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Publié le 22/05/2010

L’île Panorama de Maruo Suehiro

d’après Edogawa Ranpo
[Panorama Tōkitan, 2008]

ÉD. CASTERMAN, AVR. 2010


2009, coup de théâtre dans le paysage manga : le festival du Prix Tezuka désigne Maruo Suehiro lauréat du New artist prize pour son dernier ouvrage, L’île Panorama
Maruo Suehiro ? Auteur avant-gardiste et transgressif, fervent admirateur de Sade, Bataille et Balthus pour ne citer que ceux-là, auteur incontournable du manga underground depuis les années 1980… Maruo Suehiro : le Tezuka New Artist Prize ?
Quelques explications s’imposent.


Il faut d’abord savoir que L’île Panorama est une adaptation du roman éponyme d’Edogawa Ranpo,grand maître de la littérature japonaise des années 1930 que tout étudiant nippon est amené à rencontrer au moins une fois dans son cursus scolaire.
Une adaptation qui ne doit rien au hasard puisque Maruo s’inscrit lui-même en héritier de l’ero guro (エロ-グロ, qu’on traduit en français par erotico-grotesque), ce mouvement artistique éclos dans les Années Folles sous l’impulsion de Ranpo lui-même. D’ailleurs l’adaptation par Maruo de La Chenille, une autre nouvelle de Ranpo qui en son temps défraya la chronique, est à paraitre en France en octobre 2010.

Maruo Suehiro, bien que s’inscrivant en marge du paysage manga mainstream, bénéficie d’une large notoriété au Japon pour ses illustrations d’art. Ailleurs dans le monde, ses mangas sont traduits depuis les années 2000, principalement en Espagne, aux États-Unis et en France où son éditeur attitré est le Lézard Noir.
C’est donc un illustre connu qu’est venu couronner le New Artist Prize, l’aspect nouveauté faisant peut-être allusion au sujet inhabituellement « classique » et grand public de son livre (cela reste une supposition !).
Une nomination qui n’en reste pas moins un excellent prétexte pour se pencher sur l’œuvre d’Edogawa Ranpo…

Une page d’histoire
Années 1920. Japon de l’ère Taishō.
« L’Epanouissement de la Civilisation » [1] est venu profondément modifier les cadres sociaux traditionnels, tandis que se profile peu à peu l’expansionnisme militaire qui sévira durant l’ère Showa. Tout au long de l’ère Meiji, de nouveaux auteurs et courants littéraires occidentaux ont fait irruption sur la scène culturelle japonaise : gothique, roman noir, parnassiens, décadents… Les années 1920 prennent ensuite le relai avec l’expansion prodigieuse du cinématographe, tandis qu’une véritable frénésie de modernisation et de productivité s’empare des esprits. Ce sont les Japan’s modern years. Dans un climat social que les historiens n’hésiteront pas à comparer au Berlin de la République de Weimar, ces années présideront à l’éclosion d’un mouvement artistique et d’un way of life nouveaux : l’ero guro ou Erotic Grotesque Nonsense.
Mêlant érotisme, gore, grotesque et fantastique, présent à la fois dans le cinéma et la littérature, l’art pictural et le monde du spectacle, l’ero guro est le reflet d’un art décadent dont l’écrivain Edogawa Ranpo (alias Tarō Hirai) sera le tout premier représentant.

Edogawa Ranpo : transcription phonétique d’Edgar Allan Poe. Dans son admiration, le novelliste va jusqu’à emprunter le nom du maître américain du mystère, nom sous lequel il passera à la postérité.
Si Poe est l’inventeur du roman policier, Ranpo sera quant à lui le fondateur du polar au Japon. Peu à peu influencé par l’esprit de son temps – qui s’avère un merveilleux exutoire à son imagination subversive – Ranpo fait évoluer ses histoires de détectives vers un roman davantage emprunt de macabre et d’étrange, où la déviance sexuelle n’est pas rare, où le dérèglement des sens et de la raison est au fondement même de l’intrigue. Un changement de voie qui, s’il lui vaut les faveurs du public, ne sera pas toujours du goût de la censure.

Revenant en force dans les années 1960, la vague ero guro inspire cette fois les arts du cinéma et du spectacle tels que la danse et le théâtre. De nombreux romans de Ranpo sont alors portés à l’écran ou à la scène. [2]

C’est à la veine ero guro dans son ensemble, post-guerre et avant-guerre, que s’abreuvera Maruo Suehiro dans la composition de ses mangas transgressifs. Né en 1956 à Nagasaki, il commence à publier dès les années 1980 dans le magazine alternatif Garo. Son manga La Jeune Fille aux camélias (publié aux éditions IMHO) ou sa série en deux tomes Vampyre (parue aux éditions Le Lézard Noir), sont particulièrement représentatifs de l’esthétique et des thèmes chers à Maruo, qui mêlent allégrement grand guignol, expressionisme allemand et sexualité déviante.

Ainsi, quoi de plus naturel pour ce mangaka hors normes que de s’essayer à son tour à l’adaptation des chefs-d’œuvre de Ranpo ?
C’est en 2008 qu’il se lance : d’abord avec L’île Panorama, un court roman initialement paru en 1926, puis avec La Chenille, une nouvelle publiée en 1929 avant d’être censurée lors de la seconde guerre. Deux mangas respectivement traduits et publiés en France par Casterman (L’île Panorama - mai 2010) et le Lézard Noir (La chenille - à paraître en octobre 2010)

L’île Panorama - La Chenille

Résumés :
Écrivain sans succès, blasé et désargenté, Hirosuke est depuis toujours fasciné par les cités utopiques d’un Platon ou d’un Thomas More. Son modèle ? Le Domaine d’Arnheim, d’Edgar Poe. Son obsession ? Acquérir un jour une immense fortune qui lui permettrait à son tour de bâtir son propre paradis sur terre, lieu de perfection et de beauté sans tâche.
Or voici qu’un beau jour on lui apprend que Komoda, l’un de ses anciens condisciples de fac riche à millions, vient de mourir. Une aubaine pour Hirosuke, qui met alors en place un stratagème diabolique afin de s’emparer de ses richesses. Une entreprise relativement aisée quand on est le sosie du défunt et que l’on connaît par cœur L’enterrement prématuré d’Edgar Poe.


La douce et timide Tokiko a beaucoup de chance, lui disent ses compagnes : son mari, le lieutenant Sunaga, vient d’être démobilisé. Pour lui, la guerre est finie. Dans tout le pays, les journaux ne cessent de narrer les exploits du jeune militaire, grièvement blessé et décoré en retour de l’ordre du cerf-volant d’or.
Mais voilà : au lieu du fringuant jeune homme viril et brutal, c’est un homme tronc qui revient chez Tokiko. Sourd, muet, dépendant physiquement et psychologiquement détruit, seul le regard maintient en lui un semblant d’humanité.
Peu à peu, le couple se voit abandonné de tous, contraint à l’isolement et à la charité.
Pour dépasser son dégoût et supporter la vie commune, Tokiko va apprendre à s’aventurer au-delà des limites : là où la perversité et le sadisme sont l’ultime ferment du désir…

Bien que les deux sujets traités par Ranpo soient très différents l’un de l’autre, le schéma narratif demeure très similaire entre les deux récits. À savoir : un protagoniste (Hirosuke / Tokiko) qui confronté à la tentation de la transgression et dont les passages à l’acte successifs finissent par le déchoir de sa condition humaine. Dans les deux cas également, les certitudes sur soi-même et ce qui constitue les bases de l’identité se trouvent réduites à néant.
Hirosuke, l’écrivain idéaliste, va parvenir à ses fins et bâtir un monde à son image, tout entier dédié à la contemplation de la beauté. Un résultat qui lui coûte néanmoins le sacrifice de son intégrité et de sa conscience morale. Hirosuke commence à basculer lorsqu’il se décide à passer à l’action, dans un état de quasi somnambulisme, et la profanation de la tombe de Komoda – le passage à l’acte - le fait basculer tout à fait. L’irrémédiable est enfin consommé lorsqu’il assassine l’épouse de ce dernier, dont il est tombé éperdument amoureux, renonçant de fait à ses propres désirs et sentiments. Faut-il le dire ? Il est devenu un monstre. Un monstre à l’image de la nature inhumaine qu’il a recréée, hideusement belle tant elle est fausse et vide, simulée de l’intérieur par des machines et de l’extérieur par un décor de carton pâte. Entre son idéal du monde et sa création, il y a un gouffre, dans lequel s’est abîmée son humanité.

Quant à la pure et innocente Tokiko, la voilà prise à un jeu des plus complexes.

Déjà, lorsque le lecteur s’attaque à la lecture de la nouvelle La Chenille tout en connaissant par avance le sujet, il se prépare au pire. Mais le pire ne se trouve pas là où on l’attend.
Où l’on imaginait une femme simplement perverse, on découvre une épouse qui a fait le choix de la perversité afin de permettre à son époux et à elle-même de survivre à l’insupportable. Là où l’on attendait un monstre dénué de sentiments, voici un être humain en proie à une angoisse, à un doute constants, aliénants.
Tokiko s’est changée en quelque chose qu’elle ne connaissait pas, et dont elle ne se doutait pas : elle a changé « (…) comme jamais elle n’aurait imaginé qu’un être humain puisse le faire ».
En exerçant l’empire de son vice si nouvellement révélé sur le lieutenant, elle en a fait sa chose, sa victime consentante. Le sadisme et la perversité sexuelle restent le seul moyen de maintenir un lien entre le monde de la jeune veuve et celui de son époux : parce qu’elle en est convaincue : il existe « (…) pour les monstres comme son mari, un autre monde auquel elle (n’a) pas accès ». Et le voir cloitré dans cet autre monde lui est, à elle, insupportable.
Et de la même manière que pour l’écrivain Hirosuke, entre son idéal (d’épouse et de vie) et sa création (le lien de perversion) – il y a un gouffre, dans lequel s’abime peu à peu tout ce qu’il y a d’humain en elle.
À noter tout de même que si le personnage de Tokiko inspire la pitié et la tristesse, celui d’Hirosuke évoque a contrario un sentiment proche du mépris… difficile de rallier son utopie du vide et son obsession de la beauté creuse.

Voilà donc pour le résumé des petits contes cruels d’Edogawa Ranpo. Et au bout de quelques pages (20 pour La Chenille, environ 150 pour L’île Panorama) où le malaise va crescendo, et alors que la tension est parvenue à son comble, l’auteur fait jaillir l’irréparable comme un feu d’artifice. Une chute brutale et sans concession qui se veut la marque de fabrique de Ranpo…



Edogawa Ranpo par Maruo Suehiro
Une fois dit tout ceci, quel peut-être l’apport de Maruo dans la mise en image de Ranpo ? Et surtout, comment parvenir à évoquer ces atmosphères si particulières sans les trahir ni les dénaturer ?
D’abord, on se trouve en face de deux récits qu’esthétiquement tout oppose. À la beauté clownesque et froide qui émane de L’île Panorama vient se heurter l’innommable des corps mutilés et pervertis de La Chenille. Univers qui ne demande qu’à à être vu, L’île Panorama, avec ses descriptions du monde idéal et malade d’Hirosuke, sollicite en permanence les capacités d’imagination et de fantaisie du lecteur. Un exercice esthétique que l’on jugerait taillé sur mesure pour Maruo, ce peintre des parades monstrueuses. Avec un graphisme d’une prodigieuse délicatesse, inspiré tant de l’Ukiyo-e [3] que du cinéma muet, l’artiste vient sublimer la nouvelle de Ranpo, la rehaussant encore de gracieux motifs symboliques et de minutieux tableaux d’époque. Jamais le Japon des années 1930 n’avait paru si vivant, si réel et, en même temps, si chargé d’une dimension mythique. Suivant à la lettre le récit d’origine, Maruo n’hésite cependant pas à intégrer çà et là des détails de son cru afin d’en souligner l’intensité horrifique (une dent arrachée à vif, des ébats sexuels explicites), mais aussi la beauté tragique (un clin d’œil à l’Ophélie d’Everett, une lettre d’adieux qui reprend les mots laissés par l’écrivain Akutagawa) [4].

À l’inverse, l’univers de La Chenille n’est pas de celui que l’on veut voir. Déjà, dans la nouvelle, Ranpo suggère sans jamais rien dévoiler ; il y est question du plaisir lié au spectacle de la souffrance, de passion démoniaque… Libre ensuite au lecteur de pallier aux non-dits par le biais de ses propres suppositions. Non, vraiment, de prime abord, on n’a pas du tout envie de voir La Chenille se mouvoir sous la plume de Maruo.

Et de fait, les impressions post-lectures ne laissent pas indemne.
Oui, La Chenille est bien moins accessible que L’île Panorama, et l’histoire, si courte à l’origine, parait durer une éternité. Exercice éprouvant pour le lecteur, l’adaptation de La Chenille ne peut cependant être considérée comme un exercice purement gratuit de la part de son dessinateur. Comme dans L’île Panorama, le mangaka suit scrupuleusement le fil narratif imposé par Ranpo. Mais un fil sur lequel Maruo joue les acrobates, en équilibre précaire entre imaginaire et réalité crue, jonglant avec une galerie d’émotions complexes et brutes à la fois. Si les visages affichent tour à tour les marques de la lubricité, de l‘effroi, de la tendresse ou encore d’une indifférence affectée, une détresse profonde y sourd continuellement. Ce sont bien des humains qui nous font face, et l’impudicité des corps et des mises en scène sexuelles rivalise avec celle des émotions.



Si Maruo excelle à exposer aux regards l’insoutenable, c’est pour mieux suggérer, en arrière plan, l’inacceptable. Dénoncer en filigrane la monstruosité, la vraie, celle qui se pratique par les gens ordinaires. Au huis-clos qui se tient chez Tokiko répondent les représentations macabres du théâtre grand guignol, celui qui vient de s’installer sur la place principale du village. Les spectateurs y peuvent, par un petit œil-de-bœuf individuel, se délecter d’images relatant les faits divers les plus sanglants. Rappelons que nous sommes en pleine première guerre mondiale, que les gueules cassées sillonnent les rues, que de nouveaux corps sont rapatriés chaque jour, que les journaux relatent à l’infini les exploits guerriers et les nouvelles médailles. Comme celle qu’on a donnée au lieutenant en échange de ses membres amputés, et qu’il contemple chaque jour. Et puis il y a ces cauchemars qui viennent hanter le sommeil de la veuve. Tout juste évoqués dans la nouvelle, Maruo en tire de véritables Muzan-e [5] d’époque, réinscrivant plus profondément encore la nouvelle de Ranpo dans le contexte historique, culturel et sociologique de son temps. Un temps où se prépare le Japon impérial de la propagande militaire et des kamikazes, et dans lequel Maruo distille – déjà – le malaise de la défaite à venir. Comme un mauvais présage.

Ainsi, au premier degré de l’horreur sexuelle mise en scène, répondent en arrière-fond l’horreur de la guerre, du patriotisme absurde, de la soif de sang inhérente à l’homme. Là où la nouvelle de Ranpo intellectualise et esquisse avec retenue, le dessin de Maruo libère le cauchemar intrinsèque au sujet. Toute l’œuvre de Maruo est traversée par une sorte de colère ; dans La Chenille, cette colère éclate violemment, sans fausse pudeur et sans compromis.

> À VOIR : Le site officiel de Maruo Suehiro


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Ranpo : écrivain représentatif d’une certaine atmosphère culturelle et sociale, porteur de l’esprit d’une époque bien particulière. De ses nouvelles et courts récits, il émane à la fois un air de déjà vu et de jamais lu.
L’influence des grands inspirateurs – Poe, Lorrain…– se fait fortement ressentir, mais comme poussée dans ses derniers retranchements, jusqu’aux limites du cauchemar. Il y a quelque chose de perturbant et presque d’infâme dans l’œuvre de Ranpo, à la lisière d’un Bataille.

Quant à la mise en image que nous en propose Maruo, on peut dire sans trop s’avancer que, comme Lewis Carroll eu en son temps Arthur Rackham, Ranpo a désormais Maruo Suehiro.
À ceci près que les jolis livres d’images de Maruo Suehiro ne sont pas à mettre entre toutes les mains : âmes sensibles et délicates s’abstenir…



tuC


NOTES

[1] Ou « Bunmei Kaika » : Apparu au début de l’ère Meiji (jusqu’en 1912), ce terme désignait entre autre l’occidentalisation de la culture japonaise.

[2] Entre autres Le Lézard noir, de Kinju Fukasaku (1968), aussi adapté au théâtre par Yukio Mishima ; La Bête aveugle, de Yasuzo Masumura (1969) ; Horrors of Malformed Men, de Teruo Ishii (1969).

[3] Ukiyo-e : terme japonais signifiant « image du monde flottant ». Mouvement artistique japonais de l’époque d’Edo (1603-1868) comprenant non seulement une peinture populaire et narrative originale, mais aussi et surtout les estampes japonaises gravées sur bois. (Source : Wikipédia)

[4] Akutagawa Ryūnosuke (1892 - 1927) : écrivain japonais. Jusqu’à la fin de sa vie, il souffrit d’hallucinations. Il se suicida le 24 juillet 1927, laissant derrière lui seulement deux mots : « vague inquiétude ».

[5] Les Muzan-e sont un sous-genre de l’Ukiyo-e. Le terme « Muzan » signifiant cruauté, atrocité ou encore sang-froid. Ces images représentent ainsi des scènes de violence ou de cauchemars. Les artistes du XIXe siècle les plus représentatifs de ce genre sont Getsuoka Yoshitoshi et Tsukioka Yoshitoshi, auxquels l’art de Maruo rend continuellement hommage.