La guerre du Viêt-Nam déchaîna les passions à travers le monde. Elle s’est déroulée dans un contexte politique agité, celui de la contestation des années 60, qui connaîtra plusieurs sommets, du mois de mai 68 français au summer of love californien, en passant bien sûr par Woodstock.

En quoi l’impact de cette guerre aux USA a influencé la SF ?


De nombreux artistes et militants américains, de Jane FONDA à Norman MAILER, de Martin LUTHER KING à Malcolm X, se sont engagés contre la guerre. En octobre 1967 eut lieu une immense manifestation contre la guerre à Washington, qui fit la Une du magazine « Time ».

Cette effervescence n’oublia pas la SF, mais il faudra vraiment attendre le massacre de Mi Lay [Viêt-Nam du Sud] en 1968 pour que s’ouvre le houleux débat.

Le massacre des habitants du village Mi Lay, le 16 mars 1968, par la brigade du lieutenant CALLEY fit entre 300 et 500 victimes : des vieillards, mais surtout des femmes et des enfants. La réprobation nationale et internationale fut telle que les USA menèrent une enquête. Jugé en 1969, CALLEY reconnu avoir obéi aux ordres de ses supérieurs, qui ne seront jamais inquiétés [condamné à la perpétuité, CALLEY sera d’ailleurs libéré de prison dès 1974]. C’est ce massacre qui poussa certains auteurs à s’engager.


Les contre, les pour et... les autres.

If et Galaxy acceptèrent de publier deux manifestes dans leur numéro de juin 1968, moyennant rémunération [chaque signataire paya 5$] : l’un pour la guerre et l’autre pour la paix. Les 82 signataires du camp de la paix n’étaient pas des moindres : Philip K. DICK, Robert SILVERBERG, Ray BRADBURY, Philip José FARMER, Lester DEL REY, Harry HARRISON, Daniel KEYES, Fritz LEIBER et les futurians : Isaac ASIMOV, Damon KNIGHT et James BLISH.
On trouvait aussi beaucoup d’auteurs qui commençaient alors leur carrière, dans le sillon de la new wave. Parmi eux se trouvaient notamment : Norman SPINRAD, Thomas DISCH, Ursula LE GUIN, Samuel DELANY, ainsi que l’un des gourous de leur mouvement, Harlan ELLISON.

Du côté des 72 signataires soutenant l’intervention américaine et la guerre, on trouvait John W. CAMPBELL et beaucoup de ses proches. Outre CAMPBELL lui-même, on y trouvait entre autres : Jack VANCE, Marion Zimmer BRADLEY, Edmund HAMILTON, Poul ANDERSON et Robert HEINLEIN [la signature de ces deux derniers n’arrangea pas leur [très] mauvaise réputation de fieffés réactionnaires auprès du public français], Larry NIVEN, Fred SABERHAGEN, Hal CLEMENT, Jack WILLIAMSON, Fredric BROWN [qui sortit alors pour la dernière fois de sa retraite éditoriale], Lyon SPRAGUE DE CAMP, Daniel GALOUYE mais aussi R. A. LAFFERTY. Sans oublier Lloyd BIGGLE Jr., le fondateur du prix Nebula en 1966.

Certains auteurs, et non des moindres, refusèrent de s’engager, dont Alfred Van VOGT, Roger ZELAZNY, Clifford SIMAK et Theodore STURGEON, qui ne signèrent aucune des deux pétitions.


Peu d’œuvres

Paradoxalement, cet engagement passionnel ne se retrouva que dans peu d’œuvres. Galanterie oblige, on ne peut commencer que par Ursula LE GUIN, dont le roman « Le nom du monde est forêt », publié en 1973, mais écrit en 1970-1971 était une métaphore science-fictive explicite de la guerre du Viêt-Nam, reflétant son opposition à la guerre.

On retrouve encore la guerre du Viêt-Nam en toile de fond d’un roman grinçant de Thomas DISCH. Publié en 1968, « Camp de concentration », met en scène une Amérique totalitaire où les appelés qui refusent d’aller combattre en Asie sont internés dans des camps. Ils y deviennent des cobayes humains, à qui l’on injecte une drogue, la pallidine, qui décuple l’intelligence, mais a rapidement les mêmes effets mortels que la syphilis. Le roman se présente comme journal intime d’un des internés.

Le deuxième roman de Norman SPINRAD, lui a été inspiré par la guerre du Viêt-Nam : « Ces hommes dans la jungle » [d’abord paru en français sous le titre « Le chaos final »], met en scène la fuite hors du système solaire d’un dictateur, Bart Fraden, et de sa compagne Sophia ainsi que du général Vanderling, vers Sangre, une planète où ils tenteront de devenir les maîtres du monde. Un roman ultra-violent qui est surtout une satire particulièrement féroce des interventions militaires.

Le Viêt-Nam mais aussi le Biafra et leurs terribles images se retrouvent dans une œuvre hors du commun, « La foire aux atrocités » de J.G. BALLARD, en particulier dans le texte « Love napalm export USA ».

Et les œuvres pro-guerre en français ?

Il n’y eut par contre aucune œuvre pro-guerre traduite en français. Il est vrai qu’elle aurait très difficilement trouvé son public au pays d’ANDREVON, où le public et la revue phare, Fiction, étaient connus pour leur antimilitarisme et leur opposition à la guerre.

En juin 1968 paraît donc le Fiction n°175, qui consacre sa dernière page à l’engagement d’auteurs américains pour ou contre la guerre. La revue ne se prive pas, bien sûr, de railler les auteurs pro-guerre et vieille école [sans les traiter explicitement de vieux cons, le cœur n’est pourtant pas loin d’y être], et de se flatter [sans le dire explicitement non plus] de publier non seulement dans la revue, mais aussi avec la maison d’édition mère Opta, des auteurs anti-guerre et novateurs, au premier rang desquels DISCH, DELANY ou SILVERBERG. Fidèle en cela à sa réputation politique, mais aussi à sa fidélité artistique, Fiction encore une fois ne déçoit pas son public.

A ce titre, Fiction se montre d’ailleurs très proche de sa cousine d’Outre-Manche, New worlds, du truculent Michael MOORCOCK.


Quand la guerre inspire un personnage à un auteur

En 1968, toujours en réaction à cette guerre, l’une des figures les plus importantes de la new wave, Michael MOORCOCK, crée un personnage fantasque, qui évoluera dans un univers baroque ainsi présentés :
« Problèmes d’environnement.
Troubles de la personnalité.
Numéro de matricule : 1.
Adresse : pas d’adresse fixe.
Signes particuliers : sujet à mutations.
Associés : multiples.
État psychologique : présentement faible.
Position : menacée.
Moral : au désespoir.
Recommandations : Accroche-toi.
Vocation fortuite : refaire le monde grâce à "l’amour qui meut le soleil et d’autres étoiles. »
[Dante, « Le Paradis »]

Les fans auront bien sûr reconnu Jerry Cornelius. Dans sa préface à la réédition de ces quatre romans par L’Atalante, MOORCOCK revient en détail sur la genèse de ce personnage, dont les aventures ne sont pas, loin de là, sans écho avec l’actualité politique du moment.

On retrouvera aussi Jerry Cornelius aux cotés de Karl Glogauer [le héros de « Voici l’homme »], dans « La défonce Glogauer », dont un chapitre se passe d’ailleurs lors du massacre de Mi Lay.


Des auteurs qui en sont revenus

Certains auteurs s’inspirèrent de leur expérience de la guerre dans leur œuvre. La plus connue est bien sûr « La guerre éternelle » de Joe HALDEMAN, qui revint de la guerre grièvement blessé par une mine. Son roman sonnera comme une charge contre l’absurdité de la guerre et les traumatismes qu’elle engendre, et obtiendra le doublé Hugo et Nebula en 1976. Il n’est pas impossible que cela témoigne aussi de l’état d’esprit du fandom et des auteurs américains, car le pays venait alors juste de mettre fin à la guerre avec les accords de Paris.

L’Histoire n’étant pas avare d’ironies, c’est le président haï par Philip K. DICK qui mettra fin à la guerre : Richard NIXON. Poursuivant son exorcisme à travers son œuvre, HALDEMAN dirigera également une anthologie, « La 3e guerre mondiale n’aura pas lieu », où des auteurs [ASIMOV, ANDERSON, ELLISON, EFFINGER...] tentent d’imaginer à travers une nouvelle chacun une alternative possible à la guerre. HALDEMAN reviendra encore à la charge avec le roman « Pontesprit », qui dénonce à nouveau l’absurdité de tout conflit.

Lucius SHEPARD, à travers des oeuvres comme « Zone de Feu Emeraude », « Le Chasseur de Jaguar » et « Les Yeux Electriques », exprime également son expérience du Viêt-Nam. Certes les histoires se déroulent en Amérique latine, mais on y sent le Viêt-Nam et surtout ce que l’auteur a vécu [Les passages se déroulant dans la jungle, les prises de drogues sont particulièrement "vivants"].

De son côté, Dan SIMMONS évoquera également son expérience dans une nouvelle, « Passeport pour Vietnamland » : l’histoire d’un parc d’attractions consacré à la guerre du Viêt-Nam..
Malgré la fin de la guerre, des exilés partis au Canada pour échapper à l’enrôlement ne reviendront plus jamais aux USA. Ils s’établiront définitivement dans leur pays d’accueil, comme un jeune homme qui n’allait pas tarder à faire beaucoup parler de lui : un certain William GIBSON.


Et aujourd’hui ?

On prend les mêmes et on recommence !
Michael MOORCOCK et Ursula LE GUIN se sont immédiatement engagés contre la guerre en Irak en étant parmi les premiers signataires de cette pétition

A leurs cotés, on trouva beaucoup d’auteurs apparus dans les années 80 et 90, comme Terry BISSON, AYERDHAL, Jean-Claude DUNYACH, Juan Miguel AGUILERA, Francis BERTHELOT, Thierry DI ROLLO, Claude ECKEN, Valerio EVANGILISTI, Johan HELIOT ou l’auteur du fameux « Lord Gamma » : Michael MARRAK.

Du coté des "pour", on trouve Maurice G. DANTEC, qui affirmera sa position dans un texte ordurier, « L’ami mou des mollahs durs », où l’on retrouve sa rengaine sur le suicide de la civilisation française, l’auto-destruction de l’Europe et de l’Occident, qui, à la longue, commence à en lasser plus d’un [il a d’ailleurs failli se voir décerner un razzi spécial par les trublions de Bifrost, pour l’ensemble ses textes polémiques].

Il est à noter aussi que l’auteur du cycle pacifiste de « Ender », Orson Scott CARD, a adopté une position ambiguë qui, sans soutenir ouvertement la guerre, est cependant loin de la condamner. Il s’affiche plutôt comme un ardent démocrate, soutenant au besoin le recours à la force militaire [américaine] pour libérer les peuples de leurs tyrans. On retrouve dans ses propos cet étrange messianisme politique qui imprègne la mentalité américaine, qui veut voir dans les USA le pays béni qui apportera la liberté aux peuples opprimés. Sa position est finalement assez proche de DANTEC : qui n’est pas pour la guerre est pour Saddam HUSSEIN.


BIBLIOGRAPHIE :

- I - Les revues

  • If, Galaxy, et Fiction numéros de juin 1968.

- II - Œuvres engagées

  • « Le nom du monde est forêt » d’Ursula K. Le GUIN [Robert Laffont / Coll. Ailleurs & Demain], prochainement en poche.
  • « Camp de concentration » de Thomas DISCH [Robert Laffont ou J’ai Lu]. Edité originellement en un volume avec "Génocides" par Opta [coll. Club du Livre d’Anticipation].
  • « Les hommes dans la jungle » de Norman SPINRAD, a été publié chez Denoël, dans la défunte collection Présence du futur [« Le chaos final » fut publié successivement chez Champ libre, Lattès et Pocket].
  • « La foire aux atrocités » de J.G. BALLARD a été réédité récemment par Tristram [ce livre fut aussi publié chez Lattès, sous le titre "Le salon des horreurs"].
  • « Jerry Cornelius » de Michael MOORCOCK, les quatre romans ont été réédités en un seul volume chez L’Atalante. « La défonce Glogauer » fut publié successivement chez Champ libre et Lattès.

- III - Œuvres inspirées par l’expérience vécue

  • « La guerre éternelle » de Joe HALDEMAN a été édité en poche chez J’ai lu.
  • « La troisième guerre mondiale n’aura pas lieu » est en réalité le sous-titre du "Livre d’or de Joe HALDEMAN", publié chez Pocket. Du même auteur, "Pontesprit" a été réédité par FOLIO SF.
  • « Passeport pour Viêtnamland » de Dan SIMMONS dans son recueil « Le Styx coule à l’envers », réédité en FOLIO SF et préfacé par son pygmalion Harlan ELLISON.

- IV - Sur le web

- V - Autres romans Je vous recommande aussi la lecture de deux très bons romans de l’un des enfants les plus terribles de la littérature américaine : Norman MAILER.

  • « Les armées de la nuit », à propos de la grande marche contre la guerre d’octobre 1967. Il raconte la nuit qu’il passa dans un commissariat après son interpellation, entre des hippies défoncés et un pasteur pacifiste. Une peinture fidèle et intéressante de l’opposition bigarrée à cette guerre.
  • « Pourquoi sommes nous au Viet-Nam », un roman métaphorique qui se passe... en Alaska ! Fidèle à ses engagements passés, l’auteur est l’une des figures de proue des intellectuels anti-BUSH, n’hésitant pas à voir en lui pire président que n’ait jamais eu son pays. Ces deux livres sont publiés chez Grasset, dans la collection Cahiers rouges.

Olivier