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Publié le 04/10/2009

La Partita , de Alberto Ongaro

[ La Partita ] 1986

ED. ANACHARSIS, FEV. 2009

Par Goldeneyes

On se souvient de la louable initiative des éditions Anacharsis qui nous avaient offert l’année dernière la traduction du Secret de Caspar Jacobi, roman d’un auteur italien mésestimé sur notre territoire : Alberto Ongaro – plus connu pour son travail de scénariste auprès d’Hugo Pratt. Seconde tentative cette année avec la publication de La Partita, roman paru en 1980 en Italie et lauréat du prix Campiello en 1986.


Après un an d’exil forcé pour avoir fait tâter de son épée à un jeune prétentieux, le jeune Fedrigo Sacredo retrouve sa Venise natale et l’oisiveté qui sied à sa fortune familiale. Il ne tarde pas à apprendre que cette fortune colossale, son diable de père l’a presque intégralement perdue au jeu contre un adversaire aussi pernicieux que redoutable : la comtesse Mathilde Von Wallenstein. Le jeune fils accourt pour tenter de mettre fin à cette partie qui saigne son héritage et signe sa ruine. En vain. La comtesse, jamais rassasiée, toujours plus carnassière, démon borgne aux canines immaculées, va même plus loin dans son entreprise de dilapidation en proposant au fils une ultime partie ; les dés, et eux seuls, décideront de son sort. Si le hasard désigne Fedrigo Sacredo comme vainqueur, l’intégralité de la fortune familiale lui sera restituée. Si le hasard le condamne, il appartiendra corps et âme à la comtesse. Par excès de confiance en lui, par témérité autant que par vanité, le fils acculé décide de relever le défi et, devant une assistance silencieuse et masquée, signe un accord qui scelle son destin. Le malheureux ne peut savoir que son adversaire entretient un rapport surnaturel avec le jeu. L’issu de ce duel ne peut que lui être fatale… Et placé face à un avenir qu’il sait désormais livré au bon vouloir d’une femme abhorrée, Fedrigo Sacredo, déchu, n’a pas d’autre choix que de fuir… C’est le début d’une interminable course pour échapper à des poursuivant acharnés : les frères Podesta, redoutables sicaires capables des pires sévices. « Je ne crois pas que vous parviendrez désormais à dormir tranquille la nuit », l’avait menacé la perfide. Et pour le fugitif, la chose se révèle dans toute sa réalité. Car il ne se passe pas un instant sans que Fedrigo Sacredo ne soit tiraillé par la présence lointaine de son adversaire machiavélique. Et dans chaque recoin où dansent les ombres, ce sont les silhouettes embusquées des frères Podesta armées de lames tranchantes qu’il croit apercevoir.

Avec La Partita, Alberto Ongaro poursuit son exploration du roman picaresque. Les lecteurs francophones avaient déjà pu goûter son amour du genre dans ses deux textes précédents : Le Secret de Caspar Jacobi, et La Taverne du doge Loredan, récemment sorti en poche. Si ces deux romans développaient un jeu tout à fait jubilatoire sur l’identité narrative en confondant l’auteur, le narrateur, et les personnages mis en scène par le narrateur lui-même – lointain héritage du jeu des masques vénitiens : qui est qui ?… –, La Partita se veut moins stimulante, plus formelle, plus conventionnelle. Ici, aucune sensation de vertige ou de désorientation au contact de quelques malicieux méandres de l’œuvre. La langue reste cependant délectable, le style toujours aussi fleuri, le rythme enlevé, et la traduction (signée Jean-Luc Nardone et Jacqueline Malherbe-Galy), pareillement réussie.

La grande originalité de La Partita tient au fait que l’intrigue, opposant deux adversaires dans une partie jouée à distance, nous est rapportée du seul point de vue de Fedrigo Sacredo, le narrateur. Comment dès lors connaître les initiatives et déplacements de ses poursuivants ? En se fiant à son imagination. En écoutant son intuition. En faisant confiance à sa capacité d’anticipation. Ainsi, la présence des poursuivants de Fedrigo n’est jamais étayée par des événements concrets : c’est son imagination seule qui brode la trame du récit ; c’est sa volonté seule, aiguillonnée par la peur que ces assassins lancés à ses trousses suscitent en lui et par la perspective d’appartenir à la comtesse, qui impose à son imaginaire des ennemis immatériels, invisibles.

Invisibles donc surnaturels ?

Le lecteur serait tenté de le croire. Et il ne fait aucun doute que l’écrivain se plaît à jouer avec les codes du genre, à en étirer les frontières, à cultiver une ambiguïté trompeuse qui confère une certaine épaisseur à son roman. L’aspect animal et cruel de la comtesse, son don au jeu et sa capacité à faire constamment peser sa présence maléfique sur le narrateur, lui confère une aura inhumaine. Il en va de même pour les deux sicaires qui déciment des armées à eux seuls et abattent le moindre obstacle qui menacerait leur mission. Associés à des « démons », à des « demi-dieux », ils incarnent incontestablement la poigne du destin qui, inébranlable, inévitable, frappe et suit son cours contre toute volonté.

Surnaturelle, La Partita ?

Le terme est évidemment trop fort. « Merveilleux » serait plus adéquat. Merveilleux comme cette Venise intégralement prise sous la glace au début du roman, comme sa lagune devenue miroir aux étoiles, Venise immaculée et figée dans le temps, nous présentant un décor de conte de fée. Merveilleux comme ces personnages emblématiques, hauts en couleur, que rencontre l’infortuné Fedrigo Sacredo aux détours de ses pérégrinations : Olivia, jeune femme ouverte au péché charnelle souffrant d’un égocentrisme maladif ; l’abbé loquace confectionneur de dentiers ; le prince octogénaire édenté au physique herculéen, maître de mille chiens, marié à une épouse de soixante-seize ans sa cadette ; ou encore ces trois êtres étranges à l’apparence rebutante de gnomes profitant d’une chance insolente… Le merveilleux tapisse le territoire de La Partita, mais c’est surtout du côté du théâtre qu’il faut chercher les inspirations et références de l’écrivain, comme nous le pointe le narrateur :

« J’avais aussi l’impression bizarre de jouer un rôle dans une comédie à la mode où s’entrelaceraient les thèmes de mon siècle et ceux des siècles passés, de participer à une représentation théâtrale dans laquelle frivolité, déchéance, libertinage et tragédie coexistaient. »

« Il semblait que le théâtre de marionnettes où j’avais l’impression de me déplacer disposât d’un espace beaucoup plus ample et profond que ne le donnait à penser sa structure minuscule. […] Du milieu de la scène, je regardais vers les spectateurs… »

« …Si bien qu’il me parut que je ne racontais pas une histoire vraie, mais une tragi-comédie, une sombre farce et que j’étais soudainement devenu un héros mal ficelé et discutable du théâtre populaire. »

À cette prise de conscience de sa condition de personnage romanesque – lucidité qui rappelle l’œuvre théâtrale de Luigi Pirandello –, il faut ajouter une paranoïa sans rémission, cernant l’imaginaire du narrateur, claustrant ses faits et gestes. Ses tendances libertines évoquent clairement Casanova. Son imagination débridée, à double tranchant, qui bâtit une réalité hypothétique, pourrait très bien emprunter à un personnage borgien occupé à réécrire l’histoire de Don Quichotte… Car une fois le roman refermé, une seule question subsiste, en filigrane : où se situe chez notre héros la lisière qui sépare la réalité de l’imaginaire ? Interrogation obsessionnelle qui semble au cœur de l’œuvre d’Alberto Ongaro.


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Oppressante illustration d’une traque éternelle sur fond de paranoïa, texte aussi sournois qu’intelligent, La Partita ne possède peut-être pas la dimension interrogative et la désopilante profondeur du Secret de Caspar Jacobi ni de La Taverne du Doge Loredan, mais n’en reste pas moins un excellent moment de lecture pour les amoureux de la belle langue et de la littérature d’aventure héritée du XIXe siècle.