Publié le 08/04/2010

La Dernière Flèche de Jérôme Noirez

ÉD. MANGO, AVRIL 2010

Par Goldeneyes

Cinquième roman jeunesse du prolifique Jérôme Noirez, qui, en l’espace de cinq ans, s’est fait une place de choix dans le paysage des littératures de l’imaginaire francophones. Après trois romans inscrits dans le cadre du Japon médiéval – Fleurs de dragon ; Le Shogun de l’ombre ; Le Chemin des ombres – et un texte ancré dans un contexte historique – L’Empire invisible –, Jérôme Noirez revient avec La Dernière Flèche, où il déploie son récit à la source d’un mythe occidental : Robin des Bois.


Avril 1212. Robin de Loxley, dit Robin des Bois, se rend à la ville de Londres accompagné de Diane, sa fille âgée de quinze ans. But premier du périple : faire découvrir à la jeune fille un environnement différent de celui — calme, paisible — de la forêt de Sherwood. Il y a aussi, peut-être, la perspective que la jeune impertinente rencontre un époux éventuel. À leurs trousses, lancé dans une traque obstinée, le shérif de Nottingham ne compte que sur une chose : surprendre Robin des Bois en flagrant délit pour le traîner au gibet. Diane a du répondant. Si elle manie l’arc avec la même virtuosité que son père, ses mots sont aussi des flèches qui prennent la forme de diatribes coupantes, ciselées. Les dialogues entre le père et la fille ne manquent d’ailleurs pas de piquant. Tout cela est bon enfant et fait sourire. Mais le roman perd rapidement son ton léger : après quelques dizaines de pages on entre dans le vif du sujet...


Londres, capitale de tous les vices et de tous les mystères

Londres se pose rapidement comme l’un des personnages principaux du roman. Londres, bastion minéral, colportant dans ses rues sa lie de quidams : nourrissons vagissants, chapardeurs sournois, mercenaires avinés, mendiants claudiquants, harangueurs de foule… Londres a deux visages : de jour, elle est la capitale ensoleillée qui voit se croiser des foules bruyantes de badauds, de commerçants, d’enfants montant des petites troupes de théâtre pour amuser le public. Diane est littéralement happée dans cette effervescence nouvelle, dans ce mouvement frénétique et inconnu qui l’étourdit, la fascine, et la révulse tout à la fois. De nuit, Londres endosse ses oripeaux fantastiques : des choses nauséabondes remuent dans certains édifices, la pierre, parfois, se met à murmurer, et les corbeaux prennent forme humaine… En quête d’aventure, Diane trouve rapidement sa fortune quand un mystérieux adolescent l’alpague : Tredekeiles, autoproclamé prince de la grande communauté des mendiants de la capitale, estropiés, parias réfugiés dans les profondeurs des ruines de l’ancien temple sis sous la cathédrale Saint-Paul. La rencontre reste clairement dans le registre de la drôlerie, sans parler de la présentation officielle des ministres personnels de ce petit prince nocturne, tout droit sortis d’un joyeux charivari… Tredekeiles, fasciné par la figure de Robin des bois, tente de marcher sur les pas de son modèle. Il compte bien impliquer Diane dans ses petites virées nocturnes pour arriver à ses fins. Mais ceci n’est que l’arrière-plan du roman, sorte d’intrigue secondaire de bon aloi. Car dans La Dernière Flèche, il est moins question de voler aux riches pour donner aux pauvres, que de sauver un père en détresse : Robin.


Appropriation du mythe, détournement noirézien

Depuis que Robin a gagné la capitale, il semble contaminé par une inexplicable atonie. Son panache se délite. L’inertie l’envahit. On se souvient du fringant jeune homme qui a forgé la légende : personnage haut en couleurs, brave et généreux, adepte impénitent de la chapardise. Ici, Jérôme Noirez se plaît à détourner les jolies balises du mythe original : Robin devient un personnage amorphe. Il a mis de côté son arc et ses flèches pour souffrir d’un sommeil agité, d’une aphasie profonde. Il soliloque la nuit. Ce qui permet de mettre en exergue l’une des thématiques chères à l’auteur et très présente au cours de ses récits précédents : la relation parent / enfant. Ici, c’est la défection patriarcale. Trop occupé à combattre le mal qui l’envahit, Robin ne s’occupe plus de sa fille. Il la laisse courir de jour comme de nuit les ruelles sordides et dangereuses de Londres. Autre détournement noirézien : les acolytes de Robin. Tous déchus de leur piédestal : Frère Tuck a perdu de sa bonhomie, son ventre rond a fondu au même rythme que sa goguenardise : il occupe désormais une niche putride de l’enceinte de la ville, où, ombre de lui-même, il partage avec une clique de repentants ses admonestations autocentrées, remâchant à l’infini les péchés de son existence passée. Petit Jean, lui, doit finir sur le gibet pour un crime ignominieux. Quant au shérif de Nottingham, William De Wendenal, il est le seul à avoir conservé une relative intégrité par rapport à son modèle : sous la plume de l’écrivain, il est pareillement poussé par un appétit insatiable de vengeance. Les traits forcés, il arbore l’apanage d’un preux chevalier, dévot et imbécile, préoccupé d’abattre sur les infidèles le glaive de la justice divine. Voilà bien la marque de fabrique de l’écrivain : cette oscillation tonale entre drôlerie, burlesque / noirceur, gravité. Dernière boutade au mythe : le décor de La Dernière Flèche. Ici, ni arbre ni forêt. Ni verdure. Ni liberté. Sherwood et sa nature généreuse sont bien loin. Juste Londres, bastion de pierre et de fumée, étouffante et cloisonnée, qui hurle et qui pue, monstre abritant dans ses entrailles ses personnages viciés et ses démons…


Invasion onirique

L’histoire progresse et Robin, momentanément éclipsé par les frasques de sa fille téméraire, occupe de nouveau le devant de la scène. Et la magie noirézienne, enfin, de s’installer durablement. Car l’écrivain creuse avec une lucidité étonnante la force vive de la légende originale : la relation fusionnelle de Robin à son environnement : la forêt de Sherwood. Le déphasage est déjà présent : placer un personnage comme Robin, intimement intégré à la nature, dans un environnement londonien, ne peut qu’entraîner l’aliénation. La nuit, Robin devient le vecteur malgré lui de cette forêt adorée qu’il porte littéralement dans sa chair et son esprit. Des pousses de lierre envahissent les murs extérieurs des rues. Des branches se tissent et s’enchevêtrent. Un flot de verdure recouvre toute chose. La souplesse végétale submerge la rigueur minérale, comme l’imaginaire de l’écrivain s’accapare le mythe. L’évolution du récit suit une trajectoire à laquelle l’auteur nous a déjà habitués par le passé, dans ses nouvelles notamment, mais aussi dans certains de ses romans, et qui semble clairement symptomatique de quelques rémanences carolliennes : l’insémination, dans un contexte romanesque réaliste, d’une trajectoire empirique du rêve. Chez Noirez, le rêve envahit le décor, les personnages, pour les transformer. Robin devient ainsi l’épicentre d’une transfiguration poétique du décor. Marque de fabrique qui constitue l’incontestable réussite de La Dernière Flèche.

Alors bien sûr, le roman ne s’épargne pas quelques facilités : la figure dévote du shérif de Nottingham, un peu trop caricaturale, encline au retournement de veste rapide ; les ministres de Tredekeiles, trop stéréotypés ; autant d’éléments à rattacher à l’étiquette « jeunesse » du roman. Mais tout ceci s’inscrit dans l’oscillation d’humeur générale. Car si ces drôles sont drôles, la mort frappe parfois, sans prévenir. La gravité fermant le clapet aux pitreries. Et puis le tout reste emballé par une force poétique presque invasive, portée par une plume généreuse, et qui parvient à transcrire certains épisodes comme de véritables visions.


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Avec La Dernière Flèche, Jérôme Noirez s’approprie le mythe de Robin des bois. Son imaginaire puissant et magnétique, porté par les courants de l’onirisme, exploite les failles de son personnage central pour élaborer une jolie cathédrale poétique où le fantastique se déploie avec vigueur. Les passages de Londres transfigurée, d’une profonde poésie, valent à elles-seules le détour. Un roman à mettre entre toutes les mains.