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Laurent Kloetzer a muté en L. L. Kloetzer, entité littéraire double qui nous propose ce mois-ci une plongée dans un univers inédit, Cleer, une fantasy corporate.

Cleer est une multinationale. Une vaste corporation. Vinh et Charlotte sont des consultants spéciaux, ils résolvent les problèmes mettant en jeu le plus précieux du Groupe : son image. Pour eux, les cas de disparition, les épidémies de suicides, les contaminations transgéniques. A leurs profits, quelques pouvoirs paranormaux élégants.

Paru chez Denoël dans la collection « Lunes d’Encre », Cleer bouscule pas mal d’habitudes. Explications.


On connaissait Laurent Kloetzer, mais pas L. L. Kloetzer. Expliquez-nous ça.

Le livre est collectif. L’initiale double est là pour le rappeler. En plus, ça porte chance aux auteurs à ce qu’il semble. On veut marcher dans les pas de J. R. R.Tolkien et George R. R. Martin. Mais on n’avait pas de double R disponible. On espère que le double L marche aussi. Peut-être qu’il faut en plus faire une trilogie. On demande à voir.

Comment s’organise l’écriture à quatre mains ?

On structure les récits ensemble. Personnages, situations, décors, etc. J’écris le premier jet. Elle le relit, biffe, raye, proteste, reformule. On repasse dessus ensemble et on itère jusqu’à ce que ça nous plaise. Je pense que les textes dépassent ce qu’on aurait pu faire individuellement. Le bonheur, c’est que les textes naissent, grandissent, vivent avec nous. Pendant quelques jours ou quelques semaines. C’est un univers partagé. Créer à plusieurs est un vrai bonheur (Tonino Benacquista raconte ça très bien dans Saga).

Cleer est annoncé comme une fantasy corporate. Un concept intéressant. Quelques détails ? 

Quand j’ai fait lire le manuscrit à ma belle-mère, elle m’a dit : je n’ai pas aimé, c’est encore un de vos univers imaginaires. Ah bon ? J’ai soutenu que ce monde là existait réellement, dans le même pays qu’elle, à la même époque qu’elle (un peu déformé par le filtre de la fiction, mais si peu). Alors OK, si c’était un univers imaginaire, on pourrait créer pour lui un nouveau label de fantasy, à côté de la high fantasy, de la urban fantasy, de la dark-gritty porn SM-fantasy. Et qui sait, on aura peut-être fondé un courant visionnaire ? 

Vos personnages évoluent dans une ambiance glaciale à la fois familière et inquiétante. Cela fait de Cleer un livre politique ?

Je ne sais pas. Le livre défend et soutient la vision d’un idéal du travail, du cadre et du but de toute méga-entreprise rationnelle. Là où les corporations cherchent l’efficacité et la productivité, le Groupe cherche la supra-conduction. Et l’atteint. Je trouve la vision de cet idéal à la fois fascinante, effrayante et drôle.

Effrayant et drôle, deux caractéristiques qu’on peut attribuer au roman. Mais l’effrayant l’emporte. Deux personnages déshumanisés par leur travail sont rendus humains par la fiction, et prétendent faire un boulot humain dans un monde où l’humain n’existe même plus (sauf en courbe de productivité, à l’image de ces cadres qu’il faut bien envoyer en vacances pour qu’ils reviennent en forme et travaillent dans la joie, ce qui pose la question du contrôle social par les vacances, justement). Tout ceci est assez... vertigineux, non ?

En écrivant Cleer j’ai découvert le vertige de la double pensée, façon novlangue orwellienne. Écrire une chose pour dire son contraire. Parler de l’humain comme si on était humain alors qu’on réifie les autres. Le plus effrayant dans tout ça c’est qu’il est facile de se glisser dans ces personnages, facile de les comprendre et facile de penser qu’ils ont raison. Nous ne parlons pas ici de pures inventions. On connaît des gens qui pensent comme ça (et qui sont très gentils et qu’on aime). Qui envisagent tout problème sous une forme de bilan : quels sont les inputs, quels sont les outputs, comment rééquilibrer les comptes ? Qui sont capables de dire : « on a abordé ce problème de façon éthique, en vain. Passons maintenant aux méthodes non-éthiques ».

Si Cleer ne ressemble à rien de connu dans la production imaginaire habituelle, l’objet lui-même a bénéficié d’une fabrication hors-norme. Comment ça se passe avec Daylon, le maquettiste ?

Daylon est sensible, émouvant, bourré d’idées et de talent. On a voulu travailler avec lui dès que Gilles Dumay a commencé à songer à faire ce livre. Ce que Daylon propose est beau et quand il l’explique c’est encore plus beau (je ne connais rien au design, mais quand il en parle j’ai l’impression de comprendre). Suivre l’évolution de ses idées (et elles ont évolué !) était fascinant, d’autant que je savais qu’il comprendrait tout de suite le projet du livre.
Son travail est à la fois l’illustration de ce qu’est le Groupe et une protestation contre ce que le Groupe représente. On a donné notre avis, mais la plupart du temps ça se limitait à : « oui, super, continue ! »

Vos deux héros ne sont ni bons ni mauvais. On s’y attache forcément, mais on est très au-delà du bien et du mal. Et d’ailleurs, on se pose la question : font-ils un boulot de salauds ou pas ? À l’inverse, les « méchants » de l’histoire ne le sont pas tant que ça. Entre eux tous, notre cœur balance...

Qu’une chose soit claire : des valeurs s’affrontent. D’un côté, Vinh et Charlotte incarnent les vertus héroïques : l’efficacité, la fluidité, l’action. De l’autre côté, les gauchistes, les immigrés, les terroristes, les corrompus, les séducteurs, les idéalistes, les égoïstes... tous ceux qui se mettent sur le chemin de l’accomplissement des projets. On n’est pas dans une vision bien/mal. Nos attachements personnels n’ont pas d’importance. Et comme les récits sont positifs, les vertus héroïques gagnent évidemment. S’il en avait été autrement, le Groupe n’aurait pas laissé paraître le roman.

La vision du travail globalisé proposée dans le roman est froide. Propre, mais froide. Vous gardez vos distance, mais vous réussissez à ne pas trop la critiquer. Cela renforce le malaise. Un commentaire ?

Quand tu perds ton temps face à des incompétents dans de grosses structures corporates... quand des middle managers pas doués parviennent à couler ton travail à force de bureaucratie (je ne parle pas du secteur public, là, mais bien du privé-tellement-efficace des discours libéraux officiels)... quand des processus ringards et débiles forcent des milliers d’employés compétents à gâcher 50% de leur temps de travail à bidouiller des chiffres faux et inutiles dans des systèmes obsolètes, alors le Groupe apparaît comme un horizon scintillant et merveilleux. Tu veux travailler comme ça. Nous parlons bien de notre vécu direct, ou indirect proche, là. Je n’ai pas envie de critiquer une vision du travail qu’il m’est arrivé d’appeler des mes vœux.

Vous parsemez le texte de clins d’oeil à destination des science-fictifs que nous sommes. Iain Banks, Van Vogt, Dick et quelques autres. Avouez, Cleer, c’est de la SF ?

Non, la SF c’est de la sous-littérature avec des pouvoirs psychiques, de la technologie qui n’existe pas et des extra-terrestres. Ce n’est pas une forme à partir de laquelle on peut parler de choses sérieuses ou évoquer le monde contemporain. Je n’avouerai donc rien.

Revenons en arrière. Au départ, il y a une nouvelle. Et aujourd’hui un « recueil de nouvelles », pas exactement un « roman » au sens strict. Pourquoi avoir justement choisi cette forme ? Qu’apportait-elle de plus qu’un simple roman ?

La nouvelle format pulp (du type « une aventure de... ») est mon format préféré. J’aime la densité de récit que ça permet, j’aime retrouver les mêmes personnages d’un récit à l’autre, j’aime les voir changer, les voir réussir ou échouer... J’ai trop lu le cycle d’Elric, le Cycle des épées, Conan, Fondation, Cugel l’astucieux, etc. Si tu regardes Le Royaume Blessé, c’est un livre composé de 27 récits de ce type. Pour Cleer, dès le début on avait en tête que ce serait un cycle de récits, une saison de série TV, un fix-up. Donc non, ce n’est pas exactement un roman, mais ce n’est pas un recueil de textes juxtaposés par une thématique et un auteur. Pour moi, c’est un livre composé de cinq récits qui se suivent et qui décrivent un arc narratif, avec un départ et une chute. S’il faut dire fix-up alors je le dis, mais si vous avez un meilleur nom à me proposer, je prends.

Après Cleer, quel avenir pour L. L. ?

Il existe déjà d’autres textes, de la SF (avec des apocalypses, des extra-terrestres, des technologies bizarres) mais pas encore un livre – on y travaille. Et puis d’autres envies trop jeunes pour en parler. Pour moi, la parution de Cleer est une belle surprise. Lors de l’écriture des premiers textes, j’avais clairement le sentiment que ce que nous produisions entrait dans la catégorie « ça ne fera rire que moi ». Et curieusement, ça a aussi fait rire Gilles Dumay (en fait, je ne sais s’il a ri, mais il a aimé). Après avoir lu deux textes (« Tea Coffee Me » et « Kinderszenen6 »), Gilles m’a dit fermement de continuer et de finir le livre. Ca motive. Le livre n’existerait pas sans son soutien, merci à lui.

Que vous inspire l’imaginaire d’aujourd’hui ?

Drôle de question, qui me laisse perplexe.
Nous n’aimons pas spécialement l’imaginaire pour l’imaginaire, juste les bons livres. Maintenant, je pense plus que jamais que les univers inventés, comme ceux de la SF, sont un excellent moyen (le meilleur ?) de parler de notre monde, pour rendre compte, en toute subjectivité, de la réalité. Mais Christopher Priest explique tout ça mille fois mieux que moi, que ce soit dans La Fontaine pétrifiante ou dans Une femme sans histoire.


> A LIRE : La critique de Cleer, une fantasy corporate de L.L. Kloetzer


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