D’un point de vue strictement administratif, c’est le 21 juin que ça se passe. Des hordes d’apprentis musiciens brûlent quelques notes sur un bitume forcément chaud, une fête estampillée made in France fait oublier quelques instants la nullité quotidienne, mais les vrais amateurs de littérature boutonneuse savent vraiment ce qu’il en est. 21 juin, solstice, soleil, chaleur, été, tout ça. Du cosmogonique, de l’immémorial, du physique, du spatial, l’été, quoi, le moment où la terre présente un angle correct pour nous autres habitants de l’hémisphère nord, avec raccourcissement du trajet des rayons lumineux, le moment où nos corps nus et blafards grillent doucement sous des UV meurtriers pendant que le reste du monde continue à crever. Le bonheur, en fait, le vrai bonheur, avec la perspective d’une vaste pile à lire plantée dans le sable et l’envie d’oublier quelques agitateurs anarchisants qui se promènent sur la plage pour le plaisir avec une banderole douloureuse : vous allez tous mourir et vos pauvres vacances n’y pourront jamais rien. C’est vrai. En attendant, la pile augmente et il faut bien l’attaquer par un bout.

[PAT, Ubik, Lunatik, K2R2, et Mr.C]


Habile et organisé, le lecteur de littérature boutonneuse peut suivre quatre grandes principes qui constitueront l’ossature d’un été livresque parfaitement réussi : le bon, le décoratif, l’utilitaire et l’économique.

LE BON

- Commençons par le bon, le très bon même avec « Le Chevalier » de Gene WOLFE [Calmann - Levy]. Un pavé de fantasy incroyablement poétique et déstabilisant, intello oserait-on dire si cela ne faisait pas fuir les petits flémards que vous êtes. Lecture essentielle pour rouler des mécaniques à condition de ne pas oublier d’assortir votre shorty avec le bandeau rouge « Prix du Cafard cosmique 2006 » qui doit figurer sur la couverture de l’ouvrage. En plus, vous prenez un bon départ pour la rentrée, puisque la suite et fin, « Le Mage » paraît en septembre.

- Sinon, il reste l’option voyage immobile : « Les continents perdus », l’anthologie proposé par Thomas DAY, est une compilation de très bonnes nouvelles, « L.G.M. » un concentré d’humour à la Roland C. WAGNER, et Deloria : La légende des Frahmabores de Richard CANAL, un planète-opéra intelligent, avec du style, des personnages bien travaillés, plein de mystère et une très belle fin qui donne vraiment envie de poursuivre l’aventure.
- Si la qualité littéraire ne suffit pas, et que l’été est surtout pour vous synonyme de remise en forme, « Le royaume blessé » de Laurent KLOETZER est exactement ce qu’il vous faut : lourd de près de 750 pages, cette saga de fantasy enchantera vos neurones ET exercera vos biceps, en particulier si vous prenez la peine de tenir le roman d’une seule main [changez de côté toutes les 6 minutes].

- Pour un esprit fatigué, conseillons une traversée en biais de la SF : le Bifrost n°42 spécial anniversaire [avec 10 nouvelles inédites des meilleurs auteurs français du moment] ou « 100 mots pour voyager avec la SF » de François ROUILLER seront des choix judicieux.

- Partir avec « Festins secrets » de Pierre JOURDE, relève du bon et du décoratif à la fois. Bon, car le livre est tout simplement formidable. Style ahurissant, scénario diabolique, fond politique dérangeant, atmosphère détestable, l’idéal pour se convaincre que le voisin de plage qui se gave de glace est à vomir. Soit. Mais également décoratif, avec une jolie couverture type peinture qui donne au lecteur un alibi culturel non négligeable en cette période de laideur généralisée.
- Autre exemple, « La tour de Babylone » de Ted CHIANG ne relève que du bon. C’est sans doute même le meilleur recueil de SF parus cette année. Mais le décoratif en est absent. La couverture de Manchu en est seule responsable. Manchu fait plus de mal à la crédibilité de la SF que Jacques SEGUELA à l’honnêteté intellectuelle. Bref, le délicieux recueil de nouvelles en question se lit couché, dos [de livre] collé au sable, voire couv’ arrachée pour avoir le simple plaisir de ne pas passer pour un con.

- Dans le même registre, l’hallucinante expérimentation littéraire de Edward WHITTEMORE, « Le quatuor de Jerusalem » [deux tomes déjà parus] et le voyage maritime cauchemardesque des « Scarifiés » de China MIEVILLE [Fleuve Noir / RVA] ne donnent que dans le bon. Au-delà de la qualité des textes très recommandables qu’ils renferment, ces objets, en eux-mêmes, décrochent l’oursin de plomb des couvertures les plus laides de l’année SF. Ils méritent donc d’être enterrés au fond d’une des poubelles Vacances Propres qui jalonnent les plages par centaines [après lecture, bien entendu.]

L’UTILITAIRE

- Mais il injuste de dresser une courte liste de livres-à-emporter-en-vacances-avec-soi sans donner quelques exemples d’utilitaire. « Jonathan Strange et Mr Norrell » de Suzanna CLARKE a plusieurs avantages : lourd et épais, il peut servir de cale à votre voiture si vous vouss trouvez obligé de la garez en pente entre deux caravanes. L’été, la plage est bondée et il arrive que le vent fasse dangereusement voler les parasols. Pas de souci avec ce livre. Armé(e) d’un maillet et d’une sardine à tente, il est facile d’y forer un trou dans lequel on pourra introduire ensuite le pic de parasol pour une stabilité et une sécurité optimales.

- Même vertus ultra-pratique pour la pavé « Olympos » de Dan SIMMONS. Un simple clou, un marteau, quelques coups, un élastique, une balle, et vous voilà avec un superbe pied de Jokari, jeu drôle et défoulant qui fait fureur à marée basse. De quoi réconcilier tête et corps dans un élan de respect pour la grande littérature, la vraie, celle qui sert à quelque chose. On vous le disait au début, c’est une question d’organisation.

- « Le grand vaisseau » de Robert REED est certes moins épais mais, si vous le glissez dans votre sac, ce ne sera certainement pas pour le lire [évitez] : préférez lui l’usage de freezbee, on a fait l’essai, ça plane très bien [pas bien haut, mais longtemps]. Sinon, en soubassement pour château de sable, ça devrait faire l’affaire.

L’ECONOMIQUE

Pour finir, on se permettra une quatrième catégorie de roman d’été : après le beau, le don et le décoratif, osons l’économique : oui, les temps sont durs, même pour les lecteurs de SF. Alors, si votre objectif est de ne pas exploser le budget, si vous êtes un peu serré cette année, vu que votre employeur a mis fin sans scrupule à votre CNE le 30 juin, autant profiter de la floraison d’inédits de grande qualité sortis directement en poche cette année.


Si, malgré tout cela, vous vous êtes ennuyé ferme en dépit de nos bons conseils, renvoyez nous votre roman, et on vous en débarrasse gratuitement. Promis, vous ne le reverrez jamais. Et en échange, on vous expédie illico, par retour de mail, une grille de sudoku niveau « débutant ». Là au moins, vous êtes sûr de passer un bon moment.