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Publié le 06/09/2009

La Créode et autres récits futurs de Joëlle Wintrebert

ED. LE BELIAL’, SEPT. 2009

Par Tallis

Dix-neuf nouvelles représentatives du parcours de Joëlle Wintrebert, emmenées par « La Créode », texte emblématique des obsessions de cette auteure. Superbe...


Après Catherine Dufour l’an dernier, Le Bélial’ explore de nouveau l’univers d’un auteur français à travers le prisme du recueil de nouvelles. Dans la Créode et autres récits futurs, Joëlle Wintrebert décline en une petite vingtaine de nouvelles toute la richesse et la personnalité de son univers et comble au passage un manque criant, son unique recueil remontant à plus de dix ans.

Après une très courte introduction d’Yves Frémion en guise de mise en bouche — petite pièce amusante où les dialogues sont composés du titre des œuvres de l’auteur —, le recueil s’ouvre sur « La Créode » et se déploie ensuite le long de dix-neuf nouvelles représentatives des principales thématiques d’une œuvre et d’un parcours de près de trente ans.

L’anthologiste privilégie en effet le regroupement des textes par affinités plutôt que de se borner à une banale recension chronologique. La porte d’entrée se fait donc via ce texte emblématique des obsessions maîtresses de Joëlle Wintrebert [1]. Superbe nouvelle qui prend place dans un univers où la reproduction se fait par scissiparité, ce qui renverse bon nombre des fondements de notre perception sur la sexualité et réduit à néant toute idée de domination du masculin sur le féminin, mais crée, bien évidemment, d’autres questionnements : proximité avec son double, fusion des identités. La révolte vis-à-vis des règles de cette nouvelle société au cœur de ce texte sert également de fil rouge à bon nombre des nouvelles qui vont suivre.

Les cinq premiers textes, outre cette Créode, prennent en effet pour personnages principaux des marginaux ou des rebelles. Ainsi dans « Hétéros et Thanatos », le couple Sélèn — Azérine, s’il est accepté du bout des lèvres grâce à ses pouvoirs utiles au bon fonctionnement social, stigmatise les peurs et les répulsions de la population. Ou cette Ordalie qui refuse le diktat de la vieillesse imposée dans « Qui sème le temps récolte la tempête ». Graines de la révolte qui couve, témoins des archaïsmes et intolérances de leurs temps, les héros (au sens générique du terme car la plupart sont bien des héroïnes) de ces premiers textes questionnent sans relâche nos idées reçues et bousculent nos certitudes, y compris dans des microsociétés a priori utopiques (« Le verbiage du Verbic »).

Après un très court — et unique — intermède fantastique confirmant qu’effectivement, « Il ne faut pas jouer avec les enfants » — une antienne présente là aussi dans toute l’œuvre de l’auteur —, le deuxième groupe de nouvelles prend essentiellement pour cadre des mondes postapocalyptiques et questionne sur la violence.
Violence de la société (le glaçant « La journée de la guerre »), moyens d’y remédier (l’utopique et ironique « La femme et l’avenir de l’homme ») ou conséquences irréversibles (« Et après ? »), violence physique ou psychologique des rapports homme/femme (le constat désespérant de non-communication d’« Avatars », le rapport de couple dans « Pur esprit ») ou rapports de pouvoir entre les couches de la société (abordés sous couvert de thriller dans l’inédit « La déesse noire et le diable blond »), les approches sont très variées dans le fond et dans la forme.

Joëlle Wintrebert en profite également pour aborder deux sujets soi-disant incontournables pour un auteur de SF féminin : l’inévitable société matriarcale et la présupposée fragilité de la femme malmenée par une société violente. Mais dans les deux cas, l’auteur soumet le scénario a priori balisé à un sévère traitement de choc en y intégrant une bonne dose d’humour noir (« La femme est l’avenir de l’homme ») et de perversité (méfiez-vous des personnages féminins d’« Avatars » et de « La Journée de la Guerre »…). La complexité des rapports de force mis en place devraient se charger de guérir bon nombre de lecteurs qui associent automatiquement auteur féminin et vision féministe manichéenne.

Le dernier tiers du recueil fait quant à lui la part belle aux sociétés extraterrestres : soit lors de l’implantation de colons humains sur une nouvelle planète (« Hydra », « Arthro »), soit lors de premiers contacts « diplomatiques » (« Cendres », « Imago ») ou « scientifiques » (« La fiancée du roi », « Hurlegriffe »). Le côté exotique de ces autres mondes sert là encore à bâtir des colonies aux modes de fonctionnement très éloignés des nôtres et qui remettent en cause nos acquis sur l’identité mâle/femelle, la prédominance supposée du sexe masculin ou le métissage des races. L’audace et la radicalité des situations concoctées par l’auteur réservent là aussi leur lot de questionnements (aussi bien de manière cocasse dans « La fiancée du Roi —où, seule exception, les petites bêtes croisées et le monde évoqué sont bien connues — que poétique dans le superbe « Hurlegriffe »).

À peine ce bref tour d’horizon terminé, une conclusion s’impose : ce découpage relève d’un cloisonnement purement arbitraire selon plusieurs lignes principales. La multiplicité des sujets évoqués permet en effet à chaque lecteur d’opérer ses propres associations d’idées ou de textes suivant d’éventuelles thématiques ; magie d’une œuvre qui fait appel à la sensibilité et à l’intelligence de chacun… Ainsi, la révolte vis à vis de la société se retrouve tout naturellement dans « Hurlegriffe » et « Hydra », la thématique de la violence — contre la communauté ou contre son propre corps — apparaît quant à elle en filigrane tout le long du recueil. Et l’on peut également dégager sans peine d’autres lignes de force via l’omniprésence de l’élément liquide, de la dualité (« Hydra », « La Créode », « Pur esprit) » ou du corps partagé (« la Créode » toujours, « La déesse noire et le diable blond », « Avatars »)…

Au-delà de la richesse thématique, l’ensemble est également porté par un style empreint tout à la fois de sensualité, de poésie, et traversé d’éclairs de violence. Les couleurs, les odeurs et les sons ont la part belle dans ces récits hantés par une sexualité sans tabous, où tout est prétexte à remettre en cause nos certitudes ou nos prétendus acquis issus d’une société rigide.
Si l’absence de textes faibles relève de l’exploit dans ce genre d’exercice, on nuancera légèrement en notant que la seule nouvelle fantastique du lot paraît un peu légère (même si très bien intégrée) et que certains textes (« Et après ? », « Arthro ») se concluent parfois de manière un peu brutale — une remarque également valable pour d’autres romans de Joëlle Wintrebert. Tout cela pèse peu en définitive au regard des grands récits du recueil (« La Créode », « Hydra », « La journée de la guerre » et « Hurlegriffe » notamment) et de la multiplicité des sujets abordés.

Fidèle à ses habitudes, Le Bélial’ complète le panorama avec un paratexte diversifié. L’auteur revient tout d’abord sur la genèse de l’ensemble des nouvelles. Roland C.Wagner analyse ensuite à la fois l’œuvre et la place occupée par l’auteur dans le paysage de la SF française, le tout sous un fort joli titre. L’interview réalisée à l’époque (2006) lors d’un dossier dans Bifrost apporte un point final à l’ensemble.


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Superbe rétrospective pour les initiés, ce recueil se révèle également une excellente porte d’entrée pour le profane. Il était plus que temps de rendre hommage à l’un des plus grands auteurs de la science-fiction française, gardienne d’un univers très personnel aux thématiques savamment entremêlées.



NOTES

[1] Texte à l’origine du roman le Créateur chimérique (enfin !) réédité par « Folio SF » en octobre 2009.