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Publié le 05/03/2005

"L’appel de Mordant" cycle en 3 tomes de Stephen DONALDSON

["Mordant’s need", 1986]

REEDITION FOLIO SF, FEVRIER 2005

Par Ubik

Folio SF commence la publication du dyptique "Mordant’s need" de Stephen DONALDSON. Bon, c’est vrai que chez nous il paraît en trois tomes... Néanmoins, on a connu pire comme inflation textuelle en fantasy. Voici un avis de cafard non sur un seul volume mais sur l’ensemble du cycle.


« L’histoire de Térisa et Géraden commence à la manière d’un conte. Elle était princesse en une haute tour. Il était le héros venu la délivrer. Elle était fille unique de la richesse et du pouvoir. Il était le septième fils du Seigneur du septième Fief. Elle était belle, depuis la couronne de cheveux auburn qui auréolait son visage jusqu’à la pointe de ses pieds menus d’ivoirine. Il avait beau visage et grand courage. Un enchantement tenait prisonnière la belle. Le briseur d’enchantement était sans peur. Comme dans tous les contes, ils étaient faits l’un pour l’autre. »

"L’appel de Mordant", Tome 1/3 : « Le miroir de ses rêves »

« Mordant’s need » appartient à la veine des romans de fantasy à passage. Expliquons nous.

A côté du monde contemporain, le nôtre, on présuppose l’existence d’un monde secondaire pré-industriel voire carrément d’inspiration médiévale avec magie remplaçant la science et la technique. Chacun s’ignore de son côté jusqu’au jour, où par le biais d’un événement impromptu, des personnages de l’un passent dans l’autre. Plus souvent, vers l’univers médiéval d’ailleurs. Ici, les passages sont les miroirs qui dans le monde de Mordant sont le support d’une magie particulière : l’Imagerie. Ainsi, les miroirs courbes [ ce détail a son importance ] sont autant de portes ouvrant sur des univers différents dans lesquels les mages puisent magiquement leurs ressources. Un principe à peu près similaire existait déjà dans le cycle d’Ambre de Roger ZELAZNY. Sauf que dans l’ouvrage de cet auteur, les ombres ne sont que des reflets déformés d’Ambre, seul monde réel.

En Mordant, la question de la préexistence des objets et entités translatés des miroirs donc de leur réalité est sérieusement mise en doute avec l’arrivée de Térisa. Cette jeune femme, comme cela est posé d’emblée dans le prologue, est la fille unique d’un richissime magnat. Elle exerce un métier qu’elle juge inutile et qui n’a même pas pour but de payer son loyer, celui-ci étant versé par son bon papa qui par ailleurs s’en tient à cette unique relation avec sa progéniture encombrante. Névrosée, sans ami à qui se confier, elle a fait recouvrir tous les murs de son appartement de miroirs afin de s’y mirer pour confirmer son existence. Son quotidien va bien entendu être bouleversé d’abord par des signes annonciateurs [ un rêve et le son d’un cor ] puis, par l’intrusion fracassante de Géraden dans son appartement. Le jeune homme, maladroit et balourd à souhait, est le plus vieil apprenti en Imagerie de Mordant. C’est pourtant lui que le Conglomérat des mages a dépêché pour ramener le champion que les augures ont désigné pour sauver Mordant. Faute de champion visible, il propose à Térisa de le suivre, ce qu’elle ne tarde pas à faire.

Accomplissement, initiation, la recette est classique en fantasy. Ici l’accomplissement est mutuel. Pour Térisa, il s’agit de doter son apparence d’existence d’une substance véritable. Pour Géraden, il s’agit de prendre confiance en lui pour découvrir et assumer pleinement ses pouvoirs potentiels afin de résoudre la crise qui frappe Mordant. En effet, le royaume est sur le point de succomber. A la menace des royaumes d’Alend et de Cadwal, s’ajoute celle d’une Imagerie dévoyée semant le désordre et le chaos. Le doute s’installe et la désunion mine l’harmonie instituée par le roi Joyse. Le Conglomérat des imageurs siégeant dans le château d’Orison s’interroge sur les mesures à prendre pour sauver Mordant. La révolte gronde, les complots s’organisent en coulisse face à la passivité du roi Joyse qui semble préoccupé davantage par les parties de saute-contre avec son vieux compagnon l’adepte Havelock. Pourtant l’espoir n’a pas déserté définitivement les couloirs de la forteresse.

Térisa de spectatrice de son existence devient spectatrice de la déchéance de Mordant. Quand deviendra-t-elle actrice ? C’est la question qui se pose tout au long de ce tome. L’intrigue se résume à un vaste jeu de miroir où chacun cherche des repères et des certitudes. Les dialogues s’enchaînent et les chapitres se succèdent et, peu à peu, un sentiment de monotonie s’impose. Pour faire court, on peut affirmer qu’il y a dans ce premier volume à la fois tout ce qui fâche les contempteurs de la fantasy et ce qui réjouit ses fans. Evidemment, tout est question d’optique.

"L’appel de Mordant", Tome 2/3 : « Un cavalier passe »

Ce second tome de « Mordant’s need » se lit dans la continuité du précédent. Il commence à Orison dans une première partie et s’en éloigne ensuite.

Reprenons le récit pour plus de clarté. De spectatrice, Térisa bascule dans le camp de l’action pour le meilleur et le pire. D’abord à son corps défendant, ce corps qui va durement être éprouvé durant la première partie du livre. En effet, elle doit choisir dans quelle direction guider les élans de son tempérament. Là où la pousse son cœur, c’est-à-dire au côté de Géraden dans son combat pour Mordant, ou là où son corps l’entraîne, c’est-à-dire dans les bras et dans le lit du retors mage Erémis. Le dilemme est posé pendant quelques chapitres car si elle souhaite donner raison à Géraden face au retors, elle désire succomber au redoutable toucher mammaire de celui-ci et se régaler d’une moisson de pâmoisons. Caressé, abandonné, maltraité et torturé, ce corps qui se révèle délicieux et délictueux au fur et à mesure que le récit avance, doit être ramené à la raison car le temps presse. La guerre pointe le bout de son nez à l’horizon d’Orison lorsque l’armée d’Alend vient mettre le siège profitant d’une brèche dans la muraille de la forteresse occasionnée par une expérience malheureuse d’imagerie [ ceci est raconté plus amplement dans le premier tome ] et de la trahison d’une des fille du roi Joyse.

L’impression mitigée qui était mienne, se retrouve également avec ce second tome. L’ampleur des dialogues, des monologues intérieurs, la multiplication des complots, des intrigues, des plans cachés qui se superposent, s’opposent, et s’enchevêtrent, plombent le récit. La pesanteur des clichés reste redoutable et l’on cherche désespérément le second degré salvateur [ j’avoue avoir cherché et n’avoir rien trouvé ]. Certes, il existe aussi des points positifs. Ne pas le dire, même la bouche pleine du pâté de la fantasy, serait nous exposer à la critique de partialité. Ce second tome est donc moins statique. On sort du cadre clos d’Orison pour parcourir quelques fiefs de Mordant et combattre moult créatures d’imagerie. Le concept de l’imagerie, le véritable point fort du précédent tome, gagne en épaisseur. Géraden et Térisa poursuivent leur initiation mais celle-ci n’est pas encore totale. L’envergure du couple-fait [ le glamour gagne en puissance ] n’a pas encore atteint son maximum. Il faudra attendre l’ultime livre de la trilogie pour connaître le dénouement. Tiens, c’est marrant, on commence pourtant à le deviner.

"L’appel de Mordant", Tome 3/3 : « Le feu de ses passions »

Dans ce dernier tome, le combat de Géraden et Térisa arrive à son terme et mon effort de relecture s’achève. Autant ne rien cacher des présupposés qui ont guidé cette relecture de « L’appel de Mordant » que j’avais apprécié au temps de ma jeunesse.

Las, le temps est assassin [ je sais, la citation n’est pas de moi ] et à la lumière de nombreuses autres lectures et avec une décennie et demie supplémentaire au compteur, il faut reconnaître que ce cycle de Stephen Donaldson est décevant. Nous sommes loin du ténébreux et désespérant cycle de Thomas l’incrédule ou de celui plus science-fictif des Seuils. Non, nous sommes très éloigné de cette veine. Le prologue n’entretenait d’ailleurs aucun doute là-dessus. « L’appel de Mordant » est un conte, c’est-à-dire un texte très codifié avec morale à la fin, faisant agir et interagir des personnages archétypaux. Evidemment, cette déception est toute personnelle.

Pour revenir au récit sans trop le déflorer pour ceux que l’aventure tente, « Le feu de ses passions » est le tome le plus épique de la trilogie.

On voit toutes les intrigues se dénouer une à une et les alliances se faire et se défaire. La traîtrise du mage Erémis est désormais patente. Allié à l’archI-Mage Vagel et à maître Gilbur, un autre traître au Conglomérat, il cherche à imposer sur les trois royaumes sa suprématie en usant de sa capacité à translater l’image d’un miroir courbe à l’intérieur d’un autre plat. Mais, il doit se garder de Térisa et Géraden qui accèdent enfin à la plénitude de leur don. Elle, est archI-Mage possédant la capacité de se translater à travers un miroir plat sans devenir folle et d’en changer l’image sur de très grandes distances. Lui, est adepte [ c’est-à-dire un mage pouvant utiliser n’importe quel miroir courbe ] capable également d’en transformer l’image. Ils leur reste cependant à déterminer de quelle manière user de leur talent le plus habilement possible afin de servir efficacement le roi Joyse qui dévoile aussi son plan caché dans cet ultime livre.

On assiste en spectateur attentif à la bataille finale tant attendue avec moult charges héroïques où les armes se fracassent sur les boucliers où les armures et les morts agonisent heureux ; où les translations d’Imagerie s’affrontent dans toute leur violence cataclysmique. Il faut bien reconnaître au passage que Stephen Donaldson excelle dans ce thème très emblématique de la fantasy.

On souhaite la victoire des défenseurs de Mordant et pourtant le rapport de force est tellement disproportionné et l’adversaire tellement cruel...hum, sans doute le feu de la passion est-il contagieux car je m’emporte. Néanmoins, ne nourrissez nulle crainte exagérée, faîtes confiance à l’auteur pour concevoir le plus bel « happy end » possible. Au final, ce cycle de la fin des années 1980 ne dépareille pas dans l’imagerie de la production logorrhéique de la big commercial fantasy, pour ne pas dire de la hard fantasy, qui inonde les rayonnages des librairies.


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Bavard et aimant prendre son temps au début, rythmé et épique sur la fin, de tendance médiéval idéalisé tout le temps. Mêlant intrigues complexes, sadisme modéré, humour évaporé [encore que... j’avoue avoir souri au priapisme final du mage Erémis] et amour pour adolescent ; ne posant aucun problème philosophique, « L’appel de Mordant » s’adresse à ce public friand de distraction sans conséquence.

En attendant, en lecteur égocentrique, je guette toujours la réédition des « Chroniques de Thomas l’incrédule » dans une traduction lui rendant justice [six tomes en VO, je crois que ce n’est pas gagné ].