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Publié le 01/07/2005

"L’oiseau d’Amérique" de Walter TEVIS

["Mockingbird", 1979]

REED FOLIO SF, JUIN 2005

Par K2R2

Auteur peu prolifique et pourtant diablement intéressant [à peine six romans et un recueil de nouvelles en trente ans de carrière], Walter TEVIS reste relativement peu connu des amateurs de science-fiction. Une lacune que Folio SF s’était efforcé de combler en rééditant l’année dernière l’un des plus beaux romans de la SF américaine, "L’homme tombé du ciel", et qui trouve son prolongement avec la réédition de "L’oiseau d’Amérique". Finalement, la nostalgie éditoriale a du bon, surtout lorsque TEVIS est à l’honneur.


"L’oiseau d’Amérique" marque une étape particulière dans la carrière de Walter TEVIS ; après avoir publié consécutivement deux formidables romans ["L’arnaqueur" et "L’homme tombé du ciel"], il décida d’arrêter l’écriture et de se consacrer à l’enseignement. Quinze ans, et quelques bouteilles de bourbon, plus tard voici qu’il reprenait la plume pour nous offrir ce magnifique roman, sorte de parabole sur l’avenir de l’Amérique et de l’humanité en général.

Contrairement à ses deux précédents romans, dont la narration, bien qu’extrêmement immersive, était plutôt linéaire, le récit est ici éclaté entre trois personnages principaux dont on suit le parcours croisé.

Robert SPOFFORTH, androïde extrêmement perfectionné de classe 9, race noire, apparence séduisante. Dans une société complètement déstructurée, automatisée, tranquillisée à coups d’anxiolytiques et devenue complètement illettrée, il est l’un des derniers responsables à comprendre que l’humanité est sur le point de disparaître. Paul BENTLEY, obscur universitaire de l’Ohio, il apprend à lire seul en retrouvant de vieux manuels d’écolier. C’est le début d’un long apprentissage et d’une découverte, celle du glorieux passé des hommes. Mary-Lou BORNE, jeune femme proche de la trentaine. Une désaxée qui refuse de prendre ses pilules de sopors, crèche dans un zoo et se balade sans papiers.

Apprenant la découverte de Paul, SPOFFORTH, alors doyen de l’université de New-York [l’une de ses nombreuses fonctions parmi d’autres], l’invite à venir travailler pour lui, il lui confie des films muets en le chargeant d’en déchiffrer les dialogues écrits. A l’occasion d’une visite au zoo, Paul fait la rencontre de Mary-Lou, l’anticonformisme de la jeune femme le fascine au plus haut point, comme s’il retrouvait dans son comportement les gestes et les attitudes des personnages des films muets qu’il étudie. Rapidement les deux jeunes gens se lient d’amitié et se rejoignent dans une passion commune, la lecture et l’écriture, que Paul enseigne à la jeune femme. Mais dans une société du « sexe vite fait, sexe bien fait », où vivre plus d’une semaine avec la même personne frise le délit de déviance, Paul et Mary-Lou s’exposent aux foudres de SPOFFORTH ; surtout lorsque ce dernier apprend que nos deux tourtereaux organisent des raids dans l’ancienne bibliothèque universitaire pour emprunter des livres.

Le récit de chaque personnage est l’occasion de découvrir l’évolution subie par la société en près de cinq siècles. Disparition de la famille, abolition de la lecture comme vecteur culturel au profit de la télévision, recours systématique aux drogues et autres pilules du bonheur, interdiction stricte de toute manifestation de sentiment ou d’émotion, consumérisme et perte des valeurs morales essentielles.

L’humanité décrite par TEVIS est sur le point de s’effondrer, le système de production connaît des pannes à répétition, tandis que les gens organisent des suicides collectifs en s’immolant en place plublique. Chose plus grave encore, les enfants se font de plus en plus rares, comme si le système mondial de régulation des naissances s’était définitivement détraqué. SPOFFORTH, l’androïde de classe neuf, est le seul à prendre conscience du désastre, mais son comportement reste étrangement ambiguë ; constatant les nombreux dysfonctionnements, il ne fait pourtant rien pour améliorer la situation, se contentant de hausser les épaules en signe de fatalité. SPOFFORTH, bien que fait de métal et de plastique a pourtant la capacité étonnante d’éprouver des sentiments, mais après plusieurs siècles d’une existence dont il n’a jamais voulu, il est fatigué de vivre, épuisé de n’avoir d’autre but que de superviser la bonne marche du système. SPOFFORTH rêve qu’il n’y ait plus d’humains sur Terre, alors il pourra grimper les nombreuses marches de l’Empire State Building et se jeter dans le vide pour mettre un terme à son existence.

Parabole humaniste sur le destin de l’homme, "L’oiseau d’Amérique" est avant tout une critique violente et lucide de la société moderne. TEVIS en dénonce l’individualisme et le consumérisme, n’oubliant pas d’épingler au passage tous les travers majeurs ou mineurs qui sont la cause de la dissolution des valeurs morales, éthiques et humaines essentielles.

TEVIS pourrait apparaître à ce sujet comme un écrivain conservateur, crevant de trouille face à une société qui évolue trop rapidement et dont il n’en comprend plus les moteurs, mais c’est tout le contraire qui apparaît dans ce roman. Il dresse de ses personnages un portrait complexe et attachant, à mille lieues de tout manichéisme, ici nul méchant nul gentil, mais des êtres complexes et pétris de contradictions.


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La vitalité de ce roman est étonnante, alors même que son rythme est relativement lent, TEVIS prenant son temps et entraînant le lecteur à la découverte d’un univers à la fois fascinant et terrifiant. "L’oiseau d’Amérique" est construit comme un puzzle complexe, que l’on assemble patiemment pour découvrir peu à peu le tableau final. Pourtant aucune révélation fracassante, aucun retournement de situation époustouflant et surtout aucun deus ex-machina, même si certaines réactions des personnages paraissent étonnantes. La fin est logique et entendue dès le début, même si on attendait de TEVIS un dénouement encore plus sombre.

Dans "L’homme tombé du ciel", Tevis interpellait le lecteur en lui posant une question essentielle : l’humanité mérite-t-elle d’être sauvée ? Avec "L’oiseau d’Amérique", il semble répondre à cette interrogation par l’affirmative, car en bon écrivain humaniste, TEVIS reste un incorrigible optimiste.