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Publié le 01/06/2009

L’Ombre en fuite de Richard Powers

[Plowing the Dark , 2000]

ED. LE CHERCHE MIDI, AVRIL 2009

Par tuC

Conte philosophique qui débute dans les années 80 avec un simulateur d’univers 3D et s’achève sur fond de guerre du Golfe, dans une Byzance virtuelle, L’ombre en fuite explore l’allégorie de la caverne et questionne la nature du progrès. L’occasion pour Richard Powers de faire le point entre art, histoire et technologies dans notre civilisation contemporaine.


198 ? - État de Washington. Au centre de recherche du Realization Lab, une équipe de programmateurs et chercheurs en réalité virtuelle travaille à mettre au point « la Caverne » : un synthétiseur d’environnements immersifs de seconde génération.
Objectif déclaré de TeraSys, la société commanditaire du projet : voir à quoi ressemblera le monde d’ici quelques années. C’est dans cette optique d’une virtualité plus réelle que nature que l’équipe se dote bientôt d’une artiste peintre de talent : Adie Klarpol.

D’abord réfractaire au projet, Adie se laisse peu à peu fasciner par les perspectives de création qu’offrent Léonard, Le Lorrain, Rembrandt et Xi He, les 4 ordinateurs graphiques de TeraSys. La « chambre aux enchantements » devient dès lors son bac à sable, lieu d’invention et de contemplation sans limite. Devenue accoucheuse de mondes, Adie offre bientôt à ses petits camarades du Lab un prodige de reconstitution virtuelle : « La Chambre », de Van Gogh.

« Telle était en définitive leur espérance. Vivre dans la chambre laissée vide par le suicide du peintre. Tout ce que l’homme voulait c’était un logement plus adéquat. (...) Un lieu plus conforme à sa nature que cet animal qui se meurt. »

198 ? - Liban. Au même moment, à Chicago, Taimur Martin, s’apprête à décoller pour Beyrouth, afin d’y enseigner l’anglais. Las ! Sa quête d’un "lieu pour se reconstruire" vire au cauchemar.
Pris en otage par des fondamentalistes islamistes et séquestré dans une grotte obscure, Taimur n’aura de cesse d’échapper à l’horreur de sa réalité. S’improvisant dramaturge mental, il donne la réplique à ses geôliers comme à ses souvenirs, et réinvente peu à peu sa prison en un espace vivable : « la chambre où il fait chaud »

« (...) Vous êtes tombé dans le terrier que vous avez vous-même griffonné, ce musée de la pensée. (...) L’apatride au fond de vous ne s’était jamais senti chez lui nulle part, jusqu’à cette chambre des peut-être »

Richard Powers défriche ce vieux rêve humain de faire naître à la réalité les images enfermées dans notre imagination. Lorsque Adie et une poignée de chercheurs s’extasient sur les grottes du paléolithique comme « premiers simulateurs de réalité virtuelle » , ils s’enflamment : « Si nous parvenions à animer ces crayonnages, la vie ne serait plus cette chose qui nous tombe dessus. On pourrait entrer dedans et la recréer ».
Revisitant ainsi le mythe de la caverne, l’auteur évoque la possibilité, par le biais de l’art et de la technique, de recréer le monde pour abolir l’emprise du réel sur l’humain et sa destinée. Au risque de devenir dupe de sa propre création.

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Angelus novus de Paul Klee (1920)

Au fur et à mesure du roman, les avancées technologiques de l’équipe de Klarpol ne manquent pas de soulever leur lot de questions : Quelle est l’ambition réelle de TeraSys ? Qui sont les acheteurs potentiels de la Caverne ? D’où proviennent les technologies employées par le Realization Lab ? Avec l’éclatement du bloc soviétique puis le déclenchement de la première "guerre en direct", intervient progressivement une troisième entité, qui se superpose aux figures de l’art et de la science : l’Histoire avec un grand H, tourmentée par la course folle du progrès. Occasion pour Powers d’une saisissante mise en scène de l’Angelus Novus de Paul Klee [1],où l’ange de l’histoire se matérialise littéralement sous nos yeux.

« Vous avez levé les yeux (...) et vu la chose qui allait vous sauver. Trente mètres plus haut, sous la coupole effarante, un ange chutait. Un ange dont le visage n’annonçait pas une heureuse nouvelle mais se remplissait d’effroi à l’approche de l’impact. Une créature tombée du ciel dont la stupéfaction outrepassait la votre. Terreur angélique inaccessible au déchiffrement. »

Si le tableau de l’intelligence humaine migrant en bloc dans ses artefacts meurtriers est résolument sombre, la démarche de l’auteur n’en demeure pas moins “d’allumer dans le passé l’étincelle de l’espérance” [2]. Et c’est ainsi qu’un beau jour de 1991, dans une Byzance virtuelle, les frontières du réel se trouvent soudainement repoussées. Que l’ange de l’histoire, faisant face au progrès, se met à rassembler les ruines. Que se produit un évènement inattendu, propre à changer le cours de notre histoire...peut-être.

L’ombre en fuite se lit d’abord comme une achronie, à l’aune de l’enfermement des personnages. Carrefour des possibles à une époque indéterminée, ce n’est que peu à peu que les indices géopolitiques semés çà et là permettent de situer le roman dans le temps.
A partir de la chute du mur de Berlin, soit à compter de la seconde moitié du livre, le récit prend véritablement corps : les mémoires se ravivent, les protagonistes accèdent à une certaine idée d’eux même et l’ensemble des personnages acquiert une densité jubilatoire.

Ce lent processus d’identification des personnages fait de la lecture des premiers chapitres un exercice déroutant, encore complexifié par les digressions techniques des géniaux ingénieurs du Lab. Cruauté de l’auteur qui nous contraint à le suivre dans les arcanes de la programmation ! (Powers est un ancien programmeur).
Et pendant ce temps la perplexité règne ; Où suis-je ? Où vais-je ? Qui sont-ils ? Le questionnement du lecteur se confondant ainsi avec celui de Taimur Martin.

Néanmoins la force de questionnement de l’auteur, conjugué à la beauté de la langue, valent amplement la peine que l’on s’y colle. La montée en puissance de l’intrigue, la luminosité des personnages, l’apothéose finale dans une Hagia Sophia ressuscitée confèrent à L’ombre en fuite une dimension mythique, quasi prophétique.


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C’est entendu : Le dernier né de Richard Powers est un livre difficile et exigeant, certainement le plus escarpé depuis la parution en France de Trois fermiers s’en vont au bal, en 2003. Mais c’est surtout une fresque belle et pénétrante, étonnante de contemporanéité - ou, plus juste - d’intemporalité.

Alliant savamment faits réels, fiction et réalisme magique, L’ombre en fuite peut faire mal. Très mal.



NOTES

[1] Angelus novus de Paul Klee est une icône de l’art du XXe siècle, qui doit sa notoriété au philosophe Walter Benjamin qui reconnu dans ce tableau « l’ange de l’Histoire ». Extrait du texte de Walter Benjamin sur le site remue.net

[2] W. Benjamin, Poésie et révolution, Paris, Denoël, 1971, p. 281-282