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Publié le 26/07/2010

L’éternaute 1969, d’Alberto Breccia et Héctor Oesterheld

[El Eternauta, 1969]

ED. RACKHAM, JANV. 2010

Par thomasw

Selon la définition d’un cosmo-philosophe, un Éternaute est un voyageur de l’éternité, voire un pèlerin des siècles. Définition avérée ou non, l’homme qui apparaît dans le salon du narrateur se présente ainsi. Il vient d’un futur proche où la guerre des mondes a eu raison d’une partie de l’Amérique latine et où une neige mortelle annihile toute forme de vie. Après avoir écouté le récit tragique de l’Éternaute, le narrateur décide de raconter cette histoire à son tour afin d’éviter cette tragédie.


Réédition de planches parues dans le magazine à sensations Gente, en 1969, cet album contient l’une des versions de l’Éternaute. En effet Héctor Oesterheld a déjà publié une histoire légèrement différente quelques années plutôt, illustrée par Solano Lopez [1]. Dix ans plus tard le scénariste argentin fait le choix de la réécrire avec son ami Alberto Breccia.
Bien que les compositions surprenantes et le dessin prodigieux de Breccia fassent merveilleusement écho à la fiction inquiétante et visionnaire de Oesterheld, le magazine décide d’arrêter la publication suite aux réactions négatives des lecteurs. La présente réédition reprend d’ailleurs quelques courriers de lecteurs dans un dossier sur l’histoire de cet album en guise de postface. Et c’est donc une œuvre incomplète, amputée, qu’on nous présente ici [2] ; L’Éternaute 1969 n’en reste pas moins un album étonnant de charme et de modernité.

À la manière de L’esprit de Noël de Dickens, un homme apparaît dans le bureau d’un scénariste de bandes dessinées un soir de 1969. À minuit. D’emblée l’homme remarque les livres qui traînent sur le bureau, Cortázar, Salgari [3] et dès lors le récit se place sous ce double patronage : fantastique et aventure.
L’histoire commence comme dans une nouvelle d’Edgar Allan Poe. Quelques personnages sont enfermés dans une maison à la suite d’une chute de neige. Une neige inquiétante qui élimine toute forme de vie. Sans nouvelles du monde extérieur le climat devient étouffant, l’un des protagonistes meurt sous les yeux de ses amis en voulant sortir dans ce climat hostile. Ils arrivent tout de même à confectionner une combinaison étanche et se relaient pour aller chercher des vivres. Ils recueillent une jeune femme énigmatique et commencent à se méfier les uns des autres. Un climat de peur et d’angoisse domine dans la maison.
Enfin la radio capte un message où les personnages apprennent que des extra-terrestres ont attaqués l’Amérique Latine suite à une négociation avec les grandes puissances mondiales. Les secours ne viendront pas. Les États-Unis ont sacrifié une fois de plus l’Amérique du sud pour garantir leur propre survie. « En quoi ça t’étonne Juan ? Les grands pays nous ont toujours tenus pieds et poings liés… Les pays qui nous exploitent, les grandes multinationales étaient déjà nos envahisseurs… » Mais la résistance s’organise.

Au moment où les auteurs entament leur histoire, le dictateur J. C. Ongania est chassé du gouvernement par un mouvement populaire, et les États-Unis recommencent à mettre leur nez dans la politique argentine. Outre le coté « Guerre des mondes » donc, cette annonce entérine un constat sans cesse d’actualité dans cette partie du monde.
Les protagonistes sont recrutés dans l’armée résistante qui tente de comprendre d’où viennent ces attaques et comment les arrêter. Enrôlement obligatoire et cruel face à une situation désespérée qui réclame des sacrifices. Voici un thème commun à la littérature de genre et aux crises internationales.

D’ailleurs il est surprenant de constater que la surenchère de thématiques liées à la SF (voyage dans le temps, virus inconnu, invasion extra-terrestre, contrôle des esprits, insectes anthropomorphes, hommes robots, soucoupes volantes, armes inconnues) ne nuit pas au récit. Au contraire, les auteurs utilisent avec virtuosité ces concepts et parviennent à créer quelque chose de captivant.
Les dessins de Breccia, par exemple, renouvellent avec brio la figure de l’autre, de l’extra-terrestre. « Rien ne se crée, tout ce transforme », l’être humain à besoin de supports, de points de départs. Et graphiquement il est très difficile de créer un être qui ne ressemble pas à un assemblage d’animaux difformes. Ici le dessinateur expérimente la texture du trait, la multiplication des cadrages et un jeu de transparence qui aboutissent à une représentation inhabituelle et attrayante des extra-terrestres.


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La réédition de ce chef-œuvre en version française ne peut que nous réjouir, même si quelques pages de croquis et d’esquisses supplémentaires n’auraient pas fait défaut à cette édition. Mais ce n’est pas une raison valable pour passer à coté d’une œuvre majeure de la littérature dessinée argentine. Un album moderne par le choix des sujets abordés. Un album innovant par ses résolutions graphiques. De Borges à Cortázar en passant par Sabato cette bande dessinée s’inscrit dans la plus pure tradition de la littérature sud-américaine.



NOTES

[1] Auteur Argentin, dessinateur de la première mouture de l’Éternaute en 1957.

[2] L’album contient une cinquantaine de pages mais le projet initial devait en faire au moins le triple.

[3] Auteur italien, célèbre notamment pour ses récits d’aventure et en particulier pour le personnage de Sandokhan. Personnage que dessinera Hugo Pratt.