EN BREF

 
VOS LIVRES DANS LA BOITE AU LETTRES !




En commandant vos livres sur Amazon.fr vous faites des économies [-5%] et vous participez au financement du site car le Cafard cosmique reçoit une petite commission sur les ventes.

Le livre le plus acheté
en mai 2010 :
Janua Vera +
de Jean-Philippe Jaworski
aux Ed. Moutons Électriques

 

A VOIR AUSSI

Publié le 04/01/2009

L’Oeil du Purgatoire de Jacques Spitz

ED. ARBRE VENGEUR, SEPT. 2008

Par Nathrakh

L’œuvre de Jacques Spitz se fait rare dans les rayons des librairies, il est donc heureux de voir L’Arbre Vengeur rééditer L’Oeil du Purgatoire, publié pour la première fois en 1945.
Journal d’un peintre dont la quête de la beauté, semblant toucher à sa fin, va se renouveler pour contaminer l’ensemble de son univers, cette œuvre entre science-fiction et fantastique se révèle d’une force esthétique rare qui ne peut laisser indifférent.


Poldonski, artiste misanthrope et méprisé, est en voie de couper ses derniers liens avec une vie qui ne lui offre plus aucun intérêt. Il cherche le génie, la jouissance picturale, mais ceux-ci s’évanouissent, et rien ne paraît se dessiner dans l’avenir pour les faire réapparaître. Le suicide semble la seule solution logique.
Tout change alors que sa vue est infectée par un bacille inoculé par un laborantin aux idées démentes ; désormais, Poldonski peut voir l’avenir des choses périssables, d’abord dans quelques jours, puis quelques mois, quelques années, quelques siècles... Un monde nouveau, dissimulé jusqu’alors par les limites de la « causalité » dans le temps, apparaît : les hommes deviennent des cadavres, les chiens des squelettes, le ciel étoilé un large néant. La mort, possibilité invisible pour le commun des êtres, est à chaque recoin d’un Paris des années 30 dont la désintégration future est dévoilée à la perception du peintre.

L’idée est belle, elle est exploitée jusqu’à ses dernières limites dans ce roman qui pousse la réflexion sur la mort et sur l’art vers des profondeurs insondables. La première devient constante aux yeux du peintre, qui s’y habitue pour la voir devenir la nature elle-même d’un monde dont la laideur est pleinement confirmée ; les êtres vivants n’ont qu’un destin, la disparition, et seules demeurent leurs pensées à travers des formes fugitives se mouvant dans tout l’espace. Le second devient, tout comme la mort, le monde du peintre, qui continue de peindre, puis commence à photographier une réalité à laquelle il n’aura plus accès. Le monde devient une œuvre d’art, et l’incompréhension rencontrée par Poldonski de la part de ses anciens amis artistes face à ses nouvelles œuvres lui confirme son idée de quitter le cercle social et de laisser libre cours à l’évolution de sa vue.

La grande force de ce livre est bien sa capacité à créer une perception nouvelle du monde, qui refuse néanmoins toute référence à un surnaturel quelconque : la cause du changement de la vue est scientifique, et elle ne paraît fantastique qu’au lecteur. Le résultat, néanmoins, est de caractère esthétique, et les images créées sont d’une grande beauté : pour exemple, ce passage où Poldonski voit son corps futur mourir par l’intermédiaire d’un miroir et, désireux d’apercevoir l’instant où la vie quitte définitivement cet organisme bientôt pourrissant, décrit le creusement des rides, le gonflement des veines et le changement des traits du visage, comme des grimaces macabres, dans un style tragi-comique tout à fait jouissif.
Il y a bien là la redécouverte du monde et de l’art, mais aussi celle du corps, certes laid, mais dont les futures phases de décomposition [tout comme, donc, celles du monde et de l’art] sont intégralement révélées. Aussi, le jeu du décalage entre le regard du peintre et celui des hommes, qui reflète celui entre le regard du narrateur et du lecteur, est accompli de belle manière, par le caractère étranger des choses décrites pour réussir, finalement, ce « voyage dans la causalité » tant désiré du laborantin responsable de la condition du peintre.

Enfin, notons que cette réédition chez L’Arbre Vengeur comporte plusieurs illustrations admirables signées Olivier Bramanti, qui suivent le concept du livre de façon tout à fait intéressante en recomposant progressivement le vague des formes et du monde rencontrés par Poldonski.


COMMANDER

Ce roman est ainsi une très belle expérience esthétique, dans un monde contaminé par l’art et par un futur qui n’offre aucune autre récompense que la décomposition et l’évanescence finale. Il ne reste plus qu’à espérer que d’autres oeuvres de Jacques Spitz soient rééditées, et il est tout à l’honneur de L’Arbre Vengeur d’avoir contribué à cette entreprise.