Pour accompagner l’arrivée du tant attendu 5ème tome de la longue quête de Roland de Gilead - l’événement littéraire de la rentrée voire de l’année [!] - rien de telle qu’une petite présentation des quatre premiers épisodes [sans spoilers] de cette fresque qui risque bien de s’inscrire comme une des plus belles réussites des littératures de l’imaginaire.


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[illustration Michael WHELAN]

TOME 1 : "Le Pistolero" [ "The Gunslinger" - 1978 / 1981]

RESUMPTION

L’homme en noir fuyait à travers le désert et le pistolero le poursuivait.

A l’origine, la création d’un héros mythique sur les voies d’une quête quasi-inaccessible, provient de l’impact qu’a eu « Le Seigneur des Anneaux » sur le jeune Stephen KING. Complètement emballé par cette trilogie et son souffle épique et majestueux, KING décide de l’imiter en se créant son propre univers, son propre héros, sa propre quête, sa propre mythologie.

Prenant comme point de départ le poème narratif de Robert BROWNING, "Childe Roland to the Dark Tower Came", KING imagine un univers parallèle au nôtre, mélange de post-apocalyptique, de steampunk et de western [influence reconnue des films de Sergio LEONE avec Clint EASTWOOD].

Cet univers est relié au notre, ainsi qu’à tous les autres par une tour, la Tour Sombre. Problème : l’équilibre préservé par cette Tour Sombre est brisé pour des raisons mystérieuses [et toujours inconnues à ce jour...] et le monde se met à changer, poussant Roland Deschain de Gilead, dernier descendant d’Arthur l’Ainé, à partir en quête de la Tour Sombre.

Quand « Le Pistolero » démarre, Roland est déjà en quête, depuis longtemps - son monde est déjà « mort » -, et il poursuit un énigmatique homme en noir qui semble détenir, si ce n’est les clés de la Tour Sombre, au moins les clés du destin de Roland.

KING alterne le récit de cette poursuite poussiéreuse avec des flash-back nostalgiques sur la jeunesse de Roland. Si son côté contemplatif, errant et quasi-sacré, peut rebuter certains impatients, « Le Pistolero » est un petit chef d’œuvre dans lequel KING distille les premières graines du cycle à travers une course poursuite onirique teintée de fantastique et de mysticisme, et dominée par un gunfight furieux et les souvenirs mélancoliques d’un monde en partance.

A NOTER : La version revue et corrigée du « Pistolero » par KING en 2003 est parue en France en même que le tome 5. Préférez cette nouvelle version, car elle est expurgée notamment d’incohérences grossières avec les tomes suivants, surtout avec le quatrième.

Cette nouvelle édition bénéficie aussi d’une préface sincère passionnante, comme souvent chez KING, qui introduit admirablement bien le cycle : l’auteur y parle de ses influences, de sa jeunesse, des condamnés à mort qui lui écrivent pour connaître la fin du cycle...

Comme dit plus haut, ce premier tome, très court, a rebuté pas mal de lecteurs qui n’ont accroché au cycle qu’à partir du tome suivant. Donc n’en restez pas là si « Le Pistolero » ne vous emballe pas, ce serait dommage de rater la suite.


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[illustration Phil HALE]

TOME 2 : "Les Trois Cartes" [ "The Drawing of the Three" - 1987]

RENEWAL

Trois. C’est le chiffre de ton destin.

La poursuite de l’homme en noir s’est achevée à la fin du « Pistolero » et Roland se retrouve, seul, sur une plage le long de laquelle il devra faire face à la deuxième épreuve de son périple : tirer les 3 cartes. Le prisonnier, la dame d’ombres et la mort.

Trois cartes, trois compagnons, que Roland devra récupérer pour former son Ka-Tet, un peu comme la Communauté de l’Anneau dut se forger... sauf que là Roland se retrouve en compagnie notamment d’un junkie et d’une black schizophrène. Ces compagnons vivent dans notre monde, auquel Roland va accéder via des portes disséminées sur la plage et faites exprès pour lui [ouais faut pas chercher à tout comprendre de suite non plus].

La quête de Roland prend de l’ampleur. Ceux qui avaient « ramé » avec le premier tome devrait être récompensé par ce deuxième opus. Chaque compagnon que devra récupérer Roland est en train de vivre une aventure qui fait l’objet d’un acte du roman. Ces escapades dans notre monde permet à KING de raconter des histoires dans le style de celles qui l’a écrites sous le pseudonyme de Richard BACHMAN : réalisme sordide, cynisme social et narration implacable. Seul bémol, le fait de relier le monde de Roland à l’époque contemporaine [de la fin des années 60 à la fin des années 80] brise l’élégante intemporalité de l’ensemble.


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[illustration Ned DAMERON]

TOME 3 : "Terres perdues" [ "The Wasted Lands" - 1991]

REDEMPTION

Un amas d’images brisées.

Le Ka-Tet maintenant au complet, Roland peut partir en direction de la Tour Sombre et franchir les Terres Perdues sur le Sentier du Rayon qui relie le portail de l’Ours au portail de la Tortue - les chemins menant à la Tour Sombre sont appelés Rayons.

KING développe le monde moribond de Roland. Moins propret qu’à l’époque des souvenirs de Roland du « Pistolero », ce monde est décharné et est devenu beaucoup plus métallurgique. Le pivot du roman étant l’arrivée des héros dans la cité post-apo de Lud. Fourmillant d’idées, de péripéties diverses, « Terres Perdues » est un grand roman d’aventures haletant qui serait presque parfait si on ne finissait pas trouver un peu le temps long, non pas parce que le roman est ennuyeux, mais parce qu’on finit par se demander si KING sait vraiment où il veut en venir. Et quand il avoue lui-même dans la postface qu’il ne sait pas où il veut en venir, forcément ça laisse perplexe...

A NOTER : En préambule, Stephen KING cite un extrait de « La Terre Vaine » de T.S. ELIOT. Un poème déjà repris par Iain M. BANKS dans « Une forme de guerre » et « Le sens du vent ». Un des personnages du roman se nomme « L’homme Tic-Tac » en référence à une nouvelle d’Harlan ELLISON. A la fin du roman, le Ka-Tet fait la connaissance d’un curieux personnage, Blaine Le Mono, à la personnalité double et qui leur propose de jouer aux énigmes...


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[illustration Dave McKEAN]

TOME 4 : "Magie et Cristal" [ "Wizard and Glass" - 1997]

REGARD

Vienne la moisson.

Ce roman est découpé en trois parties distinctes.
- Jusqu’à la page 165 [version poche] : suite de la progression du Ka-Tet dans les Terres Perdues.
- L’entre-deux
- A partir de la page 879 et jusqu’à la fin [page 957] : fin de la progression du Ka-Tet dans les Terres Perdues. Si cette suite et fin est sympa mais laisse un goût un peu fade dans la bouche, c’est d’une part parce qu’on se demande encore vers où KING se dirige, mais c’est surtout parce que l’entre-deux de ce roman, ces 700 pages d’une pureté magique et cristalline [ouais c’était facile] constituent un des plus beaux textes écrits par Stephen KING.

L’histoire est pourtant toute simple : « Magie et Cristal » est le récit d’adolescence de Roland, envoyé en mission avec ses deux amis Cuthbert et Alain, dans une petite bourgade côtière, Hambry, pour y résoudre une petite enquête policière terrienne. Mais il se retrouve face à des événements qui le dépassent rapidement et qui mettent en jeu la survie du monde tel qu’il le connaît et bien plus que cela... Mais KING est au sommet de son art et déploie ici toute la grandeur de son talent pour faire de cette histoire le second chef d’œuvre du cycle. « Magie et Cristal » est d’une beauté claquante, d’une sensibilité à vif et surtout d’une sincérité touchante. Qui plus est, KING l’écrit avec une maîtrise littéraire sans failles qui lui faisait peut-être défaut par moments jusqu’alors.

Avec ce livre, KING abandonne définitivement derrière lui cette fausse image d’écrivaillon horrifique et opportuniste qui lui collait à la peau depuis trop longtemps et s’impose comme un des meilleurs écrivains de notre temps en ciselant d’une main d’orfèvre le cœur de la quête de Roland l’inscrivant ainsi dans le panthéon des classiques immortels.

« Sac d’Os » et « Cœurs Perdus en Atlantide » qui suivirent chronologiquement la rédaction de « Magie et Cristal » sont venus confirmer que cette période de son foisonnement littéraire était bel et bien la meilleure.

Plus que des traces et plus que des images, « Magie et Cristal » laisse au fond des cœurs le souvenir fragile d’un baiser volé, la fugacité d’un regard échangé et le reflet argenté d’une lune qui s’en est allé. Rien que pour ce conte sublime, le cycle de la Tour Sombre est à lire. Et s’il le faut ne lisez que ce texte !

A NOTER : Vers la fin du roman, le Ka-Tet pénètre dans le palais du magicien d’Oz. Alain, un des amis d’enfance de Roland, possède le Shining. Dans ce tome, il est question des fragments de l’Arc-en-Ciel du Magicien, des boules de cristal similaires aux palantirs du "Seigneur des Anneaux".


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[illustration Bernie WRIGHTSON]

TOME 5 : "Les Loups de la Calla" [ "Wolves of the Calla" - 2003]

RESISTANCE

"Time to be men. Time to stand up gentlemen. Time to stand and be true."

Roland et son Ka-Tet approche de la Tour Sombre et pénètre sur la Calla, la dernière frontière avec les terres « mordoriennes » de ThunderClap. Le prologue gracieusement mis on-line par KING en 2001 laissait présager une pause dans la quête pour un roman centré sur la ville de Calla Bryn Sturgis, un roman brut de décoffrage dans la lignée des 7 samouraïs. Qu’en est il vraiment ?


TOME 6 : "Le Chant de Susannah" [ "Songs of Susannah" - 2004]


TOME 7 : "La Tour sombre" [ "The Dark Tower" - 2005]


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COSMOGONIE SOMBRE DE KING

La Tour Sombre étant au centre de l’oeuvre de KING, certains de ces romans s’y rapportent directement et sont donc quelque part indispensables [surtout ceux en gras !] Petit tour d’horizon.

- "Salem" [1975] Une bonne chtite histoire de vampires. Un des personnages survivants de Salem, le Père Callahan échoue à Calla Bryn Sturgis où débarque Roland au début des « Loups de la Calla ».

- "Shining" [1977] Bon bouquin, à lire ne serait-ce que pour voir pourquoi KUBRICK n’a rien compris. Alain dans « Magie et Cristal » possède aussi le pouvoir de Shining. Sinon c’est tout.

- "Le fléau" [1978 et 1990 pour la totale] Un grand récit de SF post-apo passionnant. Au début de « Magie et Cristal », le Ka-Tet fait un bref passage dans le monde apocalyptique du fléau. Et surtout l’apôtre du Mal dans le fléau [ouais ce bouquin est très manichéen, mais franchement très bon lisez-le, et en version courte, ça vous évitera de vous assoupir], Randall Flag, est un des personnages clés du cycle de la Tour Sombre.

- "Ca" [1986] Quoi vous ne l’avez pas lu !! Mais qu’attendez-vous ?? L’entité inverse de Ca est la Tortue dont l’ombre plane sur le Ka-Tet de Roland.

- "Les Yeux du dragon" [1987] Roman de fantasy pour les gnenfants que KING avoue avoir écrit pour que les siens puissent lire quelque chose de lui. Sympa, pour les gosses quoi [sans être aussi crétin qu’un Harry POTTER]. Quelques similitudes dans les noms des protagonistes avec le cycle de la « Tour Sombre », mais rien de vital.

- "Insomnie" [1994] Très bon - mais très long - roman où un papy reçoit d’étranges pouvoirs qui lui font voir la couleur des gens - un filet de fumée au dessus de leur tête - et surtout des petits docteurs chauves venir leur couper cette chique colorée. A la fin du premier tome, très grosse explication indispensable sur la cosmogonie de l’univers de KING. Et à la fin du second tome [après plusieurs tentatives d’endormissement sournoises] on découvre un petit gamin que les forces du Mal [tiens là aussi c’est très manichéen...] veulent buter parce qu’il est en train de faire un joli dessin et que sur ce joli dessin et ben y a Roland [et c’est tout ! Donc en fait vous pouvez zapper le second tome...].

- "Rose Madder" [1995] Dernier morceau de la trilogie féministe de KING après le jouissif "Jessie" [1992] et le plutôt crever que de relire "Dolores Claiborne" [1992]. Rose Madder pénètre dans le monde de Roland via une étrange peinture, à la manière dont Roland passait à travers des portes pour tirer ses « trois cartes ». On y apprend pas mal d’informations sur le monde de Roland et notamment sur la cité de Lud.

- "Sac d’Os" [1998] Sans doute le roman le plus abouti de KING. Son achievement comme on dit. Il n’y a pas vraiment de rapport avec la « Tour Sombre » mais il y a juste sur la fin une allusion à « l’Extérieur ». A suivre...

- "Cœurs perdus" [1999] Livre ultime sur les années 60. Un des livres les plus émouvants de KING [et à des lieux de la soupe immonde de son adaptation cinématographique]. Allusion à « Chaîne autour du soleil » de Simak qui a inspiré KING. Mais surtout un des personnages vient du monde de Roland et aura forcément un rôle important dans les tomes futurs de la Tour Sombre. Je n’en dis pas plus, lisez-le.

- "La tempête du siècle" [1999] Téléfilm M6 certes, mais quel téléfilm. Du grand KING. Pas d’allusions à la Tour Sombre, mais le méchant [ouais manichéen encore] a un air de famille avec Randall Flagg. Et le propos est très similaire à celui des « Loups de la Calla ». Là encore, à suivre...

- "Le Talisman" et sa suite [1984-2001] - RIP Y a sûrement un lien bidon mais il est hors de question que je me tape ce pavé indigeste pour le savoir ! Bon d’accord il y a quelques liens [merci Ubik] : le héros s’appelle Jack, il est aussi question de mondes parallèles et d’une longue quête rectiligne, et il y a quelques similitudes dans la géographie des territoires qu’explore le héros du Talisman avec les « Terres Perdues » de Roland.

- "Les petites sœurs d’Elurie" [2002] In « Legends » [l’anthologie de fantasy très recommandable dirigée par Robert SILVERBERG] Bonne nouvelle mettant en scène Roland dans un épisode se déroulant entre les événements relatés dans « Magie et Cristal » et le début du « Pistolero ». Pas indispensable dans la compréhension du cycle, elle n’apporte aucun fait nouveau ni aucune explication supplémentaire. Mais y a un petit détail intéressant : un personnage de cette nouvelle s’exprime dans un langage mystérieux avec des expressions du type « can de lach », or ce langage était aussi celui d’un personnage de "Désolation" [1996]. Après le rapport dans tout ça...


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CONCLUSION : POURQUOI LIRE "LA TOUR SOMBRE" ?

Pour ceux qui ne connaissent pas KING, eh ben, pour voir que ce n’est pas ce que vous croyez.

Pour ceux qui connaissent KING, et ben tout bêtement parce que la Tour Sombre est le point d’équilibre de toute son œuvre. Ce cycle est « La Tour Sombre » qui relie tous les romans de KING entre eux.

Et pis pour « Magie et Cristal » [je crois que j’ai été clair là-dessus non ?], une perle rare, trop rare, dans ce monde de brutes épaisses.


Arkady Knight