Entre la fin des années 50 et le milieu des années 60, l’art se renouvelle. C’est la naissance du Nouveau roman dans la littérature, de la Nouvelle vague au cinéma, tout est Nouveau, jusqu’au jazz qui connaît aussi la new thing [ou free jazz] dans le sillage de John COLTRANE. La sf n’est pas en reste, et l’essoufflement de l’âge d’or campbellien va faire place à la New Wave.


Si l’on peut facilement identifier la sf de l’âge d’or à John W. CAMPBELL, il n’en est pas de même avec la New Wave. Quatre noms ressortent cependant, comme les gourous de ce renouveau.

L’histrion du groupe est sans conteste Harlan ELLISON, qui fait beaucoup parler de lui par ses frasques et ses coups d’éclat, et sa fameuse anthologie"Dangerous visions" en 1967.

Michael MOORCOCK est lui le pape anglais de la New Wave, à laquelle il a ouvert les pages de la revue "New worlds" tout au long des années 60.

Il y a enfin Damon KNIGHT, dont les travaux critiques, et surtout son anthologie annuelle "Orbit", joueront un rôle important dans la New Wave.

Il y eut aussi dans une moindre mesure Samuel Ray DELANY, dont les 4 anthologies "Quark" [inédites en français] se placeront à l’avant-garde de la New Wave.

Leçon d’Histoire de la SF au coeur d’une révolution littéraire...


Qu’est-ce que la New Wave ?

Vaste question ! Autant essayer de définir la science-fiction, ou plutôt la speculative fiction - certains auteurs de la New Wave, comme ELLISON et DELANY se revendiqueront en effet de la speculative fiction, terme dont la paternité est attribuée à HEINLEIN, plutôt que de la science-fiction.

Pour faire simple, on peut dire qu’il s’agit d’une période de la sf qui connut son temps fort dans les années 60, et jusqu’au milieu des années 70, période dont John VARLEY serait au choix le dernier avatar ou l’hériter direct. Elle fut surtout localisée en Angleterre, [autour de MOORCOCK], où iront vivre d’ailleurs plusieurs auteurs américains, tels Thomas M. DISCH ou John T. SLADEK.

Mais intéressons-nous au fond : fatigués des futurs technologiques et scientifiques lointains mais toujours radieux, tels que la sf "classique" les promet depuis l’Âge d’or, les auteurs New Wave vont décider de s’intéresser à l’homme, à sa psychologie [ce qui n’était pas vraiment le point fort des auteurs de la période CAMPBELL] et aux sciences humaines, en situant leurs intrigues dans un futur plus proche et, surtout, plus probable.

L’accent est mis davantage sur la littérature que sur la science : "Tous à Zanzibar" de John BRUNNER en est l’exemple le plus brillant, par la relative proximité de son anticipation [nous ne sommes pas à des milliers d’années d’aujourd’hui dans des empires galactiques] et par son incroyable ambition littéraire, où se distingue en particulier l’influence de DOS PASSOS. Et c’est bien là l’un des points fondamentaux de la New Wave : la sf est partie intégrante de la littérature, et elle ne peut plus rester autiste. On lit donc les auteurs mainstream, on en subit les influences, y compris de la part des expérimentations les plus récentes [surréalisme, nouveau roman...] ce qui aboutit à une sf plus ambitieuse sur le plan littéraire. "L’étranger" d’Albert CAMUS est, pour prendre un exemple, un livre de chevet pour la plupart des auteurs de la New Wave [en particulier J.G. BALLARD et MOORCOCK].

Mais au-delà de son ambition littéraire, la New Wave est aussi le grand iconoclasme de la sf. Finis les tabous, la sf n’a pas peur de parler de cul avec P.J. FARMER ["Comme une bête"], d’être franchement violente avec Norman SPINRAD ["Ces hommes dans la jungle"], ou d’oser une écriture avant-gardiste avec BALLARD ["La foire aux atrocités"], Brian ALDISS ["Barefoot in the head" inédit en français] ou DELANY ["L’intersection Einstein"] voire de se lancer dans les audaces littéraires de Thomas DISCH ["334"] ou de Michael MOORCOCK qui, avec "Les aventures de Jerry Cornelius" nous a livré un véritable concentré de la New Wave, avec les aventures rocambolesques et psychédéliques de son héros bisexuel.

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Damon KNIGHT

Une tardive consécration publique

La New Wave se heurta parfois au relatif conservatisme du fandom, dont les Hugo récompensaient plutôt HEINLEIN et ANDERSON que les audaces et [parfois] les arrogances de la New Wave. La Science Fiction and Fantasy Writers of America, association créé par Damon KNIGHT, qui rassemble les auteurs - et non pas les lecteurs comme le Hugo, ne voulut pas être en reste. La SFWA créa donc le Prix Nebula. Et logiquement la fine fleur de la New Wave fut régulièrement consacrée par ce prix. A commencer par le jeune Samuel DELANY, le premier à le recevoir deux fois de suite dans la catégorie roman ["Babel 17" puis "L’intersection Einstein"], performance que seuls Frederik POHL et Orson S. CARD réussiront à renouveler par la suite.

On y voit aussi régulièrement les noms de Fritz LEIBER, Ursula K. LE GUIN, et, plus en marge de la New Wave, Roger ZELAZNY ou Robert SILVERBERG. Ce fut aussi le premier prix que reçut le polygraphe MOORCOK, pour "Voici l’homme" [1967], œuvre iconoclaste assez représentative de la New Wave, par son peu d’intérêt pour l’aspect scientifique du voyage dans le temps au profit du personnage de Glogauer.


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Michael MOORCOCK

Ici Londres... "New Worlds"

MOORCOCK est aussi connu - et reconnu - comme rédac’chef de la revue New worlds. La revue est lancée en 1946, et c’est en 1963 que MOORCOCK en prend la direction, à la demande de Ted CARNELL, le directeur de l’époque. MOORCOCK a alors 24 ans, et dirige depuis 6 ans la revue "Tarzan adventures". Il est bien décidé à faire de "New Worlds" l’outil du renouvellement de la sf. Il décide de s’ouvrir à tout ce qui se fait en matière de rupture avec l’Âge d’or. Traînant le diable par la queue, il a même dépensé une fortune, lors d’une vente aux enchères, pour acheter un numéro très rare d’un pulp, pour le plaisir de le déchirer immédiatement, en déclarant que cette sf là était morte, devant un public stupéfait [on pense en particulier à la réaction outrée de ceux sur qui il avait surenchéri].

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New World n°142

Le premier numéro de "New Worlds" version MOORCOCK - le n°142 de mai-juin 1964, est préfacé par l’auteur en ces termes : « Quelques auteurs anglais produisent un type de SF non conventionnelle à tous les sens du terme, qui doit être reconnue comme une tentative de revitalisation du champ littéraire. Les lecteurs en ont assez de la littérature traditionnelle, ils se tournent vers la littérature spéculative. C’est un signe, parmi d’autres, qu’une renaissance populaire de la littérature est au coin de la rue. Ensemble nous allons favoriser et accélérer ce processus de renaissance ».

New Worlds a connu des prédeceseurs : il y avait déjà eu, quelques années plus tôt, le travail de pionnière de Cele GOLDSMITH, rédactrice en chef des revues "Fantastic" et "Amazing stories", qui, entre décembre 1958 et juin 1965 s’était ouverte à des auteurs débutants tels que Thomas M. DISCH, Ursula K. LE GUIN, Roger ZELAZNY ou James BALLARD [permettant au passage à ce dernier de se faire connaître Outre-Atlantique].

Mais MOORCOCK est allé plus loin : il ouvrit sa revue aux expérimentations de Brian ALDISS [regroupées sous le titre de "Barefoot in the head"] et à J.G. BALLARD, dont il publia aussi bien "La forêt de cristal" que les textes inspirés de William BURROUGHS regroupés ultérieurement dans le recueil "Atrocity exhibition". John BRUNNER publia aussi régulièrement dans la revue, ainsi que des auteurs américains exilés à Londres, tels Thomas M. DISCH ["Camp de concentration"] ou John T. SLADEK, dont il publia nombre de délirantes nouvelles. Il publia aussi "Time considered as a helix of semi-precious stones" de DELANY, qui vaudra à son auteur son seul Hugo pour une œuvre de fiction.

L’une des grandes spécialités de la revue était que MOORCOCK "prêtait" le personnage de Jerry Cornelius à d’autres auteurs, le temps d’une nouvelle. L’anthologie de l’ensemble des nouvelles est hélas toujours inédite en français.

Mais le plus grand coup d’éclat reste la publication d’un roman refusé partout ailleurs : "Jack Barron contre l’Eternité" [ "Bug Jack Baron"] de Norman SPINRAD. Roman ordurier, cru [au moins pour l’époque] et cynique sur le pouvoir des médias, jugé pornographique à l’époque, le scandale fut tel que la Chambre des communes [l’équivalent de notre Assemblée nationale] s’empara du sujet et évoqua une éventuelle censure de la revue. Après d’innombrables débâcles financières, la revue disparut définitivement en 1980. Le cyberpunk pouvait prendre la relève.

Louée par les uns et honnie par les autres [en particulier Larry NIVEN, qui figure pourtant au sommaire de "Dangereuses visions", qui est allé jusqu’à nier tout sens artistique à MOORCOCK], New worlds marqua sans conteste son époque et l’histoire de la science-fiction. Elle fut certainement l’organe le plus vivant de la New Wave.


Mise sur "Orbit"

Autre grande revue de la New Wave, "Orbit", dirigée par Damon KNIGHT et publiée annuellement de 1960 à 1981, offrant une anthologie annuelle des meilleurs textes de sf publiés dans l’année - selon Damon KNIGHT, bien entendu. Véritable pivot entre l’âge d’or [il fut membre des futurians, et figura au sommaire du tout premier "Galaxie" et du numéro 2 de "Fiction"] et la New Wave, Damon KNIGHT y publia donc aussi bien du Poul ANDERSON que du VARLEY, du LAFFERTY, du EFFINGER [qui se fera surtout connaître en France avec le cyberpunk, malgré ses excellentes nouvelles], du Gene WOLFE [qu’il disait aussi précieux que Fort Knox], ainsi que DISCH et ALDISS. Outre la qualité littéraire intrinsèque des textes [il n’y publia jamais ses bêtes noires, telles SHECKLEY et VAN VOGT], KNIGHT était aussi exigeant sur le coté innovant des textes. Hors de question donc de publier des resucées de l’âge d’or, aussi excellentes fussent-elles.

Le lecteur francophone pourra se faire une idée de ce travail en lisant "Le livre d’or d’Orbit" publié en 1982 qui, outre une excellente sélection des meilleures nouvelles [par R.A. LAFFERTY, Gardner DOZOIS, John VARLEY...], comprend aussi un index par auteurs de l’ensemble des textes publiés dans la revue.


"Dangerous Visions"

"Ce que vous avez entre les mains est plus qu’un livre. Si nous avons de la chance, c’est une révolution. [... ]. Elle est destinée à secouer un peu les choses. Elle est née d’un besoin d’horizons nouveaux, de formes nouvelles, de styles et de défis neufs dans la littérature de notre époque. Si elle a été bien conçue, elle apportera ces nouveaux horizons, ces styles, ces formes et ces défis. Sinon, ce sera quand même un sacré bon bouquin bourré d’histoires distrayantes. "

C’est ainsi que Harlan ELLISON présente sa fameuse anthologie "Dangerous visions", publiée en 1967. Il recevra, l’année suivante, trois Hugos, dont un prix spécial pour son anthologie [les deux autres récompensant son scénario pour un épisode de "Star Trek" et sa nouvelle "Je n’ai pas de bouche et il faut que je crie"].

Le programme était simple : il est allé voir la fine fleur de la New Wave en leur demandant d’écrire ce qu’ils n’auraient jamais écrit ailleurs. Résultat, un casting incroyable : FARMER, ALDISS, DICK, POHL, KNIGHT, STURGEON, BALLARD, BRUNNER, SPINRAD, ZELAZNY, SILVERBERG, LAFFERTY ou DELANY. C’est aussi dans cette anthologie que SLADEK publia son premier texte professionnel. ASIMOV, lui, a décliné l’invitation, préférant rédiger la préface, plutôt qu’une nouvelle pour un manifeste auquel il se sentait étranger. Harlan ELLISON a aussi fait appel à quelques vieux de la vieille, comme LEIBER, BLOCH ou ANDERSON [qui s’était lâché pour l’occasion], et curieusement à Larry NIVEN [le dernier véritable épigone de l’âge d’or].

Si "Dangerous Visions" se vendit très bien à l’époque, il souleva une vive controverse, considéré comme révolutionnaire par certains, et comme un pétard mouillé par d’autres. Il ne fut [mal] traduit en français que 8 ans plus tard, et reçut un accueil critique tiède dans "Fiction" sous la plume de Jean-Pierre ANDREVON. Harlan ELLISON récidiva avec le recueil "Again dangerous visions" en 1972. Enfin, un "Last dangerous visions" est annoncé... et attendu depuis plus de 30 ans ! [Lors de sa dédicace à Scylla, Christopher PRIEST a rapporté la dernière explication en date de Harlan ELLISON sur cette fameuse attente : ELLISON aurait envoyé son anthologie à son éditeur il y a une dizaine d’années. Mais le coursier, fanatique d’ELLISON, aurait gardé les épreuves pour lui. Ce que personne n’a jamais pu vérifier.


Que reste-t-il de "New Worlds" aujourd’hui ?

Une poignée de grands bouquins, quelques grands auteurs encore en vie encore plus ou moins inspirés, et un prix, le Nebula. New Wave fut davantage un rassemblement d’auteurs ayant, tous à leur façon, contribué au renouvellement de la sf, qu’une véritable école littéraire ou un quelconque manifeste. A coup d’audaces textuelles et stylistiques [SLADEK a parfois manipulé la typographie comme de la nitroglycérine], et surtout une volonté délibérée de dépasser les bornes et les interdits de CAMPBELL, sur les terrains de la sexualité [FARMER], de la violence physique ou des outrances verbales [SPINRAD]. Elle a aussi permsi à al sf une certaine réflexion politique ["Les dépossédés" de LE GUIN], des délires [SLADEK, MALZBERG], des variations sur les obsessions contemporaines et les espaces intérieurs [BALLARD], ou de brillantes réflexions sur le langage [DELANY ou WATSON]...

Il faut noter que La New Wave et ses auteurs, sont issus d’une génération née pendant la seconde guerre mondiale ou juste après. Une génération qui a en mémoire les horreurs du nazisme et en a tiré autant de thèmes. On en retrouve la trace dans l’oeuvre de nombreux auteurs [de "Rêve de fer" chez SPINRAD à "La séparation" de PRIEST en passant par "Mother London" de MOORCOCK].

La New Wave est finalement un peu comme le rock des années 60, y compris dans l’âge et les pratiques de ses protagonistes [nombre d’auteurs ont pris des psychotropes]. Ils se sont lancés à l’assaut d’une société puritaine [l’Amérique sortait du maccarthysme], avec la volonté de tout changer, de faire exploser définitivement les carcans. A défaut de vraiment changer la société, ils ont au moins changé leurs domaines respectifs, en s’influençant d’ailleurs l’un l’autre [on pense à Pink Floyd, David BOWIE ou à MOORCOCK, qui fut aussi parolier et guitariste].


La New Wave est donc bien vivante, tant avec ses protagonistes que ses héritiers, et elle reste certainement l’une des époques les plus fécondes et les plus intéressantes de la SF, qui a vu en à peine plus d’une décennie un renouvellement complet de ses auteurs et de ses thèmes. Il suffit de penser à un BRUNNER, qui a si souvent vu juste avec sa "Tétralogie noire", tout en annonçant le cyberpunk.

A une époque où la sf martiale et militariste se paie la part du lion Outre-Atlantique, il est bon de se rappeler qu’il y a à peine 40 ans, la sf a connu une révolution que bien peu de littératures ont connu, tant par la brièveté que par la profondeur. Croisons donc les doigts pour voir à nouveau un véritable renouvellement de la sf, plutôt que du seul space-op’. Vivement donc la prochaine lame de fond, et les futurs MOORCOCK et KNIGHT.


Olivier