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Publié le 06/11/2010

L’indésirable de Sarah Waters

[The Little Stranger, 2009]

ÉD. DENOËL, OCT. 2010

Par PAT

Véritable roman à l’anglaise inscrit dans la tradition d’un James, d’un Poe ou même d’un Orwell, L’indésirable revisite le principe de la maison hantée. Si Sarah Waters connaît ses classiques, elle y ajoute sa touche personnelle acide, fataliste et sans doute un peu dépressive. À la fois hommage et interprétation libre, L’indésirable se distingue par sa grande intelligence, sa subtilité et — c’est tout bête — par son émotion.


Simple médecin de campagne dans un bled anglais à quelques encablures de Londres, le docteur Faraday a toujours vécu dans l’ombre de Hundreds Hall, vaste manoir suranné qui, à la belle époque, connaît une période faste. Mais la Deuxième Guerre Mondiale passe par là et les temps ne sont plus aux robes blanches, aux garden-parties et aux dizaines de domestiques en livrées. En ce tout début des années cinquante, Hundreds Halls n’est plus que l’ombre de lui-même. Mme Ayres, la maîtresse de maison, vit mal son veuvage et la perte de sa petite fille, quinze ans plus tôt. Ses deux autres enfants, Roderick et Caroline, font ce qu’ils peuvent pour sauver les meubles. Mais administrer une propriété en ruine n’est pas chose aisée. Le monde change, la noblesse ne signifie plus rien et l’insouciance des années 1930 ne peut se remettre des horreurs du conflit. Témoin, Roderick, revenu de la guerre avec une jambe abîmée, des soucis plein la tête et une charge trop lourde de « maître de maison » à assumer. Caroline, elle, solide jeune femme bien charpentée, redoute son avenir de vieille fille. Hundreds Hall tombe en ruine. L’entretenir coûte une fortune, il faut vendre des terres. Mais vendre des terres, c’est récolter moins d’argent à la fin de l’année. Et il faut vendre encore. Et encore. Et renoncer à toute une époque pour avancer à reculons vers un futur sinistre et incertain.

C’est dans ce contexte de débâcle que le docteur Faraday redécouvre la famille Ayres. Appelé pour soigner Betty, leur unique domestique, il se souvient de ses dix ans, jour marquant passé au manoir à l’époque de sa splendeur. Très vite, il se rend compte que Betty joue la comédie. Son travail ne lui plaît pas. Pas ici, en tout cas, dans cette grande maison trop vide et malveillante. Homme de science, Faraday ne croît pas au surnaturel, et c’est presque malgré lui qu’il s’attache aux Ayres, trois individus isolés, terrassés par un même passé glorieux dont ils n’ont finalement que faire. Désormais bombardé « ami de la famille », Faraday assiste impuissant à la démence croissante de Roderick — qui voit des objets bouger tout seuls et qui croît fermement que la maison lui en veut. Caroline tient bon, mais sa mère perd la tête. Des événements étranges se succèdent. Anodins, toujours explicables, mais inquiétants, troublants, voire terrifiants. Hundreds Hall est-il hanté ? Sans doute, mais par qui ? Lentement, tout s’écroule. Métaphoriquement et littéralement. Sarah Waters nous invite au macabre spectacle d’un monde qui meurt. Symbole du temps qui disparaît, d’une époque qui se termine, de la mort qui gagne et de l’impermanence, L’indésirable enterre Henry James et son Tour d’écrou avec une impressionnante pudeur nostalgique. Et quand les dernières digues cèdent (la raison de Mme Ayres, par exemple), plus rien ni personne ne peut sauver les meubles.

Chronique d’un naufrage, le roman de Sarah Waters narre l’échec d’un monde, l’échec d’un mode de vie et l’échec personnel de Faraday, symbole malgré lui, dont la triste existence évoque les meilleures pages de l’un des romans les moins connus d’Orwell, Une histoire birmane. Parfaitement rendue par la traduction d’Alain Defossé, l’écriture légère de Sarah Waters fait mouche. L’auteur se montre aussi délicate dans les sentiments rentrés que dans les scènes de terreur les plus abjectes — dont l’une, composée principalement de portes qui claquent et d’ombres à peine aperçues, met les nerfs du lecteur à rude épreuve. Si les français se demandent toujours pourquoi les lettres anglaises n’ont aucun problème avec le surnaturel, à l’inverse du paysage littéraire francophone qui n’y voit au mieux qu’une paresse intellectuelle, L’indésirable répond à la question à lui tout seul. Magistralement.


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Roman réaliste au fantastique délicat, métaphore de l’existence qui n’est pas sans rappeler la très belle pièce de Boris Vian — Les Bâtisseurs d’empire —, réflexion profonde sur la perte, L’indésirable fait partie des œuvres multiples, dont on redécouvre le sens à chaque lecture. C’est là sa très grande richesse, et sa profonde humanité.