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Publié le 01/04/2006

"L’Ombre du bourreau" T.1 de Gene WOLFE

["The Shadow of The Torturer", "The Claw of the Conciliator", "The Sword of the Lictor", 1980-1982]

REED. DENOËL / LUNES D’ENCRE, MARS 2006

Par K2R2

Il y a de cela quelques mois, notre ami Galou jouait les sadiques en nous pondant une magnifique critique de "L’ombre du bourreau", ou "Livre du nouveau soleil", cycle paru dans les années 1980 en France, et malheureusement introuvable depuis des lustres. Et voici qu’au mois de mars, la collection Lunes d’encre réédite l’intégrale de cette oeuvre, plus complète que la première édition, avec une traduction révisée et des textes inédits. Une édition ultime en deux tomes de plus de mille pages chacun, que même Mr.Cafard en personne il a peur de s’y mettre tellement c’est lourd dans son sac. Voici donc la chronique du premier tome, qui comprend les trois premiers romans du cycle...


Ce tome 1 du Cycle comporte les trois romans suivants :

  • "L’ombre du bourreau" ["The Shadow of The Torturer", 1982]
  • "La griffe du demi-dieu" ["The Claw of the Conciliator", 1982]
  • "L’épée du licteur" ["The Sword of the Lictor", 1983]

Ces trois romans, et les deux qui poursuivent le cycle, sont précédemment parus en France sous le titre générique de cycle du "Second soleil de Teur".

Severian des bourreaux

L’ombre du bourreau c’est avant tout l’histoire de Severian, jeune apprenti de l’ordre des Enquêteurs de vérité et des exécuteurs de Pénitence. Le récit est ici à la première personne, rédigé par Severian alors qu’il est devenu adulte et apparemment éminemment puissant ; l’homme revient sur son passé avec une facilité déconcertante, comme si le temps n’avait aucune emprise sur ses souvenirs. C’est que notre bourreau, en plus d’avoir des talents très développés dans le domaine des exécutions et des tortures, est affublé, selon lui, d’une mémoire dite eidétique. C’est à dire qu’il est capable de se souvenir de son passé avec une netteté et une acuité hors du commun. En général, ce talent est relativement développé chez les enfants, mais il disparaît au cours de la croissance et de la maturation de chaque individu. Pourtant, cette notion d’eidétique pourrait mettre la puce à l’oreille du lecteur attentif, en effet, cet adjectif est également synonyme de vision hallucinatoire. En gros, ce n’est pas parce que le sujet a un souvenir extrêmement net et précis, que celui-ci est forcément réel. Ainsi, le récit de Severian est toujours très détaillé, plein d’anecdotes et de descriptions poussées sur son environnement, ses conversations, ses rêves et que sais-je encore, à tel point que tout ce luxe de détail confine parfois à l’absurde. Mais notre héros jure ses grands dieux qu’il ne retient pourtant dans son récit, que les moments les plus significatifs de son passé. Alors le lecteur joue le jeu, lit avec attention les descriptions de Severian tout en s’étonnant parfois de certaines ellipses curieuses. Le bourreau serait-il finalement tout à fait honnête dans sa manière de rapporter les faits ?

Petit manuel du parfait bourreau

Nous faisons donc la connaissance de Severian, jeune orphelin, comme tous les enfants de sa guilde, qui apprend avec application le dur métier de bourreau. De son monde, le jeune garçon ne connaît d’ailleurs pas grand chose, sinon l’immense tour Matachine, la cour et les principaux lieux où ses maîtres exercent leur art. Un univers relativement restreint, duquel Severian tente de s’échapper par l’esprit, essayant de s’imaginer la vie au-delà de la citadelle. L’enfant, puis le jeune homme qu’il devient rapidement, est un apprenti prometteur, apprécié de ses maîtres, qui voient en lui un futur élément clé de la guilde. Mais chose curieuse, de l’apprentissage de l’art des bourreaux, que l’on imagine finalement assez sanglant et malsain, nous n’apprenons que peu de choses, sinon le nom de quelques machines de torture, finalement assez peu utilisées. En revanche, ce que nous voyons clairement, c’est l’esprit de Severian se former, lentement, au contact de l’enseignement de ses maître. Tout son apprentissage vise à faire de Severian un parfait élément de la guilde, qui exécutera les ordres au pied de la lettre sans en rajouter, mais également sans faire preuve d’une once de sentiment. Ainsi, toute l’horreur de la profession à laquelle il se destine ne l’effleure pas l’ombre d’un instant. Et pourtant, un grain de sable met à mal le parfait édifice de son conditionnement.

Severian le bourreau.... des coeurs

Alors qu’il approche de la fin de son apprentissage, Severian croise le destin de la belle Thècle. Cette jeune femme n’a que peu de rapports avec les prisonniers habituels de la guilde, Thècle est la parfaite représentante de la caste dirigeante, mais pour son plus grand malheur, sa propre soeur a trahi le pouvoir en place, la mettant dans une situation pour le moins dangereuse. Mais on ne soumet pas à la question une femme de son rang dans la précipitation, si bien qu’au cours de ces longs mois d’emprisonnement, Thècle et Severian ont pris largement le temps de faire connaissance. Au moment fatidique, le jeune bourreau, désormais devenu compagnon, commet ainsi l’irréparable. Incapable d’accepter à nouveau la souffrance de celle qu’il a appris à aimer, Severian lui donne l’occasion de se supprimer. Son geste inconsidéré le condamne irrémédiablement, mais ses maîtres sont magnanimes et c’est seulement l’exil qui attend le jeune-homme. Ainsi commencent donc les véritables aventures de Severian le bourreau, qui pour survivre devra à maintes reprises exercer son art. L’occasion de découvrir le second personnage important de ce cycle : Teur.

A la recherche de l’ancienne gloire de Teur

Teur [Urth en anglais], le lecteur le devinera rapidement, c’est notre propre Terre perdue dans un futur indéterminé et extrêmement éloigné. Une planète qui a malheureusement perdu de sa superbe. Lentement le soleil se meurt, condamnant irrémédiablement Teur au refroidissement et par voie de conséquence à la mort. De son glorieux passé technologique, l’humanité n’a que peu de souvenirs, il lui reste encore la conscience qu’il fut un temps où les hommes disposaient d’une puissance tellement incroyable qu’ils en étaient venus à conquérir les étoiles. Aujourd’hui, seuls quelques résidus de cette technologie subsistent, quelques privilégiés se déplacent encore en aéronef, à l’occasion on retrouve un artefact venu d’un lointain passé, dont on ne comprend d’ailleurs pas toujours la fonction. Par ailleurs, Teur a été épuisée de presque toutes ses ressources naturelles, et même si la technologie avait pu être préservée, l’énergie viendrait rapidement à faire défaut. C’est à travers les débris de ce glorieux passé, que l’on ne fait plus revivre qu’à travers les mythes, qu’évolue Severian. Au fil de ses pérégrinations, on découvre la société archaïque et très hiérarchique de Teur, sa géographie torturée et dans une certaine mesure les conflits qui la rongent encore. Le troisième roman laisse transparaître un conflit entre deux factions rivales, qui s’opposent pour la domination de Teur.

Siffler en travaillant.....

Condamné à l’exil, Severian n’en a pas pour autant été exclu de l’ordre des bourreaux. Et pour rejoindre Thrax, sa destination, le jeune homme devra exercer sa profession pour espérer récolter de quoi vivre en chemin. Au cours du voyage, la véritable personnalité de Severian se révèle complètement, complexe, torturée, pas toujours honnête et parfois même peu engageante. Pour se justifier de ses actes, Severian tient un discours qui tend à le dédouaner, mettant en avant son conditionnement, tout en oubliant de mentionner qu’il n’hésite pas à faire quelques entorses à la déontologie lorsque celle-ci entre en conflit avec ses propres intérêts. L’homme n’apparaît pas toujours comme un mauvais bougre, mais son manque de rigueur morale est parfois effrayant. Bien entendu, Severian tente de cacher les facettes les moins reluisantes de sa personnalité puisque de toute manière c’est lui qui mène le récit, mais ses actions parlent souvent pour lui. Ainsi, il accorde souvent plus d’importante à son épée [nommé Terminus Est] ou à la relique dont il a pris possession [la griffe du conciliateur], à laquelle il confère des pouvoirs surnaturels dont on ne sait jamais s’ils sont réels ou purement imaginaires, qu’aux gens qu’il dit aimer.


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Gene m’a tuer !

La richesse de l’univers de Gene WOLFE est tellement grande, qu’il serait bien difficile d’en rendre compte à travers seulement quelques lignes. L’ambiance qui s’en dégage est à la fois suffisamment exotique pour dépayser le lecteur, mais aussi étrangement familière. On sent au fil du récit tout le poids du passé de Teur, qui surgit à tout instant pour nous rappeler que ce monde n’est plus que l’ombre de lui-même. Ce mélange d’archaïsme et de décadence technologique n’est pas forcément inédit, on pense en particulier au cycle d’Hawkmoon de MOORCOCK, mais jamais l’alchimie n’avait aussi bien fonctionné.