Publié le 01/04/2004

La Trilogie de béton : Crash ! ; L’île de béton ; I.G.H. de J.G. Ballard

[Crash ! ; Concrete island ; High rise]

REED. DENOEL / DES HEURES DURANT, MARS 2006

Par Olivier

La "Trilogie de béton" est le tournant majeur de l’œuvre de J.G. Ballard, puisqu’elle articule son passage de la SF classique (en particulier ses romans catastrophes façon Wyndham) à la fiction spéculative. C’est donc peu dire que l’on attendait avec une grande impatience et une forte jubilation cette indispensable réédition.


Si l’on parle de trilogie, il faut d’emblée préciser que chaque livre se lit de façon strictement indépendante, le seul lien étant la thématique urbaine. Tout commence donc avec Crash !, qui avait d’abord eu l’honneur d’une réédition séparée.

Puis vient le livre le plus soft, du moins en apparence, de la Trilogie : L’île de béton. Ce court roman reprend la thématique de l’automobile, du moins comme étincelle de départ pour l’intrigue : Maitland est un riche architecte, qui roule en jaguar et partage sa vie entre son boulot, sa femme et sa maîtresse. Il roule sur l’autoroute, pressé de rentrer chez lui après une semaine de dur labeur. Puis l’imprévu arrive, un accident lui fait quitter la route, et il s’écrase en contrebas, sur un terrain vague. Il tente alors de remonter la pente pour aller chercher du secours, mais qui va s’arrêter sur l’autoroute pour lui porter secours ? Personne voyons donc !

Blessé en tenant vainement de trouver du secours, il est obligé de se rabattre sur son île, d’où il tentera d’attirer l’attention en allant jusqu’à faire exploser sa voiture, dans le dérisoire espoir d’attirer l’attention sur son sort.

Devant l’échec patent de sa tentative, il comprend qu’il ne va pas s’en sortir rapidement. Il lui faut donc trouver de la nourriture et de l’eau, un abri, bref, organiser sa survie, Robinson de la modernité et de l’urbanisme concentrationnaire.

Il va alors découvrir qu’il n’est pas seul sur cette île : y vivent un clochard, Proctor, ainsi que la mystérieuse et sensuelle Jane. La solidarité entre ces deux individus, réduits au simple rôle de rebus improductifs de l’économie triomphante, devient l’élément clé de leur survie. Il va donc falloir apprendre à s’apprivoiser et à vivre ensemble, afin que chacun puisse sinon s’en sortir avec l’aide des autres, ou tout au moins survivre, en attendant d’éventuels secours.

Si l’argument de départ parait mince [on pourrait penser qu’une nouvelle eut amplement fait l’affaire], il n’en est rien. Toute la différence tient au talent et à la subtilité de Ballard. Dans ce court roman, il transforme un simple terrain vague et deux éclopés en un théâtre de la cruauté où s’ébat une humanité dérisoire, réduite à la subsistance au milieu de l’indifférence générale, comme une cruelle métaphore de la condition humaine urbaine. Avec ce brillant exercice de style, Ballard tire la sirène d’alarme, en démontrant comment l’ultra-urbanisme atomise l’individu, détruit tout mécanisme de solidarité, et, au final, exclu à tour de bras. La fin est à cet égard absolument grandiose, et confirme finalement ce que nous savions déjà : BALLARD est l’écrivain de notre modernité, dont il a su saisir le sel, c’est à dire toute l’aliénation et toute l’impitoyable cruauté.

La cruauté est d’ailleurs au centre du roman qui clôt admirablement cette trilogie, I.G.H., qui est sans doute l’un des meilleurs romans de Ballard, et même de la sf.

"I.G.H., roman situé dans une tour londonienne des années 70, montre comment cet univers fonctionnel de béton, d’acier et de verre facilite l’infantilisation et la barbarie. Ce roman s’est avéré étrangement prophétique." James Graham BALLARD

I.G.H. désigne une tour de 40 étages, un Immeuble de Grande Hauteur [terme officiel de l’urbanisme contemporain pour gratte-ciel et autre], sur lesquels se répartissent 1.000 appartements. Le 10e étage est consacré aux commerces [banque, supermarché, vendeur de spiritueux...], il comprend même une école et une piscine. Comme dans Les monades urbaines de Robert Siverberg, la hiérarchie des étages est aussi la hiérarchie des classes sociales. Les plus bas étages sont ceux de la petite bourgeoisie, le 10e est une zone tampon qui la sépare de la moyenne bourgeoisie, et le 35e est la dernière zone tampon, qui sépare la moyenne de la haute bourgeoisie, en particulier Anthony Royal, l’architecte de la tour, qui vit à son sommet. Il en est de même pour le parking, où les premières places sont celles des habitants des hauts étages, qui y garent leur luxueuse berline, la périphérie étant réservée aux étages les plus bas.

La narration est essentiellement chronologique, mais les points de vue sont alternés entre divers protagonistes, essentiellement situés dans la zone du milieu de la tour. Dans le premier chapitre, un homme fait un feu avec des bottins sur son balcon, pour se cuire un chien. Les autres chapitres sont en flash back par rapport à ce début hallucinant et remonte au début de l’histoire, l’époque du bonheur de vivre plus ou moins entre soi, à l’écart des HLM tout en étant à proximité de Londres. On ne sort finalement que pour travailler, puisque la tour comprend toutes les commodités.

Et c’est justement là que le piège se referme.

Tout commence d’une façon finalement assez banale, par une coupure de courant au 10e étage. Quand la lumière revient, après quelques instants d’obscurité, le cadavre d’un lévrier afghan flotte au milieu de la piscine, vraisemblablement noyé volontairement.

Petit à petit, les reproches de tapage et autres désagréments de la vie en collectivité vont basculer dans la sauvagerie la plus absolue. Les habitants vont fuir la tour, ou bien rester et renier la civilisation [au sens freudien du mot, la suppression du surmoi], et se [re]constituer en clans, avant de se lancer dans des affrontements barbares... Bientôt, la crasse recouvre les corps, les WC se bouchent, l’eau de la piscine croupit, les barricades fleurissent, faites de tous les meubles que l’on trouve, les chiens deviennent des proies pour se nourrir, le patriarcat le plus primitif refait son apparition...

Ce qui est absolument fascinant dans ce roman, c’est qu’il n’y a pas de moment précis du basculement de la civilisation à la barbarie. Tout se fait "normalement", dans un crescendo irrationnel. A la grande différence aussi du roman catastrophe classique [on pense bien sûr à l’excellent John Wyndham, ou même aux 4 apocalypses de Ballard], le basculement n’est pas le fait d’un événement changeant brusquement les conditions de vie des protagonistes du roman. Rien n’est inné, tout est déjà acquis. Et en l’absence de contrainte extérieure, cet acquis ne peut donc être autre que la nature humaine. L’homme est un singe certes, mais il semble finalement plus proche du farouche babouin que du pacifique bonobo.

Ballard signe une oeuvre absolument fabuleuse, glaciale et glaçante, mais si terriblement vraisemblable : "il lui semblait difficile de ne pas croire qu’ils vivaient dans un futur qui était déjà arrivé et avait épuisé ses possibilités." [Ballard, I.G.H.]. Ce futur n’est finalement autre que notre présent, et il semble bien avoir épuisé la plupart de ses possibilités, et il n’y a même plus à attendre la barbarie, elle est déjà là.

Trois romans qui sont comme autant de chef-d’œuvres absolument incontournables, joyaux de la couronne romanesque de Ballard. Cette "Trilogie de béton" n’est pas seulement nécessaire, elle est absolument indispensable, car elle a fait date, comme bien peu d’ouvrages, dans la sf, en la rendant quotidienne et actuelle, et donc profondément humaine.


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Chez Ballard, que l’on se le dise bien - et cette trilogie en est la meilleure occasion -, le ver est dans le fruit, le mal est dans l’homme. Réfutant l’existentialisme, il affirme une misanthropie jouissive, histoire de nous rappeler que la barbarie n’a rien d’accidentel, qu’elle est normale, puisqu’elle est humaine, et donc quotidienne.

Vivement donc la réédition de Vermillion sands, l’autre pendant de l’œuvre de Ballard, où l’onirisme et le surréalisme sont une échappatoire magnifique et poétique à cette barbare humanité...