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Publié le 14/06/2006

La Tour de Babylone de Ted Chiang

["Stories Of Your Life and othersª, 1991/2002]

ED. DENOËL / LUNES D’ENCRE, AVRIL 2006

Par PAT

En huit nouvelles, Ted Chiang navigue du récit humaniste au technothriller débridé, du drame personnel à l’uchronie décalée, du récit gothico-romantique à l’anticipation socio-scientifique...

Un exercice de style permanent et éblouissant. Chiang surprend par sa maîtrise, son érudition, et cette tournure d’esprit mathématique qui le caractérise.


Au sommaire de ce recueil de huit nouvelles :

  • « La tour de Babylone », prix Nebula
  • « Comprends »
  • « Division par zéro »
  • « L’histoire de ta vie », prix Nebula et Theodore Sturgeon
  • « Soixante-douze lettres », nomination au prix Hugo et prix Sidewise
  • « L’évolution de la science humaine »
  • « L’enfer, quand Dieu n’est pas présent », prix Hugo et Nebula
  • « Aimer ce que l’on voit, un documentaire »

Bombardé petit génie par la critique anglo-saxonne et attendu comme le messie sous nos longitudes, Ted Chiang fait partie de ces rares écrivains précédés par leur réputation.

Formidable, génial, superbe, magique, autant de qualificatifs entendus çà et là chez les éditeurs, libraires et autres internautes. Proposé [enfin] en français dans la collection Lunes d’encre chez Denoël, « La tour de Babylone » est une parfaite entrée en matière.

Seul souci, c’est une entrée en matière exhaustive qu’il nous est proposé : auteur rare et précieux, Ted Chiang nous livre déjà ici ses oeuvres complètes, écrites entre 1991 et 2002. Toujours silencieux, l’animal ne semble pas décidé à s’y remettre. C’est dommage, tant ses nouvelles planent largement au-dessus de la masse.

Curieux mélange des genres que cette Tour de Babylone. En huit nouvelles, Chiang navigue entre le récit humaniste à la R.C. Wilson (le très réussi et très poétique « L’histoire de ta vie », dans lequel une linguiste raconte au passé un avenir plutôt certain tout en relatant au jour le jour la prise de contact et la communication avec des extraterrestres de passage sur Terre), le technothriller débridé [l’excellent « Comprends » qui n’est pas sans rappeler Des fleurs pour Algernon de Daniel Keyes et qui met en scène un homme traité à l’hormone K, produit qui développe son intelligence de manière stupéfiante), le drame personnel (« L’enfer, quand Dieu n’est pas présent », très jolie variation sur le deuil dont on trouve un écho dans certaines des meilleurs pages de Iain M. Banks], l’uchronie décalée [la nouvelle titre, comparable à certains textes de Christopher Priest, aussi curieux que ça puisse paraître], le récit gothico-romantique à la Gustave Meyrink (« Soixante-douze lettres »), ou le récit polyphonique très semblable aux meilleures pages de Roberto Bolano, l’anticipation en plus [« Aimer ce que l’on voit, un documentaire »].

Mais si les influences sont bien identifiables, on aurait tort de résumer Chiang à une simple relecture intelligente de textes classiques. Chaque nouvelle est avant tout “mathématique”. A tel point que le récit se perd parfois dans des méandres plus que personnels et s’éloigne totalement du soi-disant “modèle” fièrement identifié par un lecteur à qui on ne la fait pas.

Bilan, Chiang fait définitivement dans l’original et mène sa narration exactement comme il l’entend. Intelligente, cosmogonique [eh oui], pensée, travaillé et remarquable de cohérence, sa ligne est certes pointue, mais également touchante, bien vue et au final impeccable.

On pourrait, éternels râleurs que nous sommes, trouver la fin des nouvelles presque systématiquement bâclées, mais une seconde lecture tend à prouver exactement le contraire. Assez bizarrement, on se prend à penser que Ted Chiang est beaucoup trop fort pour livrer une simple nouvelle, aussi exceptionnelle soit-elle.

Non, il faut du Weltanschauung, du conceptuel, du mathématique, du cognitif et du psychologique. Et malgré quelques raideurs décelable de ci de là, force est de reconnaître que « La tour de Babylone » forme un tout extrêmement complet.


TROIS QUESTIONS A Gilles DUMAY, EDITEUR FRANCAIS DE Ted CHIANG

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Gilles DUMAY, patron de la Collection Lunes d’Encre

- Qui est ce Ted Chiang, dont c’est la première oeuvre traduite mais qui semble précédé d’un buzz d’enfer ?

Ted Chiang est un jeune informaticien américain d’origine chinoise [deuxième génération] qui a raflé tous les prix possibles et imaginables en publiant seulement 8 nouvelles, toutes très différentes, parfois ardues. Il a déjà été publié en France, une nouvelle chez Pocket "Comprends" dont j’ai repris l’excellente traduction de Jean-Pierre PUGI. Il y a aussi eu une nouvelle dans le Bifrost "spécial Christopher Priest", une histoire d’anges proprement ahurissante qui comme "Comprends" sera au sommaire du recueil "La Tour de Babylone".

- Quelles sont les particularités de son style, qu’on a qualifié Outre-Atlantique de "virtuose" ?

C’est pas tant le style qui est vertigineux chez lui, mais plutôt la façon dont il développe ses idées. C’est du grand art, pas tellement de la miniature car ses textes sont longs. Inventivité et maîtrise narrative époustouflante, voilà à mon avis ce qui définit le mieux Ted Chiang.

- On le dit difficile à lire... ?

Vrai. Un plaisir comme ça, ça se mérite. Mais bon, c’est pas non plus archi-complexe et en tout cas, ce n’est JAMAIS abscons.


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Lire le recueil de Ted Chiang, c’est donc s’embarquer pour un de ces voyages dont on revient comblé, c’est-à-dire fatigué, parfois énervé, souvent frustré, mais toujours grandi.

On peut regretter que les personnages ne soient pas plus incarnés, que la langue reste froide et que certaines chutes soient abruptes. Mais, par l’extraordinaire originalité de ces intrigues, et la rigueur de ses raisonnements, ce recueil est une des vraies grandes surprises de l’année.