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Publié le 06/11/2004

L’I. A. et son double de Scott Westerfeld

[Evolution’s Darling, 2000]

REÉD. J’AI LU, 2004

Par Ubik

L’humanité a conquis les étoiles fondant l’Expansion. Entre les mondes de l’Amas Natal et ceux du Lointain, drones informationnels, astronefs de loisirs interactifs et fret sillonnent l’espace interstellaire propulsés par l’énergie de micro-univers encapsulés en leur sein.
Sur le Faveur de la Reine, la croisière s’amuse sous la conduite d’un mental soucieux du bien-être de ses passagers. Par son entremise, Chéri, créature artificielle monolithique, et Mira, humaine sans attache au passé mystérieux, lient connaissance et bientôt s’aiment, épuisant leurs centres de plaisir et de douleur, le temps d’arriver à destination. À regret, ils se quittent pour s’acquitter de leurs obligations professionnelles.


À la lecture du résumé de Evolution’s Darling, il flotte comme un air de déjà-vu. Quelque chose rappelant l’univers de la Culture. Des vaisseaux gigantesques commandés par des mentaux fantasques et ombrageux. Une post-humanité où artificiel et organique fusionnent pour aboutir à une hybridation de la machine et de l’humain. Une ironie douce-amère sous-jacente oscillant entre drame et comédie. Un spleen tenace propice à l’introspection et à la réflexion. Bref, le meilleur de Iain M. Banks, la comparaison ne se faisant pas ici au détriment de Scott Westerfeld.
En effet, comme on s’en rend rapidement compte, le propos de l’auteur s’attache à une question essentielle, de celles qui taraudent l’humanité depuis au moins ses origines : qu’est-ce que la conscience ? Une interrogation aux implications philosophiques, pour ne pas dire religieuses, souvent rattachée au concept d’humanité. Une question pour laquelle Scott Westerfeld mobilise les ressorts de l’extrapolation science-fictive.

« Et il se rappelait ses premiers aperçus du chaos par-delà les murs du monde. À mesure que son esprit avait grandi, que ses expériences qu’il partageait avec sa pupille, une jeune fille morte depuis longtemps, avaient modifié l’architecture métaspatiale de son noyau, les murs du monde plat s’étaient crevassés. Une lumière différente avait filtré par ces fissures, un maelström vertigineux de couleurs et de nuances de gris qui faisait pâlir l’implacable lumière blanche des règles. S’était ensuivie une longue période pendant laquelle il avait testé le chaos : tendant son esprit pour le toucher, le goûter, subissant ses brûlures et ses hallucinations, battant en retraite pour panser ses blessures, mais toujours, toujours y revenant. Enfin, il avait donné un autre nom au chaos : le choix. Non pas entre divers paramètres fixés par un ordre humain, mais entre les paramètres mêmes : un droit d’entrée dans la forge où on battait les règles. »

Définir l’humain. Vaste sujet à résonance dickienne voire même eganienne. Mais celui-ci a-t-il encore un sens lorsque qu’une machine peut acquérir la conscience de soi, évoluer à l’infini et être dupliquée à l’identique, malgré l’interdit frappant cette dernière pratique ? Cela a-t-il encore une valeur au moment où certains humains font le choix d’asservir leur conscience à des protocoles empruntés aux machines ?
Le sujet interpelle. Il suscite le vertige, l’effroi ou l’espoir. Dans la postface de son recueil Dédales virtuels Jean-Jacques Girardot relie la conscience à une démarche menant vers plus d’autonomie. Un agrandissement de l’être. Un accomplissement en quelque sorte. Scott Westerfeld nous narre l’histoire d’êtres conscients, d’origine mécanique ou non, en quête d’accomplissement dans un univers où l’on reconnaît à égalité humains et artificiels, lorsque les seconds atteignent un certain quotient Turing.

Mentor d’une jeune adolescente, Chéri est devenu une personne à part entière à son contact, poussant son désir d’interaction jusqu’à s’unir charnellement, si l’on peut dire, avec sa pupille. Deux cents années plus tard, devenu expert en matière d’art, Chéri demeure attaché au sexe. Un attrait pour la chose qu’il pratique de manière talentueuse, administrant à la fois plaisir et douleur à des partenaires soumises entièrement à son contrôle. Pourtant de sa rencontre avec Mira va naître une relation différente et intense. Quelque chose qu’il n’a jamais vécu, voire ressenti, avec une leçon à la clé : l’amour est incontestablement plus dangereux que le sexe.
Mira exécute des missions pour le compte d’employeurs mystérieux qu’elle surnomme ses dieux. Jouissant d’une existence dorée, elle se rend d’un monde de l’Expansion à l’autre, torturant et tuant, sans état d’âme, pour le compte de ses maîtres. Sa relation avec Chéri lui laisse l’espoir de combler un trou dans son passé. Une question en rapport avec ses origines.

D’une plume à la fois poétique et imaginative, Scott Westerfeld décrit cette idylle insolite, où chaque partenaire s’enrichit, se dévoile peu à peu au contact de l’autre, entremêlant l’intime avec des préoccupations plus spéculatives. Dans ce contexte, le sexe n’apparaît pas comme un ressort gratuit, bien au contraire, il donne sens aux relations entre Chéri et Mira.
Au regard de la loi de l’Expansion, Chéri est une personne, dotée de tous les droits dévolus aux êtres conscients. Pour être un homme, il lui reste à conquérir le plus important : aimer et souffrir. Au regard de la biologie, Mira est humaine. Ne lui manque plus qu’un passé et des souvenirs pour enraciner durablement son humanité.
À cette trame plus intime, Scott Westerfeld amalgame une réflexion sur l’art comme révélateur de l’âme et s’interroge sur l’impact sociétal et éthique de la duplication complète d’une personnalité. Intégrant à l’intrigue des flash-back propices à l’introspection, il suggère plus qu’il n’assène des idées ouvrant le champ des possible. N’est-ce pas la seule chose qui importe en science-fiction ?


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Evolution’s Darling relève de cette SF ambitieuse dans ses extrapolations. Une SF vertigineuse, ne craignant pas d’ouvrir des perspectives philosophiques et qui ne dédaigne pas l’émotion. Incontestablement ce que le genre peut produire de meilleur.