Affirmer aujourd’hui que la littérature de science-fiction n’a pas droit de citer à l’Ecole, ce serait nier les évolutions de ces dernières années. Certes, la place qui lui est réservée peut sembler bien mince, mais la faute n’en incombe pas uniquement à l’institution scolaire, qui n’est rien d’autre, après tout, que le reflet de la culture dominante. Au-delà des clichés et des idées reçues, il semblait nécessaire de mettre à jour une réalité qui n’est sans doute pas tout à fait celle que l’on voudrait, mais qui n’est pas non plus fondamentalement catastrophique.


Après le dossier, retrouvez :
- quelques pistes bibliographiques à l’usage des enseignants
- une interview de Thomas GARGALLO, agrégé de lettres modernes, enseignant au collège Gabriel Havez de Creil, à propos de la SF dans l’enseignement.
- quelques pistes pour explorer la littérature SF dans l’enseignement, à télécharger en bas de cette page


L’institution scolaire est-elle hostile à la SF ?

Les profs et la SF : je t’aime moi non plus

Commençons par tordre le coup à un certain nombre d’idées reçues, en premier lieu l’idée selon laquelle les enseignants seraient hostiles à la SF. Ils la négligent, certes, mais s’ils la méprisent, parfois, c’est essentiellement par ignorance. Cette carence nait de leur propre formation : les occasions d’étudier la littérature de science-fiction sont assez rares dans le cursus scolaire, et universitaire. C’est le serpent qui se mord la queue : difficile d’enseigner ce que l’on ne connaît pas.

Les enseignants sont massivement enfermés dans une vision restrictive, voire complètement erronée, du genre. Il n’existe aucune étude censée mesurer le degré de connaissance des enseignants en matière de SF, ni même leur degré d’hostilité envers le genre. En revanche, revenez sur votre propre parcours et tentez de vous rappeler combien d’œuvres de science-fiction vous avez eu l’occasion d’aborder en classe... Eh bien ? Si vous en avez étudié plus de deux vous êtes une exception.

Sur le plan de la formation continue, il faut savoir que certains IUFM proposent aux enseignants déjà en poste des stages en matière de littérature jeunesse ou de littératures marginales [SF, Fantastique, Policier, BD, ....]. Mais ces formations n’existent pas dans toutes les académies et elles se font, de toute façon, sur la base du volontariat et donc de la démarche personnelle.

Les élèves aiment-ils la SF ?

Parmi les lieux communs les plus souvent évoqués, on retrouve fréquemment l’idée selon laquelle la science-fiction serait une littérature exclusivement lue par les adolescents [employé ici au masculin]. Voici d’ailleurs ce que déclarait Pili Munoz, rédactrice en chef de la revue Lecture-Jeune, à propos de ce phénomène : « La science-fiction occupe une place prépondérante parmi les genres littéraires les plus lus par les jeunes puisque son lectorat serait, selon certaines sources, composé aux neuf dixièmes d’écoliers et d’étudiants ». Je dois dire qu’au cours de mes recherches bibliographiques je n’ai pas trouvé les sources auxquelles il est fait référence ni d’étude similaire, néanmoins il s’agit d’une théorie très répandue dont les fondements ne résistent finalement guère à l’analyse [1]

La plupart des études concernant les pratiques de lecture des jeunes démontrent que la science-fiction n’est pas, et de loin, la littérature la plus populaire auprès des élèves. Dans un article consacré à ces pratiques de lecture [2], Annie Rouxel s’interrogeait sur la frontière qui existe entre lecture privée et lecture scolaire, elle constatait que parmi les œuvres citées par un échantillon d’élèves la SF est assez peu représentée.

- Parmi la cinquantaine d’œuvres citées comme faisant partie des pratiques de lecture privée seuls deux romans de Jules VERNE peuvent prétendre appartenir à la science-fiction.
- Parmi le corpus de la trentaine d’œuvres citées comme faisant partie des pratiques de lecture scolaire on retrouve « La planète des singes » de Pierre BOULLE. Pour un genre prétendument plébiscité par les jeunes lecteurs cela peut paraître peu.

J.F. Massol [3] constate que la science-fiction est un genre apprécié des lycéens, mais loin derrière le roman réaliste, le fantastique ou le roman policier. Les filles consacrent 4,5% de leurs lectures à des œuvres de science-fiction, ce chiffre est un peu plus important pour les garçons, 11%.

Une enquête publiée dans Inter CDI [4], sur les pratiques de lecture des jeunes, (il s’agit essentiellement d’un public de collégiens) confirme que, si l’on fait une distinction entre filles et garçons, ces derniers ont tendance à plébisciter davantage la science-fiction. On observe également une nette perte d’intérêt pour cette littérature en fonction de l’âge : plus les élèves grandissent et plus ils ont tendance à s’en désintéresser. En sixième, les garçons sont 76% à déclarer aimer la science-fiction contre seulement 38% en troisième.


Que disent les instructions officielles ?



Les programmes et leurs accompagnements

Nous l’avons vu, les professeurs de lettres [et des autres disciplines] ne sont guère incités, de par leur formation universitaire à utiliser la science-fiction comme support pédagogique. Or il faut bien avouer que les programmes scolaires et les instructions officielles ne sont guères plus encourageants !

Difficile d’évoquer dans le détail les programmes de français de la sixième à la classe de première, mais un survol permet de se rendre compte rapidement que la science-fiction n’est nulle part étudiée comme mouvement littéraire et culturel majeur du XXème siècle ! Il faudra lire attentivement les accompagnements du programme de français du collège pour dénicher une liste d’œuvres de littérature jeunesse où quelques romans de science-fiction sont conseillés pour chaque niveau ; on y trouve pêle-mêle « Martiens. Go Home ! », « Les Robots », « La planète des singes » ou bien encore « Le meilleur des mondes ». Pas si mal...

Concernant les manuels scolaires, la question peut être rapidement évacuée car ils ne font que refléter les programmes. En matière de littérature, on retrouve quelques extraits de romans de SF, suivant les éditeurs. Il s’agit en général d’œuvres qui font consensus, et qui ont quasiment été récupérées par la littérature générale : « 1984 », « Le meilleur des mondes » ou bien encore « Ravages »].

Quant aux autres matières, on pense notamment aux sciences ou bien encore à la philosophie, elles sont muettes sur le sujet. Pour feuilleter régulièrement les spécimens de manuels envoyés aux enseignants, je constate que l’utilisation de la SF comme support pédagogique est plutôt rare, bien qu’on puisse retrouver dans des manuels de science des références, par exemple, au voyage dans le temps [en général pour illustrer la fameuse anecdote des jumeaux de Langevin] ou bien encore à d’autres thématiques chères à la SF comme le clonage ou bien encore les changements climatiques. Toutefois rappelons que ces références restent exceptionnelles.

Mais soyons fous, pourquoi ne pas envisager d’aborder la question de l’uchronie à l’occasion d’un cours d’histoire ? Pourquoi ne pas aborder le thème de l’intelligence artificielle en philosophie ? Ou bien encore la question du voyage intergalactique en cours de physique ? Certains pourraient arguer que ce qui n’est pas inscrit dans les programmes n’est de fait pas étudié ; ce serait évidemment oublier le principe sacré de la liberté pédagogique des enseignants.

Le principe de la liberté pédagogique des enseignants

Les programmes ne fixent que des orientations générales, libres aux enseignants d’user des moyens pédagogiques qui leur paraissent le plus adaptés pour étudier dans le détail tel ou tel point. Cette liberté pédagogique s’exerce certes dans le cadre des programmes officiels, mais permet néanmoins aux professeurs une latitude de manœuvre assez confortable.

Prenons un exemple simple à défaut d’être pédagogiquement encore valable [5]. Si mes souvenirs sont exacts, les anciens programmes de français de première demandaient aux enseignants de lettres d’aborder la question de l’Utopie dans la littérature. Un enseignant peu à l’aise avec cette question et la littérature qui s’y rapporte étudierait probablement avec ses élèves l’œuvre de Thomas MORE, au mieux il irait chercher du côté d’Aldous HUXLEY et de son « Meilleur des mondes » [roman souvent cité dans les manuels]. Rien ne l’empêcherait d’utiliser une des nombreuses oeuvres de la science-fiction moderne, et nous savons bien qu’en matière d’utopie la SF n’est pas en reste. Pour avoir vu un enseignant de lettres modernes étudier avec ses élèves « Limbo » de Bernard WOLFE, je puis certifier que l’Utopie de Thomas MORE n’est pas une fatalité. Je crois par ailleurs avoir conseillé à une collègue allergique à la SF un certain « Kirinyaga » de Mike RESNICK avec la satisfaction de constater que l’œuvre figurait quelques mois plus tard dans la liste des oeuvres étudiées pour le bac.

Mais si cette liberté pédagogique est souvent mise en avant par les enseignants, force est de constater que les pratiques sont rarement novatrices. Evidemment, certaines oeuvres de science-fiction échappent par quelque miracle à l’immense chape de plomb maintenue sur cette littérature. 1984, Le meilleur des mondes, Ravages, Frankenstein ou bien encore les oeuvres de WELLS ou de VERNE, sont régulièrement étudiées au lycée, mais ces oeuvres ne sont finalement qu’un cache misère et il est bien rare de voir les enseignants sortir des sentiers balisés.

Certains osent la différence, mais il faut bien avouer qu’il s’agit le plus souvent d’initiatives solitaires d’amateurs déjà convaincus par la richesse de la science-fiction. J’invite d’ailleurs les enseignants qui voudraient franchir le pas à étudier attentivement les pistes pédagogiques proposées en annexe de l’interview de Thomas GARGALO, qui démontrent brillamment qu’il est possible de respecter à la lettre les instructions officielles et les programmes en utilisant la SF comme support pédagogique.


Par les chemins de traverse : comment utiliser la SF sans le dire ?

A ce stade, le lecteur intrépide qui aura entamé avec enthousiasme la lecture de cet article se confortera dans l’idée initiale selon laquelle l’Ecole et la SF n’ont décidément rien à faire ensemble. De toute façon, les enseignants détestent la SF et méprisent ses lecteurs. Grave erreur que de penser cela car les programmes, les instructions officielles et les heures de cours à assommer du ZOLA et du BALZAC ne sont pas tout. Il existe une vie dans les établissements scolaires en dehors du cours de français.

Enseignants documentalistes et CDI

Loin de moi l’idée de faire du prosélytisme ou de dresser un panorama idyllique du travail des enseignants-documentalistes qui exercent leurs fonctions dans les établissements scolaires, mais force est de constater que les CDI [Centre de Documentation et d’Information] sont probablement le lieu où la SF a le plus de chances de s’épanouir au sein d’un collège ou d’un lycée.

Fondamentalement rien ne distingue un professeur-documentaliste d’un professeur de lettres ou d’un professeur de mathématiques [même type de formation universitaire, même techniques de recrutement, même formation dispensée par les IUFM] si ce n’est des missions et des objectifs pédagogiques fort différents. Pour les enseignants de lettres notamment, il s’agit de faire découvrir aux élèves la dimension historique de la culture, de leur faire connaître ses fondements et ses bases. Cette mission est associée à un idéal égalitaire : permettre l’accès du plus grand nombre à la culture. Pour le documentaliste, cette dimension existe, mais elle est beaucoup moins forte ; il dispose de davantage de latitude et de possibilités pour adapter le fonds du CDI aux goûts des jeunes lecteurs. En quelque sorte il fait office de médiateur entre la culture des jeunes et la culture scolaire. Ce rôle de médiateur culturel explique que les enseignants-documentalistes accordent en général une place non négligeable aux « mauvais genres » [SF, Fantastique, Fantasy, BD, ....].

Il convient néanmoins d’apporter un bémol à ce tableau idyllique. D’une part, si les documentalistes disposent de nombreux outils [sites web, revues spécialisées, bibliographies, ....] destinés à les guider dans leurs choix d’acquisitions de documents, il est rare qu’ils soient de véritables amateurs de science-fiction. En général un rapide coup d’œil sur les rayons suffit à renseigner sur l’intérêt que porte le responsable des achats à la question.

En général chaque CDI dispose du minimum syndical :

- En collège on trouve de nombreuses oeuvres de SF appartenant à la littérature jeunesse, avec des auteurs comme Christian GRENIER, Jean-Pierre ANDREVON, Stefan WUL, Daniel MARTINIGOL ou bien - évidemment - Jules VERNE. A noter que les romans de la collection « Autres mondes » [Mango] ont opéré depuis quelques années une percée fulgurante : des romans comme « Mosa Wosa » [Nathalie LE GENDRE] ou bien encore « Projet Oxatan » de Fabrice COLIN sont véritablement plébiscités par les élèves. On y trouve également quelques classiques comme « Des fleurs pour Algernon » de D. KEYES ou bien encore « Les robots » d’ASIMOV.
- Au lycée, les oeuvres de jeunesses ont tendance à laisser la place à des oeuvres plus adultes, mais en général on s’éloigne peu des classiques du genre (ASIMOV, BRADBURY, SIMAK, CLARKE, STURGEON, DICK, ....) avec parfois quelques mauvaises surprises comme des novélisations Starwars et autres littérature bas de gamme et sans âme. A l’occasion on trouve quelques perles, achetées au hasard de coups de cœur [une collègue avait acheté plusieurs romans de Francis BERTHELOT, une autre était fan de David CALVO] ou bien encore quelques vieilleries encore bien conservées [du WYNDHAM ou bien encore du BLISH dans un CDI perdu au fin fond de la campagne picarde]. En revanche, sauf à tomber sur un enseignant-documentaliste fan de SF, peu de chances de trouver du Iain M. BANKS, du China MIEVILLE, du SPINRAD, du VARLEY ou bien encore du J.G. BALLARD , et ne parlons pas des auteurs carrément obscurs et underground que sont BISSON, K.W. JETER ou HARRISON. Mais n’en demandons pas trop tout de même.
Dispositifs pédagogiques annexes

Depuis quelques années, les dispositifs pédagogiques annexes fleurissent au fil des réformes de l’Education Nationale. Certains ne sont pas nouveaux ou subissent tout juste un lifting de circonstance. Mais quelle que soit leur désignation, ils ont pour objectif de proposer aux élèves, par la pédagogie du détour ou le projet personnel, de nouvelles manières d’apprendre. Parmi les vieux dispositifs qui ont encore du succès, les concours lecture et autres clubs de lecture fonctionnent encore assez bien, notamment en collège ; ils sont l’occasion pour les élèves de sortir des oeuvres imposées en classe et il n’est pas rare qu’ils laissent la place à des oeuvres issues des mauvais genres. Ces concours sont également l’occasion d’inviter des auteurs et permettent ainsi aux élèves de désacraliser le métier d’écrivain.

Dans une optique assez similaire, les prix littéraires se taillent un beau succès, notamment en ce qui concerne le fameux prix des Incorruptibles. Ce dernier propose d’ailleurs régulièrement des oeuvres de SF dans ses sélections, et il n’est inutile de rappeler que les trois derniers lauréats de ce prix [niveau 3è-4è] sont des auteurs de SF [Fabrice COLIN pour « Projet Oxatan » en 2004 ; Nathalie LE GENDRE en 2005 et 2006 pour « Dans les larmes de Gaïa » et « Mosa Wosa »]. Preuve que lorsque les oeuvres de qualité sont au rendez-vous, les jeunes savent apprécier la SF à sa juste valeur. Concernant l’autre grand prix littéraire jeunesse, à savoir le prix Goncourt des lycéens, il est malheureusement bien moins ouvert à la SF [pour ne pas dire hermétique] puisqu’il s’agit tout simplement de la même sélection que le Goncourt officiel. En dehors du dernier roman de Michel HOUELBECQ, aucune oeuvre de SF n’a jamais été proposée dans la sélection au cours des vingt dernières années.

Itinéraires De Découverte [Collèges] et Travaux Personnels Encadrés [Lycées] sont quant à eux des dispositifs plus récents, [et accessoirement déjà sur le point de passer à la trappe], fondés sur le principe de l’interdisciplinarité. Prenons plus précisément l’exemple des TPE ; grosso modo, les élèves doivent travailler en groupe sur un sujet librement choisi à partir d’une liste de thèmes définis par les instructions officielles. Le sujet doit impérativement donner lieu à une production finale au bout de plusieurs mois et faire appel à deux disciplines différentes [par exemple lettres et histoire ou bien encore mathématiques et physique]. Une petite recherche sur le web permet de consulter de nombreux TPE réalisés par des lycéens et l’on peut constater que certains ont parfaitement su intégrer la science-fiction à leur démarche de projet, que ce soit dans les séries littéraires, scientifiques ou bien économiques. Exemples de sujets glanés sur le Net : la ville dans la science-fiction [anglais-lettres], Relativité et espace temps [physique-philosophie. Avec un volet sur des thématiques science-fiction], Quand la science se mêle à la science-fiction [lettres-physique], le voyage dans le temps [lettres-physique], ..... les possibilités de sujets sont, il faut bien l’avouer, assez phénoménales mais nécessitent que les enseignants soutiennent ce genre d’initiatives et incitent les élèves à sortir des sentiers battus et à oser la différence. Le dispositif des TPE autorise une très grande marge de manœuvre, c’est également le cas pour les IDD en collège, qui fonctionnent selon le même principe, mais sont malheureusement victimes de leur caractère bien trop novateur. Réticents dès le départ, les enseignants n’ont jamais véritablement soutenu ce volet de la réforme pédagogique et si, aujourd’hui, certains ont conscience des apports de ce nouveau type de pédagogie il est malheureusement un peu tard. Supprimés en classe de terminale, moribonds au collège, TPE et IDD sont amenés à disparaître dans les années qui viennent, car les programmes et les examens c’est quand même plus sérieux et autrement plus rassurant pour les enseignants que ces mesurettes pédagogiques.


Conclusion

Aux Cassandre et autres pleureuses qui sans cesse déplorent que la science-fiction soit une littérature méprisée et ignorée par les « agents de la culture dominante », on ne peut tout à fait donner tort ! En quelques décennies, la situation n’a guère évolué en apparence. Les programmes et les instructions officielles, s’ils n’empêchent pas la SF d’être utilisée en cours ou de faire acte de présence sur les rayons des CDI, restent étrangement muets sur l’histoire et l’étude de ce genre en tant que courant culturel et littéraire majeur du XXème siècle, mais c’est également le cas d’autres genres [polar, fantasy, BD, érotisme, ....] au mieux survolés, au pire ignorés. Les espoirs reposent donc essentiellement sur les enseignants eux-mêmes, leur bonne volonté, leurs aspirations et éventuellement leurs goûts personnels.

Que la SF ne soit guère étudiée n’a finalement peut-être pas autant de conséquences néfastes que l’on voudrait bien nous faire croire. Certes, cette ignorance institutionnelle n’aide pas à la reconnaissance de la SF comme genre majeur au sein de la grande histoire de la littérature mondiale, elle n’aide pas non plus à la démocratisation de cette littérature, bien moins populaire qu’il n’y paraît, mais elle permet toutefois de ne pas dégoûter les élèves dès leur plus tendre jeunesse. Rares sont en effet les élèves à avoir pris goût à la littérature classique et aux grandes oeuvres du passé [ou du présent] grâce à l’école. En général cette envie vient plus tard, avec davantage de maturité et de dispositions culturelles. Cette ignorance maintient finalement une sorte de statu quo qui n’est pas tout à fait malvenu et elle préserve une sphère d’intimité pour les élèves qui aiment déjà la SF.

Cette dernière remarque peut paraître bien cynique, surtout venant d’un enseignant déjà confirmé, je préfère dire qu’elle est lucide sur l’état de l’enseignement en France. Le problème ne vient pas tant de ce que l’on enseigne, mais de la manière de l’enseigner, et sur ce point, la France tend à accumuler les déficiences et les erreurs. Les réformes, les vraies, sont donc les bienvenues, avec ou sans la SF comme support pédagogique. Mais avec, ce serait quand même mieux...


Pistes bibliographiques à l’usage des enseignants néophytes :

  • CANVAT, Karl. « La science-fiction : vade-mecum du professeur de français » : Didier-Hatier, coll. Séquence
  • FERRAN, Pierre (dir). « L’enseignement du français par la science-fiction ». Paris : ESF, 1979, coll. sciences de l’éducation. 155p.
  • GRENIER, Christian. « La science-fiction, lectures d’avenir ? ». Nancy : Presses Universitaires, 1994. 200 p.
  • La science-fiction : une fenêtre sur l’avenir. TDC. Mai 1996, n°715. 38 p.
  • COLSON, Raphaël, RUAUD, André-François. « Science-fiction : une littérature du réel ». Paris : Klincksieck. 2006. 190 p.
  • MILLET, Gilbert, LABBE, Denis. « La science-fiction ». Paris : Belin. 2001. 445 p.
  • « Les littérature de l’imaginaire Science-Fiction, Fantastique, Fantasy ». Page. Avril 2004. 29 p.
  • MANFREDO, Stéphane. « La science-fiction aux frontières de l’homme » Paris : Gallimard, 2000, coll. Découverte. 143 p.
  • « Sociales fictions : Les androïdes rêvent-ils d’insertion sociale ? » de Christophe EVANS, Sylvie OCTOBRE et François ROUET, sous la direction de Gérard KLEIN, une douzaine d’extraits de romans commentés [Harry HARRISON, Isaac ASIMOV, Robert SHECKLEY, William GIBSON, Jean-Pierre HUBERT, Kurt VONNEGUT Jr. etc].

Interview de Thomas GARGALLO, agrégé de lettres modernes, enseignant au collège Gabriel Havez de Creil [ZEP - zone sensible], formateur à l’IUFM d’Amiens / Mai 2006

- Le Cafard cosmique : Quelle place les programmes de français accordent-ils à la SF ?

- Thomas GARGALLO : Dans les Instructions Officielles, elle est beaucoup plus présente qu’on pourrait l’imaginer. Les lectures conseillées pour le collège proposent systématiquement des œuvres de SF pour chaque niveau : des auteurs français pour jeunesse (M. Martinigol, Gudule, etc.) mais aussi, plus tard, des classiques (SWIFT, VERNE) et des auteurs étrangers contemporains (LEHMANN, R.MATHESON, D.KEYES, BROWN, etc.). Les programmes, eux, citent parfois nommément la SF : en 5ème et 4ème, pour différencier les récits authentiques et les récits fictionnels ; en 3ème pour un parallèle possible entre héros traditionnels et cyberhéros ; en CAP dans la finalité « s’insérer dans la cité », autour de la perception de l’Autre. Et de nombreux points de programme, surtout en collège, laissent la possibilité d’exploiter des œuvres de SF. Seul les filières générales et techniques de lycée évitent le sujet.

- CC : Le programme de français du collège mentionne un certain nombre d’oeuvres de SF susceptibles d’être utilisées en classe, une liste qui a des allures de joyeux bric-à-brac ?

- TG : Disons que cette liste, très indicative, voire « apéritive », tente de toucher plusieurs niveaux de lecture, plusieurs lectorats : en sixième, par exemple, on conseille à la fois "L’Ile du crâne" d’Horowitz, pour bons lecteurs, et "La Citadelle du vertige" de Grousset, plus facile. Certes, il faudrait qu’elle soit actualisée, mais elle a le mérite de citer de nombreux auteurs français. Quant à des œuvres plus ardues comme "Martiens, go home !", pourquoi pas ? Il y a plusieurs niveaux de lecture, plusieurs approches possibles d’une même œuvre. C’est une question de choix didactique : « Qu’est-ce que je veux faire comprendre aux élèves ? » En troisième, les élèves sont tout à fait sensibles, par exemple, à la thématique de la xénophobie ou du mensonge nécessaire chez F. Brown, même si une grande partie des traits d’humour pourront leur échapper. C’est d’ailleurs ce qui intéresse surtout les professeurs de lettres dans la SF : la manière détournée dont elle aborde de grandes questions d’ordre culturel ou social, aptes à éveiller les capacités d’analyse et l’esprit critique des adolescents.

- CC : Je me souviens avoir étudié « Ravages » et « 1984 » lorsque j’étais élève. Quelles sont les œuvres de SF les plus étudiées à l’école ?

- TG : A ma connaissance, aucune enquête n’a été effectuée à ce sujet. A mon avis, ce sont les « Grands » qui sont étudiés : Orwell, Verne, Wells. Quelques œuvres pour jeunesse sont également devenus des classiques, comme les œuvres d’Anthony Horowitz pour les petites classes de collège. Et je remarque une belle percée actuelle des Fleurs pour Algernon de Daniel Keyes. A la marge, vers le fantastique, les œuvres fantastiques du XIXème siècle sont très utilisées (Mérimée, Mary SHELLEY, Bram STOCKER, etc.).

- CC : Selon vous, la science-fiction est-elle un genre populaire auprès des élèves ?

- TG : A priori, elle semble une belle entrée en lecture, en particulier la fantasy. Mais il faut l’avouer, ça ne marche pas toujours : je pense en particulier aux élèves trop jeunes ou très en difficulté, qui distinguent encore très mal réalité et fiction. De plus, quelques élèves, les garçons en particulier, sont parfois réticents à étudier en classe une littérature qui, jusqu’alors, relevait de leurs occupations extrascolaires. Ce n’est pas un paradoxe, c’est bien normal de vouloir préserver un espace personnel sur lequel l’école n’empiète pas ! Enfin, et c’est un point fondamental, l’adaptation quasi systématique, ces dernières années, des grandes œuvres de S.F. par le cinéma hollywoodien est à la fois un avantage et un inconvénient. « Je ne veux pas le lire parce que je l’ai déjà vu » : telle est la réponse que tout enseignant risque d’entendre lorsqu’il veut faire découvrir TOLKIEN ou ASIMOV, pour ne citer qu’eux.

- CC : Les élèves font-ils une distinction entre les différents genres de l’imaginaire, SF, Fantasy, Fantastique ?

- TG : Non, évidemment, et c’est un objectif pédagogique en soi que de permettre aux élèves de les distinguer. Je ne sais pas s’il est très « utile » de détailler les divers genres (space opera, steam punk, hard science). Mais la différenciation entre les trois grands genres de l’imaginaire me paraît nécessaire dès qu’il s’agit d’étudier l’un d’entre d’eux. C’est particulièrement le cas pour des élèves jeunes : j’en parle plus longuement dans les pistes pédagogiques que j’ai brièvement tracées.

- CC : On observe depuis quelques années une véritable offensive de la fantasy. Les enseignants sont-ils tentés d’exploiter pédagogiquement ce succès ?

- TG : Les enseignants l’utilisent plus volontiers. Certaines œuvres de littérature jeunesse sont de véritables phénomènes des CDI : les trilogies « Le Vent de feu » de William NICHOLSON et « A la croisée des mondes » de Phil PULLMAN, « Les Chroniques de Narnia » de C.S. LEWIS, et bien sûr les « Harry Potter » et autres « Orphelins Baudelaire » sont souvent donnés à lire. L’exploitation pédagogique, quant à elle, reste plus limitée.

- CC : La SF est-elle selon vous un bon support pédagogique ?

- TG : Les romans de SF, très structurés, permettent d’abord d’analyser le narratif avec efficacité. Ils donnent également à voir la différence entre récits « authentiques », mimétiques d’une part, et fictionnels de l’autre. En outre, puisqu’ils sont souvent des réécritures, des pastiches, des variations autour de thèmes ou de genres (ce que l’on appelle l’intertexualité), ils sont de bons contre-points à des œuvres plus classiques et plus anciennes, des « signes » de leur actualité renouvelée. Où trouver aujourd’hui des romans de chevalerie médiévaux si ce n’est dans l’heroic fantasy, par exemple ? Enfin, ils abordent des terrains relativement peu exploités par les autres genres narratifs : les grandes contre-utopies catastrophistes nous permettent une belle éducation à l’environnement, les rencontres extra-planétaires sont l’occasion de parler des différences et du regard sur l’autre (je pense à Martiens go home !) et les grands classiques comme 1984, Le Meilleur des Mondes, etc. offrent l’occasion de vrais débats sociaux en classe.

- CC : Vous êtes également formateur à l’IUFM. Quelles pratiques observez-vous chez les jeunes professeurs stagiaires ? Quelles sont leurs connaissances en matière de SF ? L’utilisent-ils comme support pédagogique ?

- TG : Ils restent très frileux. Aucun de mes stagiaires ne l’a intégrée à ses séquences pour la simple raison qu’elle ne figure pas expressément dans les instructions officielles et qu’il est hors de question pour eux, qui sont évalués, de sortir des chemins battus du programme. Quant à leurs connaissances, si quelques uns en lisent par plaisir, ils ne l’ont pas encore mise en pratique. Les autres ne la connaissent pas, et cela pourrait être l’un des enjeux de leur formation initiale !

- CC : Les professeurs de français sont-ils hostiles à la SF ?

- TG : Oui, je le crains, même si cela tend à se gommer. Je l’expliquerais par une formation universitaire très classique, lors de laquelle la SF n’est que très rarement abordée. Elle n’accède donc à la « littérarité », à un statut d’œuvre littéraire à part entière que si l’enseignant en a une pratique personnelle. Cela reste un « mauvais genre ». Et il y a peut-être aussi l’idée que la SF est un genre masculin, qui n’intéresserait donc pas les jeunes lectrices et n’intéresse pas, de fait, les professeurs de lettres qui en grande majorité sont des femmes. Mais le polar, ancien mauvais genre très masculin, accède de plus en plus aux manuels et aux classes : pourquoi pas la SF très bientôt ?

- CC : Je me souviens avoir conseillé à une collègue professeur de lettres, la lecture de « Kirinyaga » et de « Replay », sans lui avoir dit qu’il s’agissait de science-fiction. Elle a beaucoup aimé. N’est-ce pas finalement l’étiquette « SF » qui pose problème ?

- TG : Je suis tout à fait d’accord. J’ai eu la même discussion avec une stagiaire qui disait ne pas aimer la SF mais en lisait sans le savoir, à propos de H.G. WELLS. Finalement, c’est comme si l’on présentait d’emblée l’étude d’un roman de Zola comme celle d’un « monument littéraire français et d’une œuvre très importante du roman naturaliste » : tout de suite, cela semble très ennuyeux !

- CC : Le problème de la SF en France, ne provient-il pas également du fait qu’elle est considérée essentiellement comme une littérature anglo-saxonne ?

- TG : Il provient à mon avis d’un problème franco-français : celui de la définition de la « grande » littérature française, ce qui est « littéraire » ou ne l’est pas. Le parallèle avec le polar est à nouveau significatif : ce n’est que depuis relativement peu de temps que celui-ci a enfin accès à la reconnaissance. Il devient de bon ton d’avoir lu Fred VARGAS, par exemple. La SF a du retard et reste peu reconnue : c’est la raison pour laquelle peu de personnes seraient capables de citer un grand auteur de S.F. français, si ce n’est Jules VERNE ! Et sans se voiler la face, les plus grandes œuvres de S.F. actuelles ne sont-elles pas anglo-saxonnes ?

- CC : Autre question provocatrice : faudra-t-il que la SF disparaisse définitivement pour qu’elle soit enfin étudiée comme un mouvement littéraire et culturel majeur du XXème siècle ?

- TG : Du XXème ou du XIXème siècle ? Voire du XVIIIème siècle ! Trêve de plaisanterie, il ne me semble pas qu’elle soit en passe de disparaître. Il suffit pour cela de voir le dynamisme de la littérature jeunesse actuelle, qui fait une très large part aux grands genres de l’imaginaire. Il est vrai que dans l’enseignement de la littérature, la part belle est encore faite au « monument », au sens latin de ce qui évoque, avertit ou rappelle, de ce qui fait signe vers le passé. Mais les nouvelles orientations pédagogiques ne vont plus forcément dans ce sens.

- CC : Quelles sont les oeuvres que vous conseilleriez à vos collègues pour une exploitation pédagogique en classe ?

- TG : A priori, spontanément, plusieurs œuvres me viennent à l’esprit : « No pasaràn, le jeu », de C. LEHMANN ; « La Ferme des animaux » d’ORWELL ; les très belles anthologies de nouvelles inédites de la collection « Autres Mondes » chez Mango ; « Des Fleurs pour Algernon » de D. KEYES ; « Virus LIV3 ou la mort des livres » de C. GRENIER ; « Oms en série » de Stefan WUL ; les nouvelles de BRADBURY comme « Un coup de tonnerre » ou « La Sorcière d’avril » ; et d’autres nouvelles éditées en Librio dans La Dimension fantastique par exemple. Mais il y en a tellement ! Finalement, les œuvres qui me paraissent les plus intéressantes sont celles qui font la part belle aux grands mythes et textes littéraires et celles qui ont une vraie dimension critique et humaniste. Et d’ailleurs, la SF est un très bon support pour travailler l’argumentation, en collège ou en lycée.

- CC : Et vous-même, quelles sont vos dernières lectures personnelles, en SF bien sûr ?

- TG : En ce moment, je relis beaucoup. Je ne me lasse pas d’un vrai chef d’œuvre : « De bons présages » de T. PRATCHETT et N. GAIMAN. Et la trilogie de Serge BRUSSOLO, « La Planète des Ouragans », m’a transporté. Rien de nouveau, mais du lourd !


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Quelques pistes SF

Téléchargez ici un fichier word explorant des pistes d’exploration de la littérature SF dans l’enseignement, par Thomas GARGALLO.


K2R2


NOTES

[1] Jacques GOIMARD, dans « Pour une sociologie du public » in « Critique de la science-fiction » (Pocket, 2002) apporte un peu d’eau au moulin de cette théorie, mais propose des chiffres bien plus raisonnables : selon lui, la SF serait lue à 50% par des écoliers et des étudiants.

[2] « Lecture scolaire, lecture privée, frontières mentales frontières réelles ? » in « Lecture scolaire et lecture privée : la question de la littérature à l’école », Grenoble - CRDP, 1999.

[3] Spontanément ou par obligation, quand les lycéens lisent des oeuvres. In Lecture scolaire et lecture privée. Op Cit.

[4] Inter CDI n°171, mai-juin 2001

[5] Je sens déjà l’avalanche de mails pour m’annoncer que la question de l’Utopie n’est plus inscrite au programme de première. C’est juste un exemple périmé, mais qui a le mérite d’être simple et compréhensible pour les néophytes.