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Publié le 06/09/2009

La Fonction du balai de David Foster Wallace

[The Broom of the System, 1987]

ED. AU DIABLE VAUVERT, AOÛT 2009

Par Ubik

David Foster Wallace se suicide en septembre 2008 et met ainsi un point final à une œuvre qui s’enorgueillissait déjà d’un titre culte : Infinite Jest. Par un étrange paradoxe littéraire, dont seule l’édition française détient le secret, paraît dans nos contrées son premier roman : The Broom of the System (traduit sous le titre de La Fonction du balai).
Belle opportunité pour les non-anglophones de prendre la mesure d’un phénomène entraperçu lors de la parution du recueil Brefs entretiens avec des hommes hideux et de l’essai Un truc soi-disant super auquel on ne me reprendra pas. Phénomène dont on peine encore à cerner toute l’ampleur tant les mots font défaut.


« Elle t’a fait le truc du balai ? Non ? Qu’est-ce qu’elle fait maintenant ? Non. Quand j’étais petit – je devais avoir huit ou dix ans, je ne sais plus -, elle me faisait asseoir dans la cuisine, elle attrapait un balai, elle se mettait à balayer le sol comme une furie et elle me demandait quelle partie était pour moi la plus élémentaire, la plus fondamentale, la brosse ou le manche. La brosse ou le manche. Et j’étais là, oppressé et hésitant, et elle passait le balai de plus en plus fort, ça me rendait nerveux et finalement je disais que je pensais que c’était la brosse, parce que si tu as envie tu peux balayer sans le manche, juste en tenant la brosse, et alors elle me flanquait un coup qui m’éjectait de ma chaise et elle me hurlait dans l’oreille des trucs comme, « Haha, c’est parce que tu veux te servir du balai pour balayer ! C’est à cause de la fonction que tu veux donner au balai ! » »

En refermant le roman de David Foster Wallace, on hésite entre la perplexité et la certitude d’avoir été bluffé. La faute à une narration en apparence décousue, mêlant différents registres de langage et divers procédés narratifs. Comptes rendus issus de séances de thérapie, dialogues d’émissions télévisées, récits de fiction encapsulés dans la trame générale, monologues introspectifs, échanges verbaux endiablés, l’écrivain n’y va pas de main morte pour casser les codes de la narration classique. Sans oublier une propension à la digression, à l’ellipse, au collage et à la multiplication des histoires parallèles au point de faire paraître l’intrigue principale totalement anecdotique. Bref, tout cela porte la marque du roman post-moderne illustrée brillamment par l’œuvre de Thomas Pynchon.
Pourtant avec le recul, le charme opère et on se surprend à se remémorer avec plaisir les mésaventures bizarres, jalonnées de péripéties extravagantes, du personnage central du roman : Lenore Beadsman.

« La vérité serait qu’il n’y a aucune différence entre une vie et une histoire ? Qu’une vie ferait semblant d’avoir quelque chose en plus ? Alors qu’en fait elle n’aurait rien. »

Difficile de résumer simplement l’itinéraire de Lenore. Aussi tenons-nous en à quelques faits. Fille cadette d’une riche famille, la jeune femme habite East Corinth, une banlieue de Cleveland dont la forme présente la particularité de copier la silhouette de Jayne Mansfield, autrefois égérie de son maître d’œuvre : le grand-père de Lenore. Ballottée entre un père tyrannique uniquement préoccupé par son entreprise de nourriture pour bébés, un petit ami jaloux, complexé jusqu’à la névrose, une arrière-grand-mère obsédée par les jeux du langage, ancienne élève de Wittgenstein, Lenore a bien du mal à trouver sa place dans les divers réseaux qui l’entourent, l’encerclent et finalement l’étouffent. Sa famille, son petit ami, ses collègues de travail, son thérapeute, tous veulent l’absorber pour l’intégrer dans leur système, la plier à leur volonté, à leurs désirs, jusqu’à lui faire douter de son existence individuelle. De là à remettre en question sa réalité, il n’y a qu’un pas, allègrement franchi. Peut-être use-t-on d’elle à son insu comme un personnage de fiction. D’ailleurs, quelle est la différence entre un être réel et un personnage fictif ?

Une succession d’incidents, de problèmes familiaux, de tracas professionnels aggravent sa confusion mentale. Le standard téléphonique de son travail déraille sérieusement et lui communique une multitude d’appels fantaisistes. Sa perruche se met à proférer des insultes à caractère sexuel accompagnées de récitation d’extraits de la Bible, ce qui lui vaudra de devenir la vedette d’une chaîne de télévision chrétienne fondamentaliste. Le propriétaire des locaux où elle travaille, décide d’étendre sa masse corporelle pour remplir à lui tout seul l’univers. Mais l’événement le plus perturbant semble sans aucun conteste la disparition de son arrière-grand-mère, en compagnie de vingt-cinq autres pensionnaires de l’hospice qui les accueillait.

Ce bref aperçu de la Fonction du balai donne une petite idée du maelstrom dans lequel David Foster Wallace embarque le lecteur et il n’est pas sûr que plusieurs lectures parviennent à l’épuiser totalement. Heureusement, le style résolument ironique de l’écrivain, mêlant un goût prononcé pour l’absurde et des situations tout bonnement croquignolesques, soulage l’intellect. Comment ne pas pouffer de rire en découvrant ces séances de thérapie où le patient reste attaché sur un siège éjectable monté sur rails ? Comment ne pas ricaner des tourments psychologiques de Rick Vigorous, le petit ami et accessoirement patron de Lenore ? Comment garder son sérieux lorsque Lenore découvre que la petite amie du directeur de la maison de retraite où vivait son arrière-grand-mère est une poupée gonflable ? David Foster Wallace n’épargne rien ni personne. Il porte un regard acéré sur les travers de son pays, une nation vendue au consumérisme effréné et au prêchi-prêcha des télévangélistes, obsédée par l’hygiénisme, le contrôle de soi et de l’autre. Derrière la façade burlesque s’esquisse une satire au karcher.


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Roman dense, stupéfiant et férocement drôle, la Fonction du balai n’appartient pas à cette catégorie d’ouvrages vite lus, vite oubliés. Cet ovni fascine, captive et témoigne du talent insolent d’un auteur en devenir.
C’est un euphémisme d’affirmer que l’on attend de pied ferme la parution de Infinite Jest, à venir également au Diable vauvert. On ne sera pas sans en parler à cette occasion…