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Publié le 02/06/2007

« L’homme démoli » & « Terminus les étoiles » d’Alfred BESTER

[« The demolished man » , 1953 - « The stars my destination », 1956]

REED. DENOËL / LUNES D’ENCRE, MAI 2007

Par eleanore-clo

Les éditions OPTA ont publié durant vingt ans la collection du Club du Livre d’Anticipation. Les premiers Opus consistaient en de somptueuses rééditions de classiques de la science-fiction, magnifiquement illustrées, somptueusement préfacées et complétées par une bibliographie.
Lunes d’Encres prend la même direction et nous livre, ici rassemblés, deux immenses classiques des années 1950.


PRIX HUGO 1953


Les années 50 marquent un tournant dans l’histoire des Etats-Unis et de la SF. L’ennemi n’est plus allemand mais russe et l’anticipation s’essaye à des œuvres plus adultes, davantage tournées sur les internes de l’homme que sur ses prouesses scientifiques, politiques ou guerrières.
Avec Alfred BESTER se tourne la page de « Fondation » et du « Monde des non-A » , et s’annonce celle à venir des « Seigneurs de l’instrumentalité ». Il atteint ici le sommet de son art et sera justement récompensé par le 1er Prix Hugo de l’histoire [1953] pour « The demolished man ».

« L’homme démoli » conte la lutte impitoyable entre un criminel, Ben Reich, et un policier, Lincoln Powell. Ce roman policier a pour cadre la société décadente du XXXIVème siècle. Ben Reich dirige un des plus puissants conglomérats du système solaire et décide de se débarrasser d’un concurrent, D’Courney. Il invente donc le crime parfait mais doit rapidement déchanter face à un policier télépathe dont le flair n’a d’égal que la puissance parapsychique...

Cette lutte apparemment simple doit être décryptée sur plusieurs niveaux : Ben Reich représente le capitalisme sauvage sans foi ni loi alors que Powell porte des valeurs humanistes, le respect de l’autre.
Reich est un homme seul alors que Lincoln est intégrée dans une communauté de télépathes. Reich vise l’enrichissement personnel alors que Powell cherche à développer le talent de télépathie dans l’ensemble de l’humanité.
Le monde du XXXIVème siècle est analysé sans complaisance : les nantis festoient lors de fêtes lascives alors que les valeurs de fidélité, de travail sont portées par les modestes policiers.
Les télépathes forment une microsociété où l’abject [La ligue prônant la supériorité d’une élite mutante] côtoie le sublime [Powell avec son rêve d’une société égalitaire totalement télépathe].

Le roman engagé est également un roman psychanalytique. Les motivations de Reich et de Powell trouvent leurs sources dans l’inconscient : Reich souhaite tuer le père alors que Powell recherche la femme-enfant. Le lecteur découvre page après page le sens caché des actes des personnages et surtout leurs ressorts.
Comme dans la série TV « Colombo », BESTER choisit de nous dévoiler le nom du criminel dès les premières pages car seule l’intéresse la psychologie de ses personnages, ce duel implacable entre deux ennemis qui vont en venir à se respecter au cours d’innombrables joutes.

L’intrigue n’est cependant qu’une des facettes de « L’homme démoli ». En effet, l’auteur déploie une incroyable virtuosité narrative : les rebondissements abondent dans une sorte de folie baroque, la trame s’écarte, se disperse en une multitude de fils puis se resserre toujours plus rapide.
Bester met l’écriture au service de sa narration et il recourt à une disposition calligrammatique des mots pour essayer de traduire le fait télépathique, la communion instantanée d’esprit, les idées qui fusent, s’agrègent et progressent dans un feu d’artifice permanent.

Un livre parfait donc ? Non car BESTER sacrifie la vraisemblance au profit d’une progression effrénée. Le juge électronique, « big-brother » pré-informatique, est énigmatique. Les personnages secondaires manquent de consistance. La rivalité féminine entre Barbara et Mary relève des clichés les plus éculés.

Qu’importe, nous sommes emportés par le torrent, par un fleuve en furie de mots, d’idées et de péripéties.


« Terminus les étoiles » commence de manière plus classique. Un vaisseau spatial erre dans l’espace et son unique survivant, Gully Foyle, attend les secours. Mais la nef tant attendue ne réagira pas aux demandes d’assistance, provoquant la métamorphose du naufragé en un monstre, ivre de vengeance. La suite du livre raconte la longue chasse de Foyle : son sauvetage inespéré, son enquête et pour finir sa revanche.

Ce résumé appauvrit malheureusement le livre car BESTER a transcendé le thème de la quête. « Terminus les étoiles » va bien plus loin que « Le Comte de Monte-Cristo ».
Tout d’abord et à l’instar de « L’homme démoli », «  The stars my destination » est un livre engagé. L’auteur reprend à son compte la maxime d’Emerich Acton : « Le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument ». Dans une société où la téléportation fait souffler un vent de liberté, les puissants ont su préserver leur pouvoir, pouvoir d’abord économique, puis militaire, pouvoir de paraître, pouvoir de vie... et de mort.
Ben Reich est un ange à côté de Presteign. La police a cédé sa place aux milices privées...

La violence - en filigrane dans « The demolished man » - explose ici dans une frénésie de brutalité, de meurtres, de massacres. Foyle vogue dans un délire paranoïaque. L’amour lui est étranger ou alors mâtiné de sadisme et de destruction mutuelle. Les corps sont torturés, gauchis, transformés. L’image du couple Dagenham est un symbole de l’horreur Besterienne puisque l’homme, radioactif, dort séparé de sa compagne par une paroi de plomb protectrice.

Face à ce désespoir, un décor somptueux : l’espace infini et pailleté d’étoiles, la cathédrale Saint Patrick, le gouffre Martel [BESTER aime la France et émaille son texte de nombreux francisismes]... Nous sommes invités à une découverte quasi touristique du système solaire, de ses bas fonds comme de ses hauts lieux.

L’auteur recours aussi aux calligrammes et la narration de « Terminus les étoiles » ressemble beaucoup à celle de « L’homme démoli » : rapide, sauvage, foisonnante, barbare,...

« Terminus les étoiles » apparaît au final comme un lointain père fondateur du Nouveau Space Opera. Les amateurs du genre y retrouveront un cadre fabuleux et des personnages violents, barbares. Le récit ne souffre pas de l’absence d’extraterrestre sanguinaire : la noirceur de l’âme humaine pourvoit à cette carence. La narration ne s’égare pas non plus sur des centaines de pages et les gifles se succèdent à un rythme effréné.

Effréné - trop effréné ? On peut regretter l’absence de profondeur des personnages, la succession des rebondissements qui rend la construction quelque peu artificielle. La fin manque aussi de vraisemblance comme si BESTER avait perdu son fil en chemin, plus soucieux de la narration que de l’intrigue. Les femmes développent toutes une tendance malsaine au sado-masochisme qui ne peut qu’interpeller le lecteur moderne.

« The stars my destination » reste malgré tout un grand moment de SF. Un moment daté mais méritant le détour.


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Deux romans, deux chefs d’œuvre de la science-fiction. Leur accès apparemment facile cache une richesse, une inventivité permanente. « L’homme démoli » appartient au panthéon du genre et n’a pas pris une ride. La réédition dans une nouvelle traduction ne manquera pas d’ouvrir de nouveaux horizons aux « jeunes » lecteurs de SF.

Les œuvres de BESTER ne relèvent pas de l’archéologie de la SF, elles sont au contraire furieusement modernes et d’actualité.