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Publié le 10/06/2005

"L’affaire Jane Eyre" et "Délivrez-moi" de Jasper FFORDE

["The Eyre Affair", 2001 et "Lost In A Good Book", 2002]

EDITIONS FLEUVE NOIR

Par PAT

La détective Thursday Next a 36 ans, un dodo domestique régéné version 1.2, dont le travail routinier est de débusquer les faux Shakespeare. Elle appartient à la Brigade Littéraire, OS-27 [soit le 27ème niveau des Opérations Spéciales, les OpSpecs.]

Et sa vie pourrait être simple si l’être le plus malfaisant de la planète, celui dont on ne doit pas prononcer le nom, ne s’était emparé du manuscrit original d’un classique de DICKENS, menaçant d’en transformer irrémédiablement la trame. Et ce n’est que la première des catastrophes qui la menace...


Quintessence du roman anglais iconoclaste et parfaitement irrévérencieux, le travail de Japser FFORDE est de ceux qui marquent. Avec une maîtrise très personnelle de la langue classique et des règles de la littérature, ce gallois flegmatique retourne et détourne les codes de la narration, livrant des romans aussi absurdes que drôles, aussi sérieux qu’intelligents.

Situés quelque part entre la science fiction, le polar, la comédie, la parodie ou même [soyons fous] l’hommage discret aux Classiques, "L’affaire Jane Eyre" et sa suite, "Délivrez-moi", posent les fondations d’une série qui atteint pour l’instant les cinq tomes. En attendant la traduction [lente et difficile, l’écriture de FFORDE et les incessants jeux de mots ne facilitant pas la tâche de la pauvre traductrice] des suites directes, il est déjà possible de s’initier à cet univers très personnel, unique en son genre et divertissant.

Dans cette Angleterre parallèle où la guerre de Crimée dure encore et où les dirigeables n’ont pas été détrônés par les plus lourds que l’air, la littérature est un enjeu de pouvoir et de passion. Les marchés de livres d’occasion sont plus dangereux que les Galeries Lafayette au premier jour des soldes, et des commandos pro-SHAKESPEARE affrontent régulièrement les pro-BACON.

Dans ce monde très pyramidal, de mega-corporations font les gouvernements [en particulier GOLIATH, entité nord-américaine qui tient l’Angleterre par les joyaux de la couronne, traçant un parallèle limpide entre fiction et réalité], les services de police sont nombreux et organisés. Les Opérations Spéciales s’échelonnent de 1 à bien plus [le chiffre varie allègrement]. On murmure que les Opspé 1 forment la police des Opspé. Les autres sont spécialisé dans la surveillance de manuscrits ou la destruction des loups-garous en passant par quantité d’autres fonctions toutes aussi improbables.

Au beau milieu de ce chaos organisé, Thursday Next est l’héroïne parfaite. Célibataire, blessé par un amour déchirant [et déchiré], meurtrie par son expérience guerrière en Crimée, elle est la femme idéale pour sauver la terre du mal absolu, l’infâme Achéron Hadès, dont les agissements ignobles lui valent sans difficulté le titre d’ennemi public numéro 3 [les n°1 et 2 restent mystérieux...] Alors quand ce monstre décide de kidnapper Jane Eyre, remettant en cause l’avenir même d’un roman vénéré par la quasi totalité de la population, Thursday Next entre en jeu. Il lui suffit de pénétrer dans le roman via le Portail de la Prose, passage transdimensionnel inventé par son oncle.

La suite est un doux délire qui pioche dans les canons science-fictionnesques [voyage temporel, l’uchronie ou les mondes parallèles], avec quelques trouvailles supplémentaires. Cet apparent détachement et ce jeu permanent avec la lecture [dans son ensemble, c’est-à-dire ce qui s’étend entre l’oeuvre et le lecteur, mais aussi ce que ce dernier en fait] permet à FFORDE de mélanger les genres, même si le squelette général relève avant tout du thriller et de ses codes habituels : quelqu’un fait quelque chose de mal et il faut l’arrêter [cf. l’interview].

Prouesse non négligeable, au Royaume-Uni Jasper FFORDE a réussi à emballer un large lectorat [de 7 à 77 ans ? Presque] malgré des scénarios abracadabrants et un second degré permanent. Jasper FFORDE abat les barrières qui séparent les genres et piocher ce qu’il veut là où il veut. Au final, nous avons une littérature. Et c’est déjà beaucoup.

Alors que les Français passent encore beaucoup de temps à contempler, impuissants, le long balai qu’ils s’enfoncent eux-mêmes dans l’anus dès qu’on fait ne serait-ce qu’évoquer le fantastique dans l’Art, les Anglais, eux, l’assument d’entrée de jeu. De TOLKIEN à WELLS en passant par PEAKE et SHAKESPEARE, leurs classiques regorgent d’éléments surnaturels. Cette ouverture d’esprit bien rare dans la littérature mondiale permet à FFORDE de se lâcher en imaginant un monde crédible [c’est là qu’est le génie] entièrement basé sur le respect absolu de la chose écrite.

Là où "L’affaire Jane Eyre" est de facture classique [au beau milieu d’un festival de délires variés, tout de même], "Délivrez-moi !" pousse l’absurde encore plus loin en faisant intervenir la Brigade Temporelle qui joue double jeu avec Goliath et éradique de l’histoire l’amant de Thursday. Pour le retrouver, celle-ci est évidemment prête à tout, surtout à pénétrer de nouveau dans l’univers si particulier des livres, via la Jurifiction, la police intérieure de la littérature...

Décidément épatant, Jasper FFORDE fait encore mieux avec ce deuxième roman qu’avec le premier ! Plus foutraque, plus impertinent, "Délivrez-moi" explore plus loin les perspectives ouvertes par "L’Affaire Jane Eyre". La technique du clonage débouche ici sur des absurdités drôlatiques, comme la multiplication des dodos domestiques, les migrations de Mammouths [très goûtées des touristes] ou la résurrection de Néanderthals étonnament poètes et un peu trop sensibles.

Les voyages temporels de Thursday avec son père sont d’une invention qui pourrait inspirer bien des auteurs de SF. Ses voyages dans les grands classiques de la littérature sont des moments de joie pure. Ils permettent par exemple de convoquer à quelques pages d’écart le Chat de Cheschire [vous savez, celui qui disparaît en laissant son sourire flotter quelques temps en l’air] et le juge impitoyablement absurde du "Procès" de KAFKA. Comment ne pas savourer un sens si savoureux - de la parodie ?


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Parfaitement irrésumables, l’intrigue des deux romans n’en manque pas moins de sel ni de cohérence. Avec beaucoup de brio et une morgue inégalable, FFORDE se joue des impossibilités avec un plaisir et une joie communicatifs. Ces livres allient intelligence, originalité et divertissement. De quoi mettre tout le monde d’accord, alors qu’on n’y trouve aucune forme de consensus.

Autant dire que FFORDE tape juste et fait dans l’inédit. C’est très bien, mon garçon. Continuez.