ressusciter ? » : la thématique du double, ainsi qu’une fin ouverte sur un schéma absurdement circulaire. Quelques scènes chargées de poésie marquent durablement le lecteur (les amants esseulés au milieu de l’océan).

« Temps de la douleur », nouvelle publiée dans le recueil De minuit à minuit au Fleuve Noir en 2000, dénonce, à l’instar de « Version originale », le caractère prédestiné de notre existence. Le narrateur, se contentant de gober, béat, la routine de son quotidien aussi bien huilé qu’une mécanique d’horlogerie, voit sa vie basculer lorsque son réveil électronique subit un léger retard sur l’horaire officiel. Ce déphasage temporel ouvre une sorte de brèche dans la réalité. Dès lors, un double, légèrement en avance sur son présent, occupe en lieu et place son “temps perdu”. Curieuse impression que d’assister au déroulement de son quotidien rébarbatif en spectateur passif. L’aliénation n’est jamais bien loin. Tapie dans les recoins. Ce double, tout d’abord ectoplasmique, adopte peu à peu consistance… au détriment de son original, qui, se croyant libéré provisoirement des chaînes de sa routine, en vient à devenir lui-même un fantôme parmi les siens. Un homme qui combat et fuit une réalité aseptisée, aliénante et présidée par un déterminisme qui lui échappe ; un réel qui se délite… Nette filiation avec « Version originale » autant qu’avec l’œuvre dickienne. Quant à la relation fratricide liant l’original à son double, elle évoque clairement les personnages de « La mort au goût de chocolat ».

« Le testament d’un enfant mort », publiée dans le recueil Pardonnez-nous vos enfances en 1978 chez Denoël, ne dépare absolument pas l’atmosphère mortuaire des précédents textes. On y relèvera des idées reflets d’une certaine époque de la SF. Elles peuvent accuser leur âge et prêter à sourire, mais ne sont pas dénuées de charme pour autant : il en va ainsi de l’enthousiasme du narrateur envers l’ensemencement des étoiles par l’espèce humaine, comme de sa foi inconditionnelle en la science dont il est l’un des éminents acteurs… Mais dans ce lointain futur, la science ne règle pas tout. Et à vrai dire l’humanité est menacée. Car une maladie mystérieuse, aussi sournoise que radicale, frappe les fœtus et les nourrissons, accélérant de façon irrévocable leur sénescence physique. Une macabre surprise attend les chercheurs et les scientifiques qui découvrent que cette dégénérescence est programmée par les nourrissons eux-mêmes dans une volonté d’autodestruction. Seul moyen pour le narrateur de tenter de comprendre l’origine de ce suicide postnatal : plonger dans l’esprit du fœtus. Traduire ses pensées. C’est ainsi que l’écrivain nous convie à un voyage hallucinant dans les prémices de la conscience humaine. Description de l’indescriptible. La scène de naissance racontée du point de vue du nourrisson est un choc. À placer en contrepoint de la lecture de « L’immaculée conception » de Catherine Dufour. La thématique peut évoquer une idée exposée dans l’un des romans de Pierre Pelot : Fœtus-Party, dans lequel les fœtus sont psychiquement éprouvés dans le ventre de leur mère afin de savoir s’ils sont aptes à survivre à la réalité. Une nouvelle profondément pessimiste, dénonciation implicite d’une réalité humaine sclérosée par notre perception anthropocentriste du réel.

« Journal d’un contaminé » a initialement été publiée en 1999, dans Invasion 99. Certainement la nouvelle la plus surréaliste et la plus hallucinée du recueil. Ou comment un homme, contaminé par un virus étranger contracté au cours d’une exploration de l’écorce terrestre, développe la faculté de se transporter dans le temps de manière totalement erratique et incontrôlée. Subtil travail sur le hors-champs, sur le non-dit, la nouvelle esquisse plus qu’elle ne dévoile, baladant le lecteur dans un flou narratif soigneusement entretenu, parfait reflet de l’aliénation dont le narrateur est victime. Ici, on ne peut que subodorer, supputer. Et l’atmosphère d’étrangeté et d’oppression qui enveloppe l’irrévocable précipitation du personnage vers sa propre fin de nous laisser un délicieux goût de malaise.

Ultime nouvelle de ces Journaux ultimes : « L’homme qui s’arrêta ». Direction Venise. Le narrateur, un journaliste, éprouve une inexplicable fascination à l’égard d’une figure locale nimbée de mystère : le personnage d’Ibago, penseur et écrivain à l’esprit aiguisé dont la principale activité semble consister à placer les hommes face à leurs propres contradictions en élaborant coup sur coup des situations aussi désopilantes qu’absurdes. Mais sous le panache de ce personnage sorti d’un roman d’Alberto Ongaro, il y a le noyau dur de la douleur consécutive à la perte tragique de l’être aimé. Et comme seul recours au désespoir : la fuite hors du temps… Mais peut-on échapper à la fatalité du temps ? Dans un sursaut d’optimisme, l’écrivain, comme attiré par une lumière cruellement absente depuis le début de son recueil, répond par l’affirmative. Et la phrase de clôture, à l’ambiguïté dangereuse, voire cruelle, réinstaure la suprématie du libre arbitre sur le déterminisme en nous rappelant que l’homme, au final, a toujours le choix.

Après ce petit tour d’horizon, quelques précisions : trois nouvelles seulement, sur les dix de ce recueil, s’ancrent dans le genre SF : « Pourquoi ressusciter ? », « Le testament d’un enfant mort », et « Journal d’un contaminé », tandis que les autres cultivent un fantastique de la plus belle facture. Sur les dix nouvelles, six sont originales, et quatre des rééditions : « L’homme qui habitait une chambre de bonne avec un Picasso », « Temps de la Douleur », « Le testament d’un enfant mort », et « Journal d’un contaminé ». Toutes sont liées sur le plan formel : une narration à la première personne, la plupart du temps sous forme de journal, procédé qui positionne le lecteur en réceptacle des confidences du narrateur. La sensation de proximité et d’intimité par rapport à l’univers de l’écrivain en sort renforcée. Les nouvelles du recueil sont aussi liées entre elles par un réseau de thématiques souterraines : le dédoublement, l’aliénation, la relation à la temporalité, le désir charnel. Elles se cristallisent autour d’une thématique fédératrice qui donne au recueil son homogénéité : la mort. On peut voir dans cette ligne directrice, empreinte d’une indéniable gravité, la préoccupation d’un écrivain qui entraperçoit, mine de rien, le crépuscule de son existence, et qui est donc amené à considérer, de manière plus ou moins consciente, son rapport à l’inéluctable.
Dans ce cadre particulier, « L’homme qui s’arrêta » se pare d’un émouvant halo confessionnel, pour ne pas dire testamentaire. Sa lecture n’en est que plus profonde.


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Après le délicieux bonbon acidulé aux milles couleurs [L’Accroissement mathématique du plaisir, de Catherine Dufour], le voyage crépusculaire dans les contrées d’une fantasy médiévale du plus bel acabit [Janua vera, de Jean-Philippe Jaworski], et la dialectique de l’enfance dérangée [Le Diapason des mots et des misères, de Jérôme Noirez], Philippe Curval vient ajouter à l’édifice francophone de la nouvelle sa pierre angulaire en nous offrant une déclinaison toute personnelle de la mort. Vision hallucinée qui s’inscrit dans la parfaite continuité de son œuvre tout en y apportant une touche de gravité des plus émouvantes, « L’homme qui s’arrêta » est la preuve que le paysage français des littératures de l’imaginaire sait encore accoucher de petites merveilles.

Indispensable.