Dans sa préface à l’anthologie Retour sur l’horizon, Serge Lehman convoque une donnée particulière de la science-fiction, considérée comme phénomène esthétique et même expérience littéraire à part. Selon lui, il existerait au sein de notre genre de prédilection une donnée supplémentaire qui la définit en profondeur, une « variable cachée » : la métaphysique.


Lehman n’esquisse cette théorie que de manière trop rapide pour qu’elle n’en soit pas frustrante, et l’on aimerait qu’il approfondisse son propos un jour prochain. En attendant, il est toujours possible de réfléchir de notre côté et de scruter la science-fiction pour y apercevoir cet élément métaphysique qui s’y tiendrait ancré en plein cœur. Et lorsque j’écris « scruter », peut-être suis-je pusillanime. Car si j’ignore si l’on peut réellement appliquer le filtre de cette « inscription métaphysique et religieuse » à toute la science-fiction (Lehman lui-même reconnaît qu’elle « n’est pas systématique mais [qu’on] la retrouve dans beaucoup d’œuvres de science-fiction importante »), il me semble en revanche qu’elle tend à nous crever les yeux ces temps derniers.

Comme l’avance Lehman, toujours lui, cet ancrage métaphysique n’est pas simplement une « déviation américaine » induite par la dimension profondément religieuse de la société étatsunienne. Il cite Les Yeux géants de Michel Jeury (un immense roman qu’il serait bon d’enfin redécouvrir, d’ailleurs) ainsi que Pierre Bordage et Maurice G. Dantec, parmi les représentants du versant français de cette « variable cachée ».
Pour ma part, venant de relire l’entièreté du cycle des Futurs mystères de Paris de Roland C. Wagner, j’y ai également trouvé la preuve d’un enracinement au sein des questions métaphysiques.
Et puis, le plus criant peut-être : la nouvelle série américaine Flashforward. Dont une première saison de dix épisodes vient d’être diffusée outre-Altlantique et dont la deuxième saison sera débutée au moment où vous lirez ces lignes.


C’est en regardant cette série télé que ces questions d’importance de la métaphysique dans le vertige particulier de la science-fiction (ce que les Américains nomment le sense of wonder et que Serge Lehman, décidément, baptisa le temps d’une nouvelle d’un très beau « sidération »), que cette histoire d’une recherche de l’identité spécifique du genre, s’est soudain imposée à moi. Car enfin quoi, nous avons là de manière typique ce que notre préfacier nommerait un « objet connu du très grand public », à savoir un feuilleton télévisuel à grand succès, et quelle fiction construit-il ? Celle d’une humanité soudain bouleversée par un vertige métaphysique.

Le 6 octobre 2009, les êtres humains du monde entier sombrent dans le coma durant 2 minutes 17. À leurs réveils, les survivants (car il y a une vingtaine de millions de morts) se souviennent d’avoir vu le futur : 2 minutes 17 de la journée du 29 avril 2010.
Le futur existe-il donc ? Il serait inéluctable, alors, déjà installé, déjà acquis ? L’humanité vacille au bord du chaos, la tête lui tourne, certains se réjouissent de la fin du libre-arbitre, d’autres s’en angoissent, et Dieu dans tout ça, et comment vivre dans un univers où causes et effets sont subitement bouleversés ?
Vertige métaphysique.
On passera bien sûr sur les quelques faiblesses inhérentes au système de production hollywoodien : la gentille infirmière pas décoiffée du tout après une journée post-apocalyptique, le méchant nazi libéré aisément, le F.B.I. s’arrogeant, sûr de son bon droit, le rôle de police du monde, la caméra qui bouge tout le temps… Au moins, le phénomène de Flashforward concerne réellement le monde entier — on ne nous refait pas le coup du « monde entier » réduit sur une carte aux seuls États-Unis, comme nous l’avait fait il n’y a pas si longtemps la série Lost Room. Et puis, stupeur tout de même pour l’amateur de science-fiction : une série télé qui semble vraiment se situer à la pointe de ce qui se fait également en littérature ?
Car cette thématique de l’intrusion métaphysique massive, ça ne vous rappelle rien ? On pourrait affirmer qu’il s’agit là d’une particularité de la science-fiction non pas étatsunienne, mais canadienne : en regardant Flashforward, j’ai songé immédiatement à Andrew Weiner et à Robert Charles Wilson. Chez le premier, ce précieux auteur que la France publia (trois volumes chez Folio-SF) mais qui resta largement ignoré dans sa langue maternelle (Boulevard des disparus, son deuxième roman traduit, demeure inédit en anglais), chez Weiner donc, le trouble métaphysique est partout : dans En approchant de la fin, une chanteuse voit le futur, et annonce une apocalypse, ce qui change le rapport de l’humanité à son avenir. Dans la nouvelle « Dans le futur » (in Fiction tome 7) des lignes temporelles alternatives zappent en permanence notre présent. Ce ne sont là que deux exemples, deux rapprochements assez frappants avec Flashforward.
Et Robert Charles Wilson ? On sait que le grand thème de cet auteur, c’est l’intrusion : ville déplacée dans un autre univers (Mysterium), Europe effacée au profit de sa version préhistorique (Darwinia), monolithes venus du futur (Les Chronolithes — tiens, tiens, quid des tours géantes de l’expérience somalienne de Flashforward ?), planète au temps ralenti (Spin), passage temporel (À travers temps)…

Le {Christus Hypercubus} de Salvador DaliAu générique de Flashforward, un premier élément a réveillé mon attention : l’agent littéraire Ralph Vicinenza est co-producteur, tiens ?
Et puis, une petite recherche m’a révélé que la série s’inspirait… d’un roman canadien, Flashforward par Robert J. Sawyer, un auteur à l’imagination souvent intéressante mais à la plume terriblement pesante, dont la plus récente traduction en France, Rollback a été largement critiquée. Pour autant, Sawyer n’est pas toujours illisible : une de ses premières œuvres, la trilogie Quintaglio, opérait une fascinante rencontre entre de la SF d’aventure (sur une planète uniquement peuplée de dinosauriens) et un motif… métaphysique assez classique (un sur-être jouant au démiurge).

Sa trilogie récente www (premier volume, Eveil, tout juste paru chez Robert Laffont : Ailleurs & Demain) est une audacieuse spéculation sur la Singularité et l’émergence d’une conscience virtuelle. Enfin, on notera aussi que Sawyer fut l’éditeur de Getting Near the End de son collègue Weiner… Il ne serait donc pas étonnant que Flashforward ait été à la base inspiré par le roman de Weiner, et ce serait bien légitime (le formidable thriller d’Ayerdhal, Tranparences, est bien pour sa part inspiré par les prémices des Futur mystères de Paris de Wagner : ainsi, une image chez un auteur fait naître une autre œuvre dans la tête d’un autre auteur et ainsi de suite). Enfin, notons que Sawyer a écrit un épisode de la deuxième saison de Flashforward et… la boucle est bouclée, ce qui est bien normal pour une histoire d’inversion des causalités. Le roman de Sawyer est annoncé pour paraitre en France chez Milady.

Outre son inscription franche dans la SF actuelle, avec ses effets de vertiges et de doutes, une autre des qualités de Flashforward est de ne pas se poser sur le plan du religieux. Là où une autre série de SF lancée au même moment, le remake de V, démarre selon des prémices pseudo-cataclysmiques identiques (héritage sans doute du 11 septembre) mais ne développe en fait qu’une très vieille thématique paranoïaque (« ils sont parmi nous ») et joue le jeu du politiquement correct en prenant un prêtre comme l’un de ses héros, Flashforward n’aborde pas (jusqu’à présent) de questions théologiques, ses interrogations et son suspense son de nature bien plus élevée — et bien plus concrète, en définitive.

Comme le déclare l’auteur français qui est sans doute le plus métaphysique, Pierre Bordage : « ... ce qui importe, c’est le regard que l’on pose sur soi et la façon dont on fonctionne. Le message est qu’il ne faut rien mépriser de soi : nous sommes ce que nous sommes et peu importe la raison pour laquelle nous le sommes, évolution matérielle ou régression divine. La seule façon de retrouver un semblant d’harmonie passe par l’acceptation de soi alors que les religions sont des instruments de rejet. Pour elles, pour progresser, il faut faire tel ou tel rituel. Si tu ne les pratiques pas, tu es toujours en rejet d’une partie de toi-même, voire tu vas en Enfer » (entretien in Voix du futur, Richard Comballot).

Un regard sur soi qui est bien entendu au cœur d’un roman comme En approchant de la fin, et qui se trouve également en plein dans les « Futurs mystères de Paris » : si un événement métaphysique majeur a bouleversé — et même, transformé — l’humanité, à savoir le choc frontal en mai 2013 de la réalité consensuelle avec l’imaginaire collectif, ce que Wagner nomme le « psycataclysme », une lecture attentive du cycle montre quelle attention minutieuse est portée aux sentiments des protagonistes. Des personnages si subtilement brossés que l’on ne réalise que tardivement qu’en fin de compte, le si gentil Tem est aussi un individu froid et égoïste : somme toute, il est bien comme les héros de cet autre futur où une « utopie psychologique » aurait été réalisée, à savoir Star Trek : the Next Generation. Même cause, même effet, s’ils ne sont plus tiraillés par névroses et conflits émotionnels, s’ils sont « calmés », ces héros s’avèrent finalement un peu moins (ou un peu plus) qu’humains.


André-François Ruaud