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Première publication le 23/04/2005
Publié le 15/05/2008

La Séparation de Christopher Priest

[The Separation, 2003]

ED. DENOËL / LUNES D’ENCRE, AVR. 2005 - REED. FOLIO SF, MAI 2008

Par PAT

Deux frères jumeaux dans le chaos de la Seconde Guerre Mondiale, une femme entre les deux, et la guerre qui change de sens... Une uchronie de haute volée.

Priest suit un cap d’une très grande originalité, pour une littérature étonnamment aboutie personnelle, radicale, exigeante, intime et presque somnambule...


BRITISH SCIENCE FICTION AWARD, ARTHUR C. CLARKE AWARD, GRAND PRIX DE L’IMAGINAIRE 2006


Poète de l’irréalité, du fantasme et du non-dit, cet anglais flegmatique réconcilie les genres sans avoir l’air d’y toucher, livrant avec régularité des textes qui n’appartiennent qu’à lui [qu’on y adhère ou pas]. Travail sur la folie, la nature du réel et l’Histoire, La séparation couronne une oeuvre ambitieuse et intelligente, avec un brio très british et décalé. Dédale psychologique [voire psychanalytique, notamment dans la répétition à peine esquissée des situations pourtant différentes dans leurs tenants et aboutissants, un principe délétère que l’on retrouve dans beaucoup de rêves], ce nouveau roman est la preuve manifeste que l’intelligence n’est pas réservée à la littérature blanche.

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L’édition originale [DLE, 2005]

Terrain d’expérimentation honnêtement débarrassé de tout carcan moral ou simplement classique, la SF est justement le genre capable de donner des chef-d’oeuvres comme La séparation. Des textes ambitieux et détournés, fidèles à l’image d’un cerveau fraîchement sorti de sa cage osseuse, masse spongieuse de matière brute et moite, sans doute repoussante, mais dont les fascinantes circonvolutions luisantes, replis humides et répétitions apparentes forment un superbe chaos organisé, entièrement tourné vers la pensée qui l’abrite, la révèle et, finalement, la torture.

Perpétuel questionnement sur la santé mentale et la réalité alternative, La séparation trouve facilement sa place au rayon Uchronie. C’est pourtant mal connaître Christopher Priest que le classer hâtivement dans une petite boîte rassurante. De fait, La séparation est tout sauf rassurante. Servi par une écriture clinique d’une douloureuse efficacité, le texte tient tout autant du document historique que du journal intime, tandis que l’auteur promène son lecteur exactement là où il veut, pour un final étourdissant à la hauteur de l’attente.

Ici, les batailles sont essentiellement intérieures, le fracas guerrier n’est qu’un décor et la mort une abstraction. Le rythme n’est PAS vidéoclipé, le scénario PAS millimétré. Apparemment décousu, retors et terriblement bien pensé, le livre est un festival d’idées évidemment renversantes [c’est même leur très exacte fonction]. A croire que l’auteur fait exprès d’être invendable, joyeuse étiquette qui comblera certains et laissera les autres en bord de route.

Personnages centraux autours desquels La séparation tourne et se retourne, les jumeaux Sawyer alternent leur histoire dans une Histoire alternative. Anglais sportifs et membre de l’équipe olympique d’aviron, leur prestation aux Jeux Olympiques de Berlin en 1936 leur vaut d’être médaillés par Rudolf Hess en personne. C’est le début d’une séparation à la fois morale, pratique et historique, alors que les deux frères s’éloignent inévitablement. Pour l’un, ce sera le mariage [avec une juive berlinoise ramenée de Berlin avant les déportements] et, peut-être, la vie de famille. Pour l’autre, l’aviation et la vie militaire au sein de la prestigieuse Royal Air Force. Mais la guerre et son cortège d’horreurs réunissent les deux hommes... tout en les éloignant d’une manière autrement plus radicale. Pendant le Blitz londonien, l’un des jumeaux, officiellement déclaré objecteur de conscience, sert la Croix Rouge comme ambulancier. Son attitude héroïque lui vaut d’être remarqué par Churchill pour une négociation ultra-secrète : faire la paix avec l’Allemagne nazie, suite aux manoeuvres de Rudolf Hess. Le but inavoué du dauphin d’Hitler ? Clore le front de l’ouest et ouvrir peu après un front à l’Est en attaquant l’Union Soviétique. Nous sommes en 1941 et tout peu basculer.

Ailleurs, ici, au même moment, l’autre jumeau poursuit des campagnes de bombardement sur la Ruhr et d’autres régions sous contrôle allemand. Pilote vétéran, il n’a jamais revu son frère, ambulancier à Londres. Alors que chaque nouvelle mission le rapproche de la mort, une lettre de sa belle soeur le rappelle à la vie de famille. Juive, allemande et seule au milieu d’une campagne anglaise pas forcément tolérante [les « boches » bombardent l’Angleterre toutes les nuits], elle a désespérément besoin d’aide.

Suite à cette relation perturbante avec la femme de son frère jumeau, le pilote s’interroge sur la nature du monde. Un monde de plus en plus englouti par la folie destructrice et la guerre. Un monde où Rudolf Hess a tenté seul de conduire une mission de paix en Ecosse, apparemment sans l’aval d’Hitler, tentative évidemment morte née. Dès lors, rien n’empêchera la guerre totale et l’entrée des Etats-Unis dans un conflit qui pourrait bien durer encore quelques années.

Mais si la paix est perdue, pourquoi les négociation auxquelles a participé l’autre frère ont-elles permis la signature d’un traité ? Quelle réalité l’emporte ? Et où se situe la frontière [ténue, vraiment ténue] du fantasme, du flou, du rêve et de la folie ?


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Captivé dès les premières pages par un histoire aussi inquiétante qu’entêtante, le lecteur ressort de La séparation avec la troublante impression d’être hanté.

Hanté par une musique textuelle aussi hallucinante qu’hallucinée, hanté par une narration remarquable et tordue [voire remarquablement tordue], hanté par le meilleur livre de Christopher Priest.

Tout simplement.