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Publié le 03/07/2010

L’évangile selon Judas
d’Alberto Vazquez

ÉD. RACKAM, AVR. 2010

Par thomasw

Ne vous fiez pas à la couverture dorée et ciselée à l’or fin (la couleur s’entend) : cet album n’est pas un accessoire bling-bling pour parader en soirée. Quoique. Derrière cette couverture brillante se cache l’une des bandes dessinées les plus innovantes dans le petit monde de l’introspection. Ne criez pas tout de suite au loup. Ce recueil de fables mêle aussi à sa manière le fantastique, le merveilleux, l’humour, l’absurde. Mais découvrons qui est Judas, un écureuil catholique contacté par Jésus Christ pour faire un album de bande dessinée.


Judas apparaît lors d’une partie de pêche. Malgré le caractère idyllique présupposé de l’excursion, cet écureuil muet parvient à broyer du noir en pensant à ce pauvre poisson mort arraché à sa famille. Et cela le jour de son anniversaire, soulignent à haute voix les autres animaux.
C’est cet anthropomorphisme qui provoque un premier glissement vers le merveilleux et le fantastique. Ces créatures fabuleuses qui parcourent l’album, à l’image de Ras-am-ahm (sur la couverture), sortent tout droit des bestiaires médiévaux. Barrabas, le dragon, Jeremias, Caïn et bien sûr Jésus Christ ; les références à l’imaginaire chrétien sont nombreuses dans ce livre. L’évangile selon Judas fait écho à une série de manuscrits qui donne une autre version de la trahison de Jésus par Judas, évidemment pas reconnue par le Vatican.
Le choix de ce patronyme met en évidence l’influence religieuse la plus frappante : la culpabilité. Judas se sent coupable de pécher et de manger le poisson, il se sent coupable de ne pas être heureux, coupable de faire de la BD et coupable de perdre son temps.

Le spleen, émotion poétique bien particulière, semble accompagner ce choix tout au long de l’histoire. Aussi dans « Judas 666 » on découvre la jeunesse de l’écureuil, fornicateur et junkie sur le chemin de la perdition. Ou à la manière d’un album pour enfant, on constate comment Judas deviens sans domicile fixe dans « Réjouissez-vous jeunes gens dans votre jeunesse (ecclésiaste) »
Dans la nouvelle centrale « Judas, l’écureuil catholique dans : “trop top, dieu” » on découvre le point d’orgue de l’album : Judas, fort de son expérience dans son fanzine, est recruté par Jésus Christ le patron des éditions Toisons d’or. L’auteur exécute une réelle mise en abîme du travail de dessinateur de BD. De la rencontre avec l’éditeur, ses pairs ; le long processus de création, de réalisation… On pourrait faire un rapprochement intéressant avec Pinocchio de Winshluss où Jiminy le cafard essaie, par épisodes, d’écrire un roman avec toute la difficulté que cela implique.
D’ailleurs le soin porté à l’objet livre se retrouve dans ces deux albums : finition de la couverture, qualité du papier, pages de gardes recherchées. Dans les livres de Chris Ware, de Blutch, ou encore d’Ivan Brunetti, l’attention portée à l’objet-livre est révélatrice de la prise de conscience du livre comme medium adulte et affranchi. D’ailleurs Jésus Christ le dit bien (à Judas) : « Je le sortirai avec une couverture rigide revêtue d’or, incrustée de saphirs et ornée de pompons de velours, sur papier 400 grammes… » C’est une des problématiques sous-jacente du récit, passer du fanzinat obscur à la publication et la diffusion professionnelle sans perdre son âme. Car il y a un revers de la médaille à la professionnalisation : une part de liberté en moins, l’abandon de son œuvre entre les mains de l’éditeur qui s’occupe de la fabrication, de la diffusion, etc… Et c’est bien par l’attention portée à l’objet en lui-même que les auteurs se réapproprient cette étape laborieuse où l’auteur n’est plus complètement en mesure de soutenir ses choix.

Les références à Alice au pays des merveilles, au Magicien d’Oz, ou encore au Livre de la jungle sont troublantes. Comme chez Kipling, L’évangile selon Judas se compose de nouvelles. À chaque chapitre un personnage ou un groupe de personnage se révèle emblématiques d’un caractère, un socio-type particulier. Ici, à l’image des livres destinés à la jeunesse, le récit est construit comme un conte initiatique. Allégorie, où le chemin parcouru propose des pistes et des problématiques pour la construction du personnage – et du lecteur – « Il ne doit pas recommencer ses erreurs, il DOIT en tirer une leçon… C’est ce qui s’appelle LA LOI DE LA VIE. » Ici cette assertion est détournée, pervertie. Ce procédé, comme les références bibliques, ne sont que des pastiches, des caricatures de ces livres qui promettent de vous rendre meilleurs.

Dans la tradition orale, puis dans les contes de fées de Grimm à Perrault le conte possède une vertu initiatique. Non pas pédagogique mais instructif dans le sens où le conte ne propose pas une façon de faire mais bien une expérience dont le lecteur, ou le destinataire, peut en tirer ses propres enseignements. Bettelheim en donne plusieurs exemples dans son Psychanalyse des contes de fées. Attention, cette bande dessinée ne comporte pas de message préconçu de l’auteur. Alberto Vazquez écrit une histoire sur un écureuil qui expérimente la difficulté de faire de la bande dessinée, de l’écriture à la perception qu’en ont les autres ; mais également la difficulté de trouver sa place, de trouver le bonheur dans une société où dominent la culpabilité et la faute originelle.


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Ce conte des temps modernes montre une fois de plus la richesse de la bande dessinée contemporaine. Avec cet album aux accents chimériques, Alberto Vazquez prouve que les grands thèmes, chers à la littérature, sont aussi accessibles à la bande dessinée de genre. Seul obstacle perceptible à cette entreprise : le talent. Et en ce qui concerne cet album il serait malhonnête de ne pas lui en trouver énormément.