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Publié le 01/04/2006

"L’ombre du bourreau" T.2 de Gene WOLFE

["The Shadow of The Torturer"]

REED. DENOËL / LUNES D’ENCRE, AVRIL 2006

Par K2R2

Après avoir passé près de quatre semaines à lire presque exclusivement du Gene WOLFE, voici venu pour moi le temps d’accoucher dans la douleur de la seconde partie de ma chronique concernant "Le livre du nouveau soleil".

L’occasion de tâter d’un peu plus près le travail éditorial de Lunes d’encre, puisque c’est dans ce second tome de "L’ombre du bourreau", que se concentre l’essentiel du matériel inédit.


Au sommaire de ce deuxième tome :

  • "La citadelle de l’autarque"
  • "Le nouveau soleil de Teur"
  • "Le Chat" / "La carte" [nouvelles]
  • "Le chateau de la loutre" [essai]
  • "L’enfant qui pécha le soleil" / "Empires de feuilles et des fleurs" / "Du berceau" [trois nouvelles inédites]

Les deux romans, et les trois qui commençaient le cycle, sont précédemment parus en France ensemble sous le titre générique de cycle du "Second soleil de Teur".

Récit de la fin du monde

Le second tome de l’édition Lunes d’encre commence donc par le quatrième roman du "Livre du nouveau soleil", intitulé "La citadelle de l’autarque". Souvenez-vous, dans le volume prédécent, Severian avait fui Thrax et ses responsabilités de compagnon de la guilde des enquêteurs de vérités et des exécuteurs de pénitence. Il avait alors erré en direction du Nord, vers la zone d’affrontement entre les armées de la Communauté et les Asciens. Dans son combat final contre le géant Baldenders, Severian avait brisé son épée Terminus Est et perdu la griffe du conciliateur, cet artefact quasi magique auquel il prêtait des pouvoirs thaumaturgiques.

C’est donc sans arme et sans la protection magique de la griffe, alors qu’il est épuisé et affamé, que notre ex-bourreau arrive en vue du champ de bataille. Manque de chance, avant même de combattre il tombe d’épuisement et de maladie. Recueilli par les pélerines, à qui la griffe du conciliateur avait été dérobée, il reprend des forces avant de se retrouvé mêlé aux terribles combats qui opposent les deux principales forces de Teur.

Ce quatrième épisode des aventures de Severian est avant tout l’occasion de découvrir une nouvelle facette de Teur en la présence des Asciens, ces humains étranges, qui ne s’expriment que par des aphorismes ou des citations issues de leurs textes sacrés et s’en vont se sacrifier au combat la fleur au fusil [pour ceux qui en ont un] et le sourire au lèvre. Des automates sanguinaires fort peu sympathiques, qui poussent le lecteur à prendre irrémédiablement partie pour le camp de Severian, alors même qu’il apparaît clairement que cette guerre millénaire n’est qu’un conflit stérile et stupide. Mais comme toute aventure, celle de Severian touche à sa fin et c’est en présence de l’Autarque qu’il devra faire face à son destin.

Ceux qui ont patiemment recueilli les indices distillés parcimonieusement par Gene WOLFE ont depuis longtemps compris quel destin attendait Severian, pour autant l’auteur n’apporte jamais de réponse fracassante et évidente au lecteur. Les pistes ouvertes ne sont pas toutes refermées, même si certains éléments sont éclairés par une lumière nouvelle. Chacun se fera son avis sur le destin et les actes de Severian, l’homme a évolué au fil de son périple, sans pour autant perdre complétement de son mystère et quelque part de sa naïveté. Le personnage qui avait quitté la tour matachine était à peine un adolescent sorti de l’enfance, celui qui fait face à l’Autarque est devenu un homme, et cela en l’espace d’une saison. Reste des zones d’ombre, des ellipses, des interrogations qui titillent le lecteur et surtout l’impression qu’en dépit de l’ampleur des aventures de Severian, nous n’avons aperçu qu’une portion infime de Teur et de son incroyable mosaïque culturelle. Un monde d’une complexité et d’une richesse extraordinaires, qui ne survit qu’à travers ses mythes et se meurt lentement mais inexorablement. Sur cette tragédie humaine, souffle cependant l’espoir d’un nouveau soleil et d’une renaissance.

Vous en reprendrez bien un peu

C’est sur cette base, que Gene WOLFE reprit la plume et publia en 1987, alors que "La citadelle de l’Autarque" était censé clore ce cycle, un cinquième volume intitulé "Le nouveau soleil de Teur". Devenu désormais Autarque et maître d’une partie de Teur, Severian a conscience qu’il ne peut simplement gouverner et assister à la disparition programmée de son monde. Le soleil se meurt et lorsqu’il aura épuisé son énergie et ne pourra plus assurer la vie, le berceau de l’humanité disparaîtra. Fidèle aux prophéties qui annoncent que le conciliateur reviendra pour apporter une nouveau soleil, Severian part vers les étoiles pour plaider la cause de Teur auprès des véritables maîtres de la galaxie. A l’ambiance très fantasy succède une ambiance plus orientée SF, sans toutefois tomber dans le space opera qui tâche, une grande partie du roman se déroulant sur le vaisseau qui conduit Severian vers les hiérogrammates [les fameux maîtres de la galaxie]. Sans vouloir casser le suspense, on se doute que ce dernier réussit dans son entreprise et assure à Teur une renaissance. Mais si Severian a bien acquis la certitude que Teur sera sauvée, il ne sait ni quand ni comment, si ce n’est qu’il sera le principal instrument de ce miracle. Voici donc notre héros de retour sur sa planète, affublé de pouvoirs thaumaturgiques dépassant l’imagination et accomplissant les saintes écritures. Autant dire que nous ne sommes pas loin de l’évangile selon Severian révisé à la sauce Gene WOLFE. Un cocktail détonnant, qui donne cependant parfois la migraine car l’auteur a eu la bonne idée de promener son héros à travers les couloirs du temps, faisant fi des paradoxes temporels et autres détails pénibles qui auraient l’audace d’entraver le récit.

Entre roman d’aventure et discours philosophique abscons, WOLFE perturbe le lecteur qui avait pris ses aises et se croyait à l’abri des [mauvaises] surprises. Non pas que ce roman soit complètement inepte, loin de là. Le style, la maîtrise de l’action et de la narration, l’imagination et les personnages taillés au cordeau, tout est là, mais l’alchimie a disparu. Ce volet est parfois poussif, manque souvent de clarté et surtout fait trop de lumière sur ce qui jusqu’ici s’était seulement laissé deviner. Trop de révélations directes gâchent quelque peu le plaisir que le lecteur avait à échafauder des hypothèses alambiquées et à deviner ce qui se cachait derrière le récit. Pour tout dire, la subtilité qui faisait toute la richesse des précédents volets fait ici cruellement défaut.

Petite explication de texte par le maître en personne

Si le cinquième et ultime volet des aventures de Severian est donc quelque peu dispensable, ce n’est pas le cas des essais réunis sous le titre "Le châteur de la loutre", dans lesquels Gene WOLFE tente d’expliquer la genèse de son oeuvre. A vrai dire, l’ensemble est assez hétéroclite et l’on pourra lire avec plaisir plusieurs textes sur les intentions de l’auteur, sur sa manière d’écrire et les relations qu’il entretenait avec ses éditeurs au cours de la rédaction du "Livre du nouveau soleil". Un bon moyen d’apréhender la qualité du travail accompli par Gene WOLFE, qui à aucun instant ne cède à la facilité ou aux sirènes du marketing, mais qui prend toutefois en compte les impératifs liés au métier d’éditeur [on apprendra d’ailleurs qu’il fut inflexible sur certains points, comme notamment le choix des titres]. D’autres textes sont plus légers, comme cette tentative de bétisier où les principaux personnages du cycle sont invités à raconter une histoire drôle, ou au contraire fort érudits notamment en ce qui concerne le très gros travail accompli sur le vocabulaire ou les noms propres. Passionnant !


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Une dernière note concernant les nouvelles qui figurent dans ce second tome. Pas forcément indispensables pour comprendre le "Livre du nouveau soleil", elles permettent cependant par leur diversité de donner davantage de relief encore au monde de Teur, révélant de nouvelles facettes de cet univers complexe.

La nouvelle intitulée "Empires des feuilles et des fleurs" est particulièrement aboutie et donne un nouvel aperçu du talent de Gene WOLFE, capable de changer radicalement de style, avec une réussite et une facilité déconcertantes.