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Publié le 01/05/2004

« L’ombre du Shrander » de M. John Harrison

[« Light », 2002]

ED. FLEUVE NOIR / RVA, MAI 2004

Par PAT

Grand retour à la SF de M. John Harrison, Light [dont la traduction douteuse est donc "L’ombre du Shrander"] est l’essence même du roman fantastique moderne. Epique, fou, complètement barré, lumineux, génialement écrit, éclaté dans sa narration, sombre, ambitieux et renversant.

Autant dire que le voyage promis par "Light" [on abandonne "L’ombre du Schrander", d’accord ?] est de ceux qu’on oublie pas.


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De par sa forme et son fond, « Light » est bien une oeuvre du nouveau M. John HARRISON, par opposition à l’ancien, responsable de "La Mécanique du Centaure" et de la géniale/illisible trilogie de "Viriconium". On y trouve tous les ingrédients du Space Opera façon Ian M. Banks, mais détournés d’une manière très “HARRISONienne”.

Les fans apprécieront au passage l’influence d’Harrison sur Banks avec La Mécanique du Centaure et celle de Banks sur Harrison avec Light. C’est ce qu’on appelle un cercle tout sauf vicieux, car donnant des œuvres qui sont aisément classables au rang des chefs-d’œuvre du genre. Du genre ? Peut-être plus, dans la mesure où des auteurs de la stature de Banks ou HARRISON se permettent justement d’en sortir, pointant de fait au rayon “littérature générale” avec beaucoup de talent.

Au final, c’est de littérature tout court qu’il s’agit, avec des perspectives exceptionnelles, des réflexions profondes, un vrai souci humain dans le traitement des personnages et... un cynisme omniprésent.

C’est d’ailleurs sans doute l’une des grandes réussites de Light. Un texte à la fois drôle, à la limite du foutage du gueule (le passage du canari jaune vaut le détour), et paradoxalement très sérieux, poétique, voire bouleversant. De quoi embarquer tout lecteur dans une aventure expérimentale exceptionnelle, et ce jusqu’aux dernières pages, vers cette soi-disant révélation finale tant espérée, qui en donne finalement si peu et tellement. L’ombre de Dino Buzatti n’est pas loin, celle du K. toute proche, Shakespeare se cache au gré des pages, Mervyn Peake est à peu près partout, on pourrait chercher les références pendant des heures, mais ce serait oublier le plaisir intense procuré par la lecture de Light. Un vrai grand roman, de ceux qui rassurent, réconfortent et enthousiasment.

La quatrième de couverture [l’anglaise comme la française] commence par la fin. Soit. Sous la bande de Kefahuchi [un amas d’étoiles, de trous noirs et d’autres saletés tellement denses que personne n’en est jamais revenu vivant], sur un astéroïde perdu, trois objets vieillissent doucement : une paire de dés en os, un squelette humain complet et un vaisseau spatial abandonné.

Light raconte leur odyssée en trois histoires parallèles, enchevêtrées chapitre après chapitre.

C’est d’abord [de nos jours] la fuite perpétuelle de Michael Kearney à laquelle le lecteur assiste, impuissant. Physicien fou, il travaille sur des expériences mathématiques qui aboutiront [sans qu’il le sache jamais] à la théorie du voyage spatial généralisé. Mais sa vie quotidienne est un cauchemar. Hanté et poursuivi sans cesse par une créature épouvantable [nommée “Shrander”, donc] à laquelle il a dérobé une étrange paire de dés, il mène une existence de tueur pour gagner du temps, chaque cadavre lui accordant un délai supplémentaire. De Londres à New York, ses retrouvailles avec Anna [son ex-femme] ne le mènent nulle part. L’échéance se rapproche, et Kearney doit un jour payer. Payer quoi ? Qui ? Et pour quelles obscures raisons ?

Ailleurs, beaucoup plus tard [en 2400, précisément], Seria Mau Gemlicher tente de redevenir elle-même en retrouvant son humanité. Amas de chair plus ou moins palpitante maintenue en vie dans une cuve spéciale, elle est le cerveau et le pilote du vaisseau White Cat, entité à la fois artificielle et humaine, construite à partir d’une technologie extraterrestre oubliée, exploitée sans aucune conscience par les humains qui en ont découvert les restes. Poursuivie par d’autres vaisseaux issus de la même technologie, hantée par ses rêves de petite fille, elle part à la recherche d’elle même et [peut-être] du seul homme à avoir jamais voyagé dans la bande de Kefahuchi.

En parallèle, on suit la pathétique histoire d’Ed Chianese, ancienne gloire de l’exploration spatiale, désormais camé (on dit “ twink ”) jusqu’aux yeux via les rêves offerts par les citernes (on dit “ tank ”) dans lesquelles il survit, l’épine dorsale connectée à une réalité virtuelle, indifférent au sort du monde extérieur. Mais ce dernier le rattrape sous la forme de deux sœurs, très occupées à massacrer leur monde pour récupérer ce qu’Ed leur doit. Chianese finira oracle dans un cirque ambulant, avant de se confronter lui aussi à son propre Schrander... (Mais qu’est-ce que le Schrander ? un démon intérieur ? la quête de son individualité ? un cauchemar ? une rédemption ?)

Des personnages remarquables de crédibilité, attachants, déchirés, angoissés, paniqués, auxquels on s’identifie avec une facilité déconcertante, une narration parfaitement maîtrisée, un style inimitable, Light laisse pantois une fois la dernière page tournée. De par sa très haute tenue littéraire, sa fluidité, la profondeur du propos et l’évidente vigueur de la prose, ce roman est appelé à faire date.


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Pour un retour, c’est d’un coup de maître qu’il s’agit, et l’on se prend à espérer que les éditeurs français se précipitent sur les autres titres disponibles, notamment le recueil de nouvelles Things that never happen, dont la presse anglo-saxonne dit le plus grand bien.

Au final, "Light" se dévore à la manière d’un roman de Iain M. Banks, réaffirmant au passage l’excellence de la SF anglaise, dont les voix originales et intelligentes redonnent quelque espoir à un genre qu’on dit moribond.