Une vieille chanson, une chanson incroyablement vieille qui était déjà vieille quand on l’avait forgée, émergea de quelque recoin oublié de son cerveau. Et il fut surpris de la trouver là, surpris de l’avoir jamais connue ; et il se sentit soudain tout empli de mélancolie à l’idée des siècles innombrables qu’éveillait son souvenir, il évoqua avec nostalgie les coquettes maisons blanches perchées sur chaque colline, et les hommes qui aimaient leur terre et qui parcouraient leur domaine avec le calme et la tranquille assurance du propriétaire.

Annie n’habite plus ici.

« C’est stupide se dit Jenkins. C’est stupide d’être hanté par le souvenir d’une espèce disparue. Stupide »
[« Demain les chiens », Clifford D. SIMAK]


Voilà bien le paradoxe de la SF, une littérature dont le champ d’investigation est illimité, que de vouloir parfois interrompre sa course et s’interroger sur la triste condition de personnages romanesques pourtant bien moins corsetés que dans l’espace-temps traditionnel de la littérature mainstream.
On objectera bien vite que notre genre préféré est aussi le théâtre des utopies du désespoir comme « 1984 », des scénarii repoussoirs comme « Soleil vert » voire catastrophiques à l’instar de « Génocides » ou « La fin du rêve » bref, qu’il s’agit somme toute de littérature.
D’où provient alors la mélancolie ?
Pour Pierre Fédida, cette forme de dépression grave serait la cicatrice d’une séparation initiale. [1] Représenter, écrire permettent en quelque sorte d’assigner une figure absente.
Or le thème de la séparation est central en SF : exil, dépossession de soi, quête d’identité, royaumes disparus, métamorphoses...
Les quelques voies explorées dans ce dossier déclinent à leur façon cette quête symbolique des origines, quête dont on sait depuis « Voyage au centre de la Terre » qu’elle est sans espoir.


LA MORT DE LA TERRE

Les romans de l’apocalypse ou se situant dans un univers post apocalyptique constituent à priori une terre d’élection pour la mélancolie. Paradoxalement H.G.WELLS et WYNDHAM en ont fait des récits de terreur et de survie, Ballard un univers pictural et contemplatif. Cependant la thématique de la disparition de l’espèce humaine comme transposition métaphorique de la mort individuelle a donné naissance à quelques livres inoubliables comme « Demain les chiens » de C.D SIMAK.

Voici un curieux ouvrage dont les protagonistes, robots et chiens en tête, franchissent conte après conte les portes millénaires du futur tout en explorant - la tête en arrière comme Orphée - le passé, à la recherche hypothétique des preuves de l’existence de l’Homme.

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Clifford D. SIMAK

Dans le récit de SIMAK l’humanité a en effet disparu : la perte de l’instinct grégaire [les villes sont désertées], la fin de la violence, la recherche d’une existence harmonieuse conduisent les habitants de la Terre à l’exil sur Jupiter. Quant aux rares Terriens, le robot Jenkins s’en charge : mieux vaut se débarrasser de l’Homme, fut ce au prix de la mélancolie, si l’on supprime par la même occasion les guerres et les destructions.

« Demain les chiens » est porteur d’une nouvelle désagréable : non seulement l’Homme n’est pas la seule forme de vie respectable dans l’univers, mais la Vie elle-même a une valeur supérieure à l’Homme. [Ce message sera répété dans « Le torrent des siècles »]. Par son incessante évocation du passé, ce livre privilégie en quelque sorte le ressouvenir de l’Humanité aux thèmes habituels de la survie.
Voilà qui devrait plaire aux mélancoliques et pas seulement aux lecteurs de Kierkegaard.
Mais ce n’est pas tout.
« Il évoqua avec nostalgie les coquettes maisons blanches perchées sur chaque colline ». Cette phrase fait écho à une autre beaucoup plus ancienne « Et dulces moriens reminiscitur Argos » : le soldat mourant aux portes de Troie se remémore Argos, sa cité natale.
En effet Virgile dans « L’Eneïde » n’esquisse pas seulement un tableau clinique de la mélancolie, celui de la souffrance de l’exil. Il crée une nouvelle figure narrative, la mélancolie du paysage, que le Romantisme exploitera à outrance. A son tour dans « City » [titre original de « Demain les chiens »], SIMAK évoque dès le premier conte la nostalgie des villes, sentiment qu’il élargit à l’Humanité. L’amour de la terre si souvent repris sur les 4eme de couverture des romans de cet auteur prend alors une fonction symbolique : un théâtre de la mélancolie dans lequel évolue le petit peuple des robots, des fourmis et des ratons laveurs.

Rosny AÎNÉ dans « La Mort de la terre » dresse un sombre tableau des derniers instants des hommes. Une nouvelle forme de vie minérale « les ferromagnétaux » supplante notre espèce. L’eau disparaît ainsi que la végétation. Les derniers humains survivent dans des oasis ou ils luttent à la fois contre les ferromagnétaux et des phénomènes sismiques. La Terre les rejette. L’issue du roman ne fait aucun doute.
Une torpeur mélancolique saisit les personnages, nostalgie des Temps innombrables, de l’aube de la vie, que ROSNY magnifiait d’ailleurs dans les romans préhistoriques [« La guerre du feu »...]. C’est ce qui différencie ce livre des récits catastrophes habituels, la conscience de la fin d’un ordre [végétal, animal] et, par une mise en abyme, d’un cycle littéraire.


Le thème de la fin du monde ou plus précisément de la fin de l’espèce humaine permet d’isoler une figure brillamment illustrée par le roman de Richard MATHESON, « Je suis une légende », celle du survivant.
Qui ne se souvient de William R. SIMONSON [Sol] le vieil homme du film « Soleil vert » [Adapté du roman « Make Room ! Make Room ! » de Harry HARRISON] témoin d’un monde disparu, et de la scène de l’euthanasie du foyer ? On pourrait citer aussi Asher Sutton le solitaire du roman de SIMAK « Dans le torrent des siècles », traître aux yeux de ses semblables et prophète de l’égalité des hommes et des androïdes.

Dans la nouvelle « Saison de grand cru » de KUTTNER et MOORE, des touristes du futur viennent assister à la destruction d’une ville. Un dialogue poignant et impossible s’engage alors entre une des futures victimes qui a saisi l’horreur de la situation et l’un des visiteurs dont les seules préoccupations sont d’ordre esthétique.

On n’oubliera pas également la double figure du survivant et de l’exilé incarné par Thomas Jérôme Newton dans « L’homme tombé du ciel » de Walter TEVIS. Cet extra terrestre tente de sauver les derniers membres de son espèce et aussi la Terre promise à un holocauste nucléaire semblable à celui d’Anthéa. Il sera brisé comme le héros de « 1984 » roman d’inspiration voisine.
Pour une fois, le 4ème de couverture dit vrai : il s’agit d’une œuvre mélancolique et grave, mais aussi l’histoire somme toute banale et terrifiante d’un homme qui renonce à ses rêves.
Enfin on citera l’oeuvre de R. C. WILSON, [« Les Chronolithes », « Les fils du vent »...] ou des personnages plus nomades que survivants affrontent le chaos des mondes.


« A la fin de l’hiver » est un roman post apocalyptique de Robert SILVERBERG. Tous les 26 millions d’années une pluie de comètes s’abat sur Terre et détruit une grande partie des espèces vivantes. Certaines d’entre elles survivent, en s’adaptant au long Hiver qui suit l’Apocalypse.
L’une de ces espèces, "Le Peuple", s’est terrée pendant 70 000 ans [ou 700 000 ans suivant la fantaisie du traducteur] dans le « Cocon ».Il s’agit d’une population de singes intelligents. Leur peau est couverte d’une fourrure et leur queue préhensible a évolué en un organe sensoriel. Ils sont dotés de capacités psychiques hors du commun leur permettant de sonder les esprits et de percevoir leur environnement au delà du visible.

A la fin de l’Hiver, mus par un réflexe biologique [l’apparition des Mangeurs de Glace] mais aussi par des prophéties rédigées par une longue succession de Chroniqueurs, ils décident de quitter le Cocon et de partir explorer la Grande Planète, à la recherche de Vengiboneeza, mythique Cité occupée jadis par les Humains et 5 autres espèces dominantes.

Les Humains sont les grands absents de cette période post apocalyptique. Mais les Faiseurs de Rêve [ainsi dénomme t’on les très rares hommes qui ont survécu dans un état végétatif] sont présents dans l’imaginaire du Peuple et d’une autre espèce - les Beng - qui prétendent à leur succession.
La suite du récit en particulier la réorganisation sociale du « Peuple » déborde du cadre de ce dossier mais la décevante découverte de Vengiboneeza nous confronte à un autre type de mélancolie, la fin des Mythes, que Silverberg décline ainsi dans son ouvrage :

  • La désillusion : le Peuple n’est pas le Peuple Elu ; il n’est même pas humain et il disparaîtra comme les autres.
  • La résignation devant l’inéluctable, à l’image des espèces jadis dominantes qui se sont inclinées à chaque fin de cycle de l’histoire

Ce thème a été traité de façon différente par le même SILVERBERG dans « Les Royaumes du Mur » : la fin des Dieux est aussi un acte fondateur et libérateur.

Enfin, la mélancolie de la prescience, métaphore de la mort individuelle trouve un écho central dans Dune, [de la mémoire Seconde des Bene Gesserit au destin de l’Empereur-Dieu en passant par la prescience de Paul Muad Dib] et dans « l’homme stochastique » de robert SILVERBERG


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Edition en anglais de "La Métamorphose"

MÉLANCOLIE DE LA MÉTAMORPHOSE

Introduction au thème de la métamorphose

La thématique de la métamorphose dans la littérature de l’imaginaire est un territoire gigantesque comprenant des textes des pères et mères fondateurs du genre [SHELLEY, STEVENSON ...] auxquels se joignent ceux des maîtres de la littérature fantastique et d’horreur [LOVECRAFT, KING...], et tout l’espace contemporain de la science fiction.
Surgissent alors d’une part des personnages qui subissent une transformation et d’autres qui l’appellent de leurs vœux, une description de la monstruosité et de l’étrangeté d’un corps incontrôlable opposée à l’instrumentalisation de celui-ci, ou en caricaturant, le mort vivant contre la panoplie.
Qu’on en juge :
Pour les premiers, Mary SHELLEY, procréatrice mortifère de Frankenstein (pour paraphraser Anne Simon) [2], STEVENSON et la duplicité humaine de « Dr Jekill et Mr Hyde », WELLS et la métaphore de l’isolement dans « L’homme invisible », WELLS encore avec les expérimentations de « L’île du docteur Moreau », et le martyr de Grégoire Samsa dans « La Métamorphose » de KAFKA.

Pour les seconds, le cycle de la Culture de BANKS ou le corps, l’apparence, le sexe deviennent un prêt-à-porter, la littérature cyberpunk et son bric à brac prothésiste, sans oublier « Projet Miracle » de RESNICK, les Danseurs-Visage Tleilax dans le cycle de Dune de Frank HERBERT, bien entendu « La main gauche de la nuit » d’Ursula LE GUIN et « L’énigme de l’univers » de EGAN sur l’identité sexuelle, nombre d’ouvrages de Robert SILVERBERG, etc.
Et plus en avant Greg EGAN, chroniqueur des âmes errantes.

Mélancolie de la métamorphose en SF

Si l’on met de coté le registre de la terreur, il existe une mélancolie de la métamorphose. Elle s’attache d’abord à la relation au corps.
Dans « La Métamorphose » de KAFKA, comme dans la nouvelle « Le coffre fort » de Greg EGAN, le corps devient étranger ou insaisissable.
Le coffre fort dans lequel le personnage principal du récit d’EGAN réunit et consulte quelques objets dérisoires, au fil de ses réincarnations, constitue en effet une tentative de reconstitution identitaire à travers un corps arbitraire, métallique. En l’absence de corps, point d’identité [« je pense donc je suis, oui mais qui suis-je ? », remarquait MALEBRANCHE].
Chez KAFKA, le personnage de la Métamorphose, réduit à l’état de vermine, subit une double exclusion. Doté d’un corps étrange, il devient étranger : le corps, c’est le corps social.

Le thème de l’altérité a été aussi beaucoup abordé en SF. Se métamorphoser, se différencier est une expérience pénible et certains écrivains ont retourné le sujet en suggérant une mélancolie de la ressemblance. C’est le cas de « L’oreille interne » de Robert SILVERBERG et de la nouvelle « Devenir indigène » de Andrew WEINER. Dans « L’oreille interne », David Selig est un télépathe perdant progressivement ses pouvoirs. On a, à de multiples reprises, effectué un parallèle entre ce récit et la crise d’inspiration que subit l’auteur dans les années 70. La perte d’un don, l’impuissance créatrice mais plus encore la simple condition humaine s’avèrent insupportables : « Le monde est blanc à l’extérieur et gris à l’intérieur ».

WEINER dans « Devenir indigène » dit la même chose : un ET s’efforçant de comprendre les humains intègre une thérapie de groupe et est assimilé malgré lui. Il s’agit d’une dénonciation des mécanismes de la socialisation qui conduisent à l’aliénation.
Enfin il faut citer le célèbre « Des fleurs pour Algernoon » de Daniel KEYES, atroce histoire d’un simple d’esprit qui s’éveille à l’intelligence et retourne à son état premier
Quant à Robert SILVERBERG il mériterait un traitement à part entière.
On distingue dans sa production une jubilation de la métamorphose (les transformations perpétuelles célébrées dans « Le fils de l’homme », la Renaissance dans « Les profondeurs de la Terre », la libération dans « le temps des changements ») et une espèce de regret, de renoncement (Gérard Klein) dans « l’oreille interne » et « à la fin de l’hiver » (déjà cités) mais aussi, dans les romans de l’adieu à la Terre, « Ciel brûlant de minuit », « la face des eaux » ou l’impératif de survie implique cécité ou fusion dans une entité collective.


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Roy Batty, réplicant mélancolique.

QUAND LES MOUTONS ÉLECTRIQUES ONT LE BLUES

« I’ve seen things you people wouldn’t believe.
Attack ships on fire off the shoulder of Orion.
I watched C-beams glitter in the dark near the Tannhauser gate.
All those moments will be lost in time.
Like tears in rain.
Time to die.
 »

Qu’est ce qui nous bouleverse dans les derniers mots de Roy Baty tirés du film « Blade Runner » ? Le fait qu’ils soient prononcés par un androïde, que cet androïde prenne le visage de l’humanité et qu’il nous interroge sur la définition de ce mot.

Roy Baty est un des androïdes du type Nexus 6 pourchassés dans une Terre du futur souillée par la radioactivité. Ces êtres artificiels sont offerts à chaque émigrant volontaire ; il leur est interdit de revenir sur Terre sous peine de « réforme ».
Pour identifier ces « presque humains » le blade runner Deckard dispose d’un détecteur d’empathie. Etre humain c’est faire preuve d’empathie. Et voilà toute l’ambiguïté de ce mot qui désigne à la fois une espèce (l’espèce humaine) et une qualité morale.
Philip K. DICK, comme Ridley SCOTT, ont beau jeu de brouiller les frontières. Dans le film l’instinct de mort du chasseur s’oppose au désir de vie de l’androïde. Dans le livre, les humains survivent grâce à des adjuvants mécaniques ou chimiques : animaux de compagnie artificiels, orgues d’humeur, boites à empathie...
Deckard est il un androïde ? Roy Baty, qui cherche désespérément un moyen d’allonger son espérance de vie, n’est il pas humain ? Sylvie ALLOUCHE dans « Greg EGAN, variations sur l’être humain » [3], rappelle la distinction sémantique qu’effectue la langue anglaise entre « human » (l’humain biologique) et « humane » (l’humain moral).

La loi selon ASIMOV, l’éthique chez EGAN, l’empathie selon DICK, la célébration de la vie dans les romans de SIMAK dessinent le contour d’un idéal humain, qu’il soit cyborg, biologique, ou virtuel.

Robert Spofforth est un robot doté d’une copie de cerveau humain. Tout lui est permis, sauf le suicide. Ce personnage clef du roman de Walter TEVIS « L’oiseau d’Amérique » endosse le rôle de dictateur d’une Terre agonisante peuplée seulement de 19 millions d’êtres humains en raison d’un programme de limitation des naissances qui a dérapé.

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Walter TEVIS

L’humanité a en effet confié son destin aux robots et au sopor, une drogue qui lui ôte son libre arbitre et la rend stérile.
Spofforth a le pouvoir d’enrayer ce lent génocide. Mais une loi robotique l’empêche d’accomplir son désir de mort tant qu’un seul être humain reste en vie.
Deux humains vont cependant infléchir sa volonté et lui permettre d’accomplir le rêve du monstre de Frankenstein, mélancolique entre les mélancoliques, et mythe fondateur des cyborgs en tout genre : « L’affection d’un être sensible me réchauffera le coeur et je deviendrai un membre à part entière de la chaîne de l’existence, dont je suis exclu à l’heure actuelle." [4]
TEVIS a été influencé par l’oeuvre du poète T.S ELIOT en particulier dans « L’oiseau d’Amérique » [5], ou il cite les vers d’un poème religieux « A song for Siméon » :

My live is light, wainting for the death wind,
Like a feaver on the back of my hand


Ou encore celui-ci qui lui inspire les marches solitaires de Spofforth dans New York :

«  I have walked many years in this city  »

De même que la prose de « l’oreille interne » [6] jaillit de « Gérontion », de même « L’oiseau d’Amérique » est tout entier contenu dans « Le cantique pour Siméon » et « les hommes creux »

Dans le roman « Le sens du vent », Ian M. BANKS imagine une rencontre insolite entre deux êtres désespérés : le premier est un émissaire Chilgrien, peuple en lutte avec la Culture, le second le Mental Central de l’orbital Masa’q c’est-à-dire une I.A.
Au cours d’une guerre ancienne contre les Iridans, alors qu’il pilotait un vaisseau, le Mental a liquidé trois orbitales et malgré ses efforts pour en évacuer les occupants, est responsable de la mort de plus de 3000 personnes.

Or les Mentaux sont des IA dotés d’empathie et d’éthique. Assister à la mort de milliers d’êtres humains signifie enregistrer, nanoseconde après nanoseconde, tous les événements de cette agonie collective, et génère consternation, allégresse (le goût de la mort) et une pointe de satisfaction contre ceux qui étaient « assez bêtes pour croire à des dieux ou à des aux-delà qui n’existent pas, bien que j’ai éprouvé pour eux une immense tristesse, car ils sont morts dans leur ignorance et grâce a leur folie ».

Il faut bien pointer ici un constat théologique : quand on est Dieu ou quand on conjugue les pouvoirs et les connaissances illimités d’une I.A, peut on demeurer, sans réagir, le spectateur intégral de la souffrance humaine ?


TRISTES UTOPIES

En 2133 un habitat kikuyu est reconstitué sur un planétoïde terraformé. Les Kikuyus comme les masaïs ou les wakambas sont les habitants du Kenya.
Mais le Kenya du futur n’a plus rien à voir avec celui que nous connaissons. La faune sauvage en particulier a disparu. D’ou l’idée d’un Conseil Eutopien d’édifier un territoire ancestral bref une utopie. Telle est l’entrée en matière de « Kirinyaga », recueil de contes de Mike RESNICK, et nom de la montagne sacrée des kikuyus où réside le dieu Ngai.
Le monde utopique est dirigé de main de fer par Koriba le mundumugu. Bien que de formation universitaire il s’efforce de restaurer les anciennes traditions kikuyus et s’oppose à toute tentative de modernisation ou à toute instauration de pratique sociale non conforme à l’idéal kenyan. Or ces traditions sont très rétrogrades puisqu’elles favorisent l’illettrisme, s’opposent à l’éducation des femmes.
Ce monde immobile, ce lieu de nulle part (il orbite dans le ciel autour de la Terre) va s’effondrer sous les assauts de la modernité. La mélancolie naît du conflit entre modernisme et quête d’identité, mais à mon avis plus profondément d’une mise en abyme :
En effet Kirinyaga est présenté comme une utopie africaine, mais l’Afrique, en particulier l’Afrique de l’Est, celle des parcs animaliers, n’est elle pas une utopie occidentale entretenue à coups de dollars, un romantisme désuet plaqué sur une réalité autre ?
Est-ce le mundumugu qui dialogue avec le clone de l’éléphant dans l’épilogue « À l’est d’Eden » ou est ce nous même ?

En 1917, l’Angleterre a perdu la guerre face à l’Allemagne. La crise économique engendrée par le poids des réparations allemandes suscite un nationalisme d’où émerge un dictateur, John Arthur.
Le roman de Ian MacLEOD, « Les îles du soleil » est une uchronie, une transposition inversée de la 1ere guerre mondiale et des années 30 qui virent l’irruption du nazisme. La dictature imaginée par l’auteur emprunte à la fois du fascisme italien [le rejet des homosexuels] et du fascisme allemand [l’élimination des juifs].
Le personnage principal, Geoffrey Brooke, est professeur d’Histoire à Oxford et tient sa notoriété des relations privilégiées qu’il entretint jadis avec John Arthur [il fut son enseignant].

Or sa vie repose sur un double mensonge : Brooke est homosexuel et ses relations avec John Arthur furent d’une toute autre nature. Comme Winston Smith [le héros de « 1984 » de Georges ORWELL], Brooke est confronté à la falsification et à la réécriture de l’Histoire. Comme Winston Smith il entre en résistance avec comme seules armes, la volonté de comprendre, l’amour, le goût de la lecture, de l’écriture. L’un comme l’autre luttent pour ne pas être écrasés.
La pire des mélancolies, somme tout, réside dans l’absence de liberté.


QUELQUES MOTS SUR LA SF FRANCAISE

L’oeuvre et la vie de Nathalie HENNEBERG, « Le monde enfin » de Jean-Pierre ANDREVON- sur le thème de la fin du monde-, « Nuage » de JOUANNE, le début du « Gambit des étoiles », du « Sceptre du hasard », le récit « ACME » de Gérard KLEIN, « Sylvana » de PAGEL,« Et la planète sauta » de B.R. BRUSS, « Le rivage des intouchables » de Francis BERTHELOT... voilà autant d’ouvrages à caractère mélancolique mais dont on pourrait se demander aussi s’ils ne relèvent pas d’une sensibilité propre à la science fiction française
L’objet d’un prochain dossier ?


Principaux romans cités dans ce dossier :


Mes remerciements à Emmanuel, à Gérard KLEIN, qui ont évité l’explosion au décollage, Roland C. WAGNER, Sylvie ALLOUCHE, Anne SIMON et l’équipe du Cafard cosmique.


Soleil vert


NOTES

[1] Gérard Klein

[2] Conférence donnée à l’ENS le 12 mai 2006 (http://www.diffusion.ens.fr/index.p...) Titre de l’article : De l’alien à l’aliénation ? Procréation et reproduction chez les romancières de science-fiction contemporaines », à paraître prochainement.

[3] Article paru dans la revue Critique (http://www.leseditionsdeminuit.com/...)

[4] Frankenstein ou le Prométhée enchaîné, Mary Shelley

[5] La couverture de l’édition française Folio SF traduit bien cette double symbolique [Christ/oiseau].Les lecteurs les plus acharnés feront un lien entre le poème de Eliot et le célèbre "Moise" d’Alfred DE VIGNY dont le vers « Laissez moi m’endormir du sommeil de la Terre » évoque la chute de Spofforth

[6] cf la brillante critique de « L’oreille interne » par AK : http://pigface.club.fr/Oreille-inte...